thejournalofsierraleonestudies.com

Les légendes de la Coupe du monde - Zinédine Zidane : « Je n’imaginais pas tout ce qui allait se passer après »

À l'occasion de la Coupe du monde 2026, L'Équipe vous propose de plonger dans ses archives. Nous vous faisons redécouvrir les grands entretiens réalisés au sujet des éditions précédentes. Que ce soit l'historiq...

À l'occasion de la Coupe du monde 2026, L'Équipe vous propose de plonger dans ses archives. Nous vous faisons redécouvrir les grands entretiens réalisés au sujet des éditions précédentes. Que ce soit l'historique campagne de 1998 que Zinédine Zidane scella de son doublé de la tête, en finale face au Brésil tenant du titre (3-0), à sa sortie, huit ans plus tard, à Berlin, à la suite d'un coup de tête sur Marco Materazzi dans un ultime match où il avait ouvert le score (1-1, 3-5 aux t.a.b.), l'ancien meneur de jeu de la Juventus Turin et du Real Madrid n'a traversé aucune Coupe du monde en eaux calmes. Même l'édition 2002, qu'il a entamée blessé, fut marquée par le feuilleton de sa lésion à la cuisse gauche. Absent, il était omniprésent.

L'ÉQUIPE

publicité

« Vous avez joué trois Coupes du monde (1998, 2002, 2006). Y pensez-vous souvent ?
Souvent, pas vraiment. Mais quand je me pose deux, trois minutes, je me dis que j'en ai quand même joué trois. Et que ça passe vite, très vite... Mais j'en ai bien profité sur le moment et, avec le recul, je me dis que j'étais dans le vrai.

Trois Coupes du monde et vous n'y pensez pas un peu chaque jour ?
Non. Mais mes enfants - j'en ai quatre et ils jouent tous au foot - regardent de temps en temps des DVD. Pas seulement des matches des Bleus, mais aussi des gros matches de clubs. Alors à ce moment-là, je me remémore tout ce que j'ai pu faire, j'en parle avec eux, je leur explique des choses. Dans ces instants, oui, je me pose. Sinon, je préfère regarder devant.

« Mes enfants sont plutôt sympas avec moi. Sur tout, même sur les cartons ! »

L'ÉQUIPE

publicité

Vous regardez les images avec vos enfants ?
Ça m'arrive, oui.

Et vous y voyez quoi ? Vous regardez-vous avec l'oeil de l'entraîneur ?
C'est bizarre, parce que je vous dis que je me projette vers l'avenir mais, quand je regarde avec mes enfants, ce n'est certainement pas un regard d'entraîneur. Je suis dans ce que je faisais à l'époque et je leur explique le foot avec mes yeux de l'époque. En fait, dans ces moments-là, je suis plutôt nostalgique.

Et vos enfants, comment réagissent-ils aux buts et aux cartons rouges ? Se moquent-ils de vous ?
Pas trop ! Ils sont plutôt sympas avec moi. Sur tout, même sur les cartons ! Ils essaient de me trouver des excuses parce que je suis leur papa. Ils sont plutôt admiratifs. Enfin, je ne sais pas si c'est le mot, disons plutôt qu'ils sont fiers de ce que j'ai fait. Ils sont contents, voilà ! (Il rigole.)

Même les expulsions ne leur servent pas à contester votre autorité ? À chambrer ?
Non, ils sont plutôt cool de ce côté-là. Ils sont chambreurs avec leurs copains mais pas avec moi. On a bien fait les choses avec mon épouse ! Ce n'est pas que le sujet soit tabou mais ils l'évitent, ne posent jamais de question. Il y a une forme de pudeur de leur part.

En regardant les images, les sensations du moment vous reviennent-elles instantanément ?
Oui. Et même des situations bien précises. C'est parfois troublant car ça va loin. Pour certains matches, je sais ce que j'ai fait après, ce que j'ai fait avant. La finale de la Coupe du monde en France, je sais avec qui j'étais après le match, ce que j'ai fait, comment je l'ai fait : tout de suite après, dans les vestiaires, j'étais avec mon fils, avec mon épouse et avec la coupe. Je revois mes frères à l'endroit où ils étaient dans les tribunes... J'ai ces images comme si je les avais vécues hier. Avec qui j'étais, de quoi on parlait...

