REPORTAGE. “Vous êtes sûrs, ça ne craint pas de venir ?” : à Lacanau, la saison touristique reprend après l’incendie qui a ravagé la Gironde
Après une semaine de paralysie, la préfecture a autorisé les établissements de tourisme de la grande station balnéaire à rouvrir, dans une configuration jamais vue pour un début août.
Climat
Environnement
Article rédigé par Raphaël Godet - envoyé spécial en Gironde
France Télévisions
Publié le 01/08/2026 07:12
Temps de lecture : 4min
Après une semaine de paralysie, la préfecture a autorisé les établissements de tourisme de la grande station balnéaire à rouvrir, dans une configuration jamais vue pour un début août.
La voiturette freine d'un coup sec devant un mobil-home. "Ménage à faire, draps, sol, tout". Main gauche sur le volant, téléphone dans la droite, Vincent Heap fait le tour de son camping à toute vitesse, vendredi 31 juillet. Pas une seconde à perdre : "Les gars, c'est bon, on peut rouvrir, la préfecture vient de donner son feu vert", claironne le directeur général d'Airotel Océan à Lacanau (Gironde), avant de fondre dans l'allée des Arbousiers pour annoncer la bonne nouvelle au reste des équipes.
Son établissement de plein air de 10 hectares, comme tous les villages vacances et tous les parcs de loisirs de Lacanau, avaient dû évacuer préventivement mardi sur ordre de la préfecture, "en anticipation d'un phénomène météorologique défavorable" sur la commune, et alors que le plus gros feu que la France a connu depuis un demi-siècle n'en finissait pas de grignoter les environs.
Sans savoir précisément combien de familles viendront en définitive, Vincent Heap a 500 emplacements à préparer. Plus la piscine à nettoyer, les activités à réaménager, les animations à "booker"... L'équipe du snack remet en route les machines, refait le stock de marchandises et remplit les frigos. "En temps normal, ici l'été, c'est 150 pizzas par jour, une centaine de burgers et plusieurs kilos de frites", révèle Sandrine, la responsable, en passant un coup d'éponge sur le plan de travail.
Sur la boîte mail de l'établissement, les premières réponses des vacanciers tombent : "Présents, comptez sur nous." Samedi, à 14 heures, ce couple de Français sera bien devant la grille d'entrée. Vincent Heap sèche la sueur sur son front : "C'est une sensation particulière, comme si on rouvrait une deuxième fois pour la saison estivale."
Depuis le début du sinistre, une partie du camping avait été réquisitionnée pour héberger des pompiers venus en renfort de toute la France. Leurs gros camions se garaient dans l'allée centrale, juste à côté des distributeurs de bonbons, pour pouvoir partir en trombe en cas d'alerte.
Partout, la ville de Lacanau s'est remise en branle pour accueillir de nouveau les vacanciers. En haut de l'avenue Henri-Seguin, la laverie tourne à plein régime. A l'intérieur des tambours, des couettes blanches, par dizaines, toutes siglées du nom d'une entreprise de locations touristiques. A 200 mètres de là, le gérant d'un hôtel du centre-ville s'est accroupi devant son ardoise extérieure. "ON A DE LA PLACE !!!", griffonne-t-il à la craie.
Il était grand temps... "On commençait à tirer la langue", souffle le serveur d'un restaurant du front de mer. Une semaine que la pile d’assiettes propres ne diminue pas. "Normalement, on fait trois services. Là, si on en faisait un, c'était déjà énorme…", raconte-t-il. Un établissement voisin assure avoir enregistré une perte sèche de plus de 80% par rapport à la même période en 2025.
Pour eux, une phrase de la préfète de Gironde, Sophie Brocas, prononcée dimanche, a "fait du mal" : "Quand elle a dit aux touristes d'envisager une autre destination parce que ça peut s'aggraver, ça a créé de la panique chez les gens. Est-ce que, à leur place j'aurais voulu venir ? Je ne sais pas…"
Nicolas Jabaudon sort justement d'une visio avec les acteurs du tourisme. "Une semaine blanche ou quasi blanche, c'est déjà beaucoup dans une saison touristique, mais on va pouvoir limiter la casse, veut croire le directeur de l'office de tourisme Médoc Atlantique. Il y aura forcément un manque à gagner que les professionnels du tourisme ne récupéreront pas, mais la saison est encore longue."
En temps normal, ce sont 100 000 touristes qui arrivent à Lacanau à l'occasion du grand chassé- croisé entre juilletistes et aoûtiens. Mais vendredi, il n'y avait pas besoin de jouer des coudes pour trouver une place de parking en bord de mer. Et la plage, elle, était encore désespérément vide de serviettes et de parasols.
Partout, tout est fragile. Chez HCL, une école de surf, le cahier des réservations noircit lentement. "Par rapport au remplissage habituel, on est en mode très dégradé, c'est divisé par deux", calcule Merlin Gerze. "Il y en a qui ont des réservations le 16 août et qui s'inquiètent déjà, remarque sa collègue Mathilde Jiard. Ils nous appellent pour savoir comment est la qualité de l'air avec les incendies, à quoi ressemble le paysage, si le feu peut reprendre... Ils nous demandent : ''Vous êtes sûrs, ça ne craint pas de venir ?'"
Doigts de pied en éventail sur le sable, Rachel et Lionel ont eu droit à la même question de la part de leurs proches. "Certains nous ont dit : 'Mais enfin, vous n'allez quand même pas aller là-bas ?!', rejoue le couple originaire de Saint-Etienne. En fait, il n'y a qu'un matin où on est restés dans notre logement à cause des cendres. C'est tout."
"On se tient au courant des alertes. Il n'y a rien d'inconscient."
Lionel et Rachel, en vacances à Lacanau
à franceinfo
Thierry, vacancier originaire d'Alsace, raconte lui avoir subi des remarques dans le groupe WhatsApp familial après avoir traversé la France pour rejoindre la région où il va chaque année en vacances depuis vingt-et-un ans : "Mon frangin m'a traité de fou, ma mère m'a dit que c'était du voyeurisme."
Arrivée du Cantal jeudi, la famille Teil, quant à elle, a "quand même" glissé quelques masques dans les valises : "On ne sait jamais avec le sens du vent", a préféré prévenir la maman Dorothée. "On a mis deux heures de plus pour arriver à cause des routes fermées, mais je n'ai pas l'impression de prendre de risques inconsidérés", embraie le papa, Gilles, en ouvrant le coffre du van, où les combinaisons de surf ont été jetées sur la glacière. Dans son téléphone, la toute première photo qu'il a prise de ses vacances à Lacanau a quelque chose de peu commun : on y voit un Canadair survoler un plan d'eau pour remplir son "ventre". "Au cas où", il a également téléchargé une application pour suivre l'évolution des feux de forêt en temps réel.