« La veille du premier match en 1998, on a fait un entraînement catastrophique. Il y avait un vent incroyable - le jour du match aussi. L'équipe titulaire jouait contre l'équipe remplaçante qui nous avait mis un de ces bouillons ! »

Et alors, de quoi parliez-vous ?
De ce qu'on venait de faire. En fait, avec certains joueurs, on ne s'en rendait pas compte. On savait que c'était beau mais on ne réalisait pas que ça allait rester pour l'éternité. À l'époque, il y avait quatre ou cinq gars du GIGN (Groupement d'intervention de la gendarmerie nationale) qui étaient toujours avec nous. Ils étaient à peine plus âgés que nous et ils avaient vécu des trucs extraordinaires dans leur boulot, avec des personnalités politiques notamment. On sentait qu'ils étaient heureux de vivre ça, ils nous répétaient : "Vous ne vous rendez pas compte de la portée de ce que vous avez fait !"

Avez-vous un souvenir précis de chaque match que vous avez disputé ?
Oui, et j'ai une petite anecdote pour chaque.

Par exemple ?
La veille du premier (3-0 à Marseille contre l'Afrique du Sud) en 1998, on a fait un entraînement catastrophique. Il y avait un vent incroyable - le jour du match aussi. L'équipe titulaire jouait contre l'équipe remplaçante qui nous avait mis un de ces bouillons !

Et ?
On se disait que ce n'était pas grave, mais ce n'est pas bon de faire un mauvais entraînement, surtout le dernier avant le début d'une Coupe du monde. On n'était pas contents. En tout cas, moi, j'étais contrarié.

Le match suivant, le 18 juin, contre l'Arabie saoudite (4-0), vous êtes expulsé (71e). Qu'est-ce qui passe dans votre tête en voyant la couleur rouge du carton ?
J'étais surpris parce que je pensais que j'allais prendre un jaune. Quand j'ai vu le rouge, ça a vacillé, j'étais démoralisé.

Aimé Jacquet n'avait pas eu un regard pour Zinédine Zidane, expulsé pour avoir marché sur un Saoudien ce 18 juin 1998. (A. De Martignac/L'Équipe)

Aimé Jacquet n'avait pas eu un regard pour Zinédine Zidane, expulsé pour avoir marché sur un Saoudien ce 18 juin 1998. (A. De Martignac/L'Équipe)

À quoi pensiez-vous dans le vestiaire ?
Cinq minutes après, quand vous êtes seul dans le vestiaire, vous vous dites que c'est la Coupe du monde et vous vous demandez si vous allez rejouer. Si vous allez prendre une suspension d'un match, ou bien de deux...

Comment se juge-t-on soi-même ?
Comment on se juge ? On n'est pas fier. Il y a des choses qui font partie d'une carrière, celles-ci en font partie et ce sont des moments qui ne sont pas agréables quand j'y repense. Et puis, j'ai laissé mes potes sur le terrain.

« Le huitième contre le Paraguay ? C'est une "cata" de voir ça du banc, je vous le confirme. C'est une catastrophe »

À ce moment-là, vous êtes en colère contre vous-même...
Oui.

Vous vous dites que c'est injuste ou vous vous traitez d'imbécile ?
J'avais ces deux sensations. Je trouve que le carton rouge est excessif et, une fois qu'il est pris, je me dis que c'est ma faute. C'est moi qui ai réagi, c'est moi le fautif. En même temps, vous pouvez vous dire ça mais, quand il arrive une autre situation, ça peut de nouveau vous arriver. C'est la vie qui est comme ça. On a des réactions, elles ne sont pas bonnes. Mais une fois que le carton rouge était sorti, je savais que j'avais fait l'imbécile.

Pour le huitième de finale contre le Paraguay (1-0 b.e.o.), vous êtes donc suspendu. Le match va en prolongation. Vous êtes-vous dit à ce moment-là que la France allait être éliminée et que votre Mondial se terminerait en eau de boudin ?
Je me le suis dit avant le match. Il y avait une possibilité que ça s'arrête et j'en avais conscience. Mais d'un autre côté, j'avais confiance en mes camarades, en l'équipe. Et c'est ce qui est arrivé ! Mais c'est vrai qu'avant le match on se passe tous les scénarios possibles.

Et pendant ?
C'est une "cata" de voir ça du banc, je vous le confirme. C'est une catastrophe.

Avez-vous un souvenir précis du quart de finale face à l'Italie (0-0, 4-3 aux t.a.b.) ?
Bobo Vieri qui pleurait. Je l'avais côtoyé tous les jours à la Juve et je le voyais en détresse. C'était une sensation bizarre. Dans ces instants-là, il y a une empathie pour l'adversaire.

« Aimé (Jacquet), ce jour-là, nous avait dit que les Brésiliens marquaient en zone et qu'on avait intérêt à sauter sur les corners. Sans cette réunion le matin, peut-être que je n'y serais pas allé sur les corners... »

Et les buts en finale face au Brésil, les revivez-vous de la même manière, comme si c'était hier ?
L'image est là. Je vois exactement ce que je fais. Je le revis avec l'ambiance. C'est de la folie en tribunes. Même si je suis dans mon match, je le vois. Tout ça, on le sent.

Et la portée du but, la réalise-t-on sur le moment ?
Pas du tout. Je savais bien que j'avais fait quelque chose de top, que gagner une finale de Coupe du monde et marquer deux fois, ça n'arrive pas tous les jours. La force qui t'envahit sur le moment, l'intensité émotionnelle... Je n'ai jamais revécu cela. Mais je n'imaginais pas du tout ce qui allait se passer après. Ma vie a changé complètement à ce moment-là. À tous les niveaux.

C'est la partie qui devait vous plaire le moins.
En même temps, les gens m'ont tellement donné... J'adore partager, alors il n'y a pas de problème. Après, c'est vrai que quand vous êtes en famille, c'est toujours compliqué, mais les gens ont toujours été sympas avec moi et le sont encore. Ils m'ont beaucoup donné.

Ces deux buts de la tête...
(Il coupe.) C'est grâce à Mémé (Aimé Jacquet) ! Aimé, ce jour-là, nous avait dit que les Brésiliens marquaient en zone et qu'on avait intérêt à sauter sur les corners. Sans cette réunion le matin, peut-être que je n'y serais pas allé sur les corners... Je l'ai revu il n'y a pas longtemps dans "les Yeux dans les Bleus".

Le deuxième but de la tête de Zidane lors de la finale de la Coupe du monde 1998 remportée face à la Seleçao (3-0). (A. Landrain/L'Équipe)

Le deuxième but de la tête de Zidane lors de la finale de la Coupe du monde 1998 remportée face à la Seleçao (3-0). (A. Landrain/L'Équipe)

Le réalisateur du documentaire, Stéphane Meunier, disait dans L'Équipe que vous aimiez bien avoir du monde dans votre chambre à Clairefontaine. Ça tranche avec votre côté réservé.
Je suis très famille. J'adore être en famille, et elle est nombreuse, donc j'ai toujours eu l'habitude d'avoir du monde à la maison et j'aime bien quand ça bouge. Même si je suis quelqu'un de discret, que j'observe, que je ne parle pas beaucoup, je préfère qu'il y ait du monde, du mouvement et du bruit autour de moi.

Question bruit, vous avez été servi avec votre blessure à la cuisse gauche en 2002. Sentiez-vous alors que c'était "l'affaire" du moment ?
On était en Corée du Sud, un peu fermés au monde. On savait un peu ce qui se tramait autour, sur ma blessure, car on nous remontait des informations. Mais franchement, je n'ai pas fait attention à tout ça. Je sais qu'on en a fait des caisses mais, moi, j'ai surtout mal vécu ma Coupe du monde parce que j'étais en marge des autres. Quand ils s'entraînaient, je me faisais soigner et, quand je m'entraînais, ils étaient au repos. J'étais en complet décalage avec le reste du groupe et ça a été dur.

Vous disputez le troisième match, contre le Danemark (0-2), et on voit bien que c'est difficile. Pourquoi avoir joué ?
J'ai toujours fait et je ferai toujours tout pour l'équipe. Ce n'est jamais pour moi, perso. Je n'ai jamais été égoïste et je ne le serai jamais. Quand je rentre sur le terrain, je me dis que je peux apporter quelque chose, sinon je reste dehors.

Comment les deux expériences de 1998 et 2002 vous servent-elles en Allemagne, en 2006 ?
Tout me sert. Plus on avance dans la carrière et plus on devient un autre joueur. Et, en 2006, je suis le capitaine de l'équipe. Mais on met du temps à entrer dans la Coupe du monde.

Vous souvenez-vous du moment où la France y entre enfin ?
Oui, c'est le match, justement, que je ne joue pas, contre le Togo (2-0, suspendu après deux avertissements).

Pourquoi l'avez-vous senti comme ça ?
Parce que l'équipe fait un bon petit match. Et tout part de là...

Pour beaucoup, le quart de finale face au Brésil (1-0) est votre match le plus abouti. Est-ce votre sentiment ?
Non.

« Je n'ai pas besoin de me vanter, je suis assez fier de ce que j'ai fait sur le terrain. Mais j'ai bossé pour »

Ah...
Je retiens davantage une demi-finale de Ligue des champions (avec la Juventus), en 1997, contre l'Ajax (4-1). C'est un match où je suis "impressionnant". Il y a des matches différents des autres. Quand vous rentrez dedans et qu'à la première accélération vous sentez qu'il se passe quelque chose. Contre l'Ajax, c'est ce qui s'est produit. Mes premiers ballons sont bons. Ce soir-là, je suis sur un nuage. J'ai ressenti ça aussi contre le Brésil en 2006, dès ma première action.

On sait qu'on a pris l'ascendant sur l'adversaire ? Qu'il a peur ?
Oui, vous sentez quand vous prenez le dessus. Oui, on l'utilise. À ce moment-là, c'est bien de se parler sur le terrain car l'adversaire vous voit, vous entend. Maintenant que je suis passé de l'autre côté, je m'aperçois que le côté psychologique est important par rapport à l'impression laissée à l'adversaire.

Réalisez-vous ce que vous représentiez alors pour l'adversaire ?
De toute façon, vous savez qui vous avez en face de vous.

Oui, mais vous étiez un "monstre". En acceptez-vous l'idée ?
Oui, j'accepte l'idée et le fait que l'on disait : "Il faut faire attention à Zidane."

Mais vous n'arriviez pas à vous convaincre que c'était totalement vrai, non ?
Mon caractère est comme il est.

Vous ne voulez pas vous vanter...
Je n'ai pas besoin de me vanter, je suis assez fier de ce que j'ai fait sur le terrain. Mais j'ai bossé pour. L'important, avec le travail que nous réalisions tous, c'était de me dire : on a gagné ça et, ça, c'est à moi. J'ai gagné ce trophée, j'ai soulevé cette coupe : c'est pour ça que l'on joue au foot, finalement. Pour gagner des trophées. Pour que la famille et les gens qui nous supportent soient heureux. Pour qu'on soit heureux. Pas pour se vanter.

Que penserait l'entraîneur que vous êtes d'un joueur qui tente une panenka sur un penalty en finale de Coupe du monde ?
Je dirais qu'il est fou. Pour la finale de la Ligue des champions contre l'Atlético, cette saison (4-1 a.p.), toute la semaine nous avons fait des séances de tirs au but. Certains joueurs du Real me parlaient de la finale de 2006 (Italie-France : 1-1, 5-3 aux t.a.b.), de ce penalty que j'ai tiré. Encore aujourd'hui, on me dit que c'est juste fou ce que j'ai fait.

« Il y avait (Gianluigi)Buffon en face et il me connaissait très bien. J'ai joué avec lui pendant cinq saisons... Il savait que je tirais les penalties à sa droite. Si j'avais été fou, j'aurais tiré là où il allait plonger »

Sur sa panenka réussie en finale de la Coupe du monde 2006 contre l'Italie

Donc, vous avez mis en garde les joueurs du Real : "Vous n'avez pas intérêt à le faire !"
Je leur ai dit que j'étais tout sauf fou. Il y avait (Gianluigi) Buffon en face et il me connaissait très bien. J'ai joué avec lui pendant cinq saisons... Il savait que je tirais les penalties à sa droite. Si j'avais été fou, j'aurais tiré là où il allait plonger. La solution, pour moi, était donc de faire ça. Alors, forcément, pour tout le monde, je suis fou parce qu'on ne fait pas ce geste en finale de Coupe du monde. Mais on était à la 7e minute et je me disais qu'il en restait 83 si je le ratais !

La panenka marquée par Zinédine Zidane face à Gianluigi Buffon lors de la finale de 2006. (S. Mantey/L'Équipe)

La panenka marquée par Zinédine Zidane face à Gianluigi Buffon lors de la finale de 2006. (S. Mantey/L'Équipe)

Vous avez été expulsé à dix minutes de la fin de la prolongation de cette finale pour avoir mis un coup de tête dans le thorax de Marco Materazzi. Que dirait l'entraîneur que vous êtes au joueur coupable de cela ?
Honnêtement, je serais déçu parce que je perds mon joueur mais je ne l'accablerais pas. J'essaierais de savoir ce qui s'est passé et je le soutiendrais.

Trouvez-vous qu'on vous a, à l'époque, plus accablé que soutenu ?
Non, non, pas du tout. Certains m'ont soutenu. Mais je n'en veux pas à celui qui me met un petit taquet, je l'accepte aussi. Parce que, avec le recul, je ne suis pas content de moi. Je peux donc comprendre que, sur le moment, les gens aient été déçus de mon geste.

Peu de joueurs ont marqué l'histoire de la Coupe du monde par autant de buts en deux finales et autant de cartons rouges. Avec le recul, les moments joyeux sont-ils toujours aussi joyeux et les moments douloureux toujours aussi douloureux ?
Tout fait partie d'une carrière, d'un homme... Tout ça, c'est juste moi. »