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Violences sexuelles : comment recueillir la parole de l’enfant ? Entretien avec une pédopsychiatre de Lenval

Le Dr Michèle Battista, pédopsychiatre spécialisée en psychotraumatologie et ancienne experte près de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, accompagne depuis plus de trente ans des enfants victimes de violences. Pour elle, recueillir la parole d’un enfant est un exercice délicat qui exige écoute, humil

Les parents sont souvent les premiers à recevoir la parole d’un enfant victime. Quels conseils leur donner ?

On pense spontanément aux parents parce qu’ils sont les figures de confiance de l’enfant, mais ils ne sont pas les seuls. Beaucoup d’enfants essaient d’abord de parler à d’autres adultes qui, parfois, ne les entendent pas.

Il faut comprendre qu’il est extrêmement difficile, pour un parent, d’imaginer qu’une telle violence puisse toucher son enfant. Ce n’est pas quelque chose que l’on est prêt à penser. Et c’est normal. Un enfant exprime d’abord une émotion, une douleur. Notre rôle est ensuite de l’aider à mettre du sens sur ce qu’il ressent.

Chez les plus jeunes, le message ne passe pas uniquement par les mots. Il s’exprime aussi à travers le corps, le comportement, l’agitation, les douleurs ou encore des troubles du sommeil. Il faut apprendre à entendre ces signaux.

Comment réagir lorsqu’un enfant commence à révéler des faits ?

La première chose est de ne pas se précipiter dans les questions. Lorsqu’un parent entend quelque chose d’aussi bouleversant, il est souvent sidéré, en colère ou dans le déni.

L’idéal est de dire simplement : « Raconte-moi, je t’écoute. » Puis demander : « Est-ce que tu veux me dire autre chose ? » ou encore : « Tu sais que je suis là pour te protéger. »

Le plus important est que l’enfant se sente cru. Si un adulte lui répond : « Ce n’est pas possible » ou « Ce n’est pas vrai », il risque de se refermer immédiatement. Tout se joue dans les premiers instants, dans la façon dont cette parole est reçue.

Faut-il croire systématiquement un enfant ?

Oui, parce qu’un enfant dit toujours sa vérité. Ce n’est pas forcément une vérité factuelle dans tous les détails, mais c’est toujours une vérité affective. Il exprime quelque chose de profondément vécu.

Notre responsabilité est de l’entendre sans lui faire porter le poids de notre propre sidération ou de nos émotions.

Que doivent faire les parents après une révélation ?

Avant tout, ils doivent eux-mêmes chercher un soutien auprès d’une personne de confiance afin de rester solides face à leur enfant. Si le parent s’effondre, l’enfant risque de ne plus parler pour ne pas le faire souffrir.

Ensuite, il faut rappeler à l’enfant qu’il sera protégé. Les institutions existent pour cela : la police, la gendarmerie et les professionnels spécialisés. Chacun a un rôle précis.

L’objectif n’est pas de faire répéter sans cesse à l’enfant ce qu’il a vécu. Il s’agit au contraire de lui permettre de retrouver progressivement sa place d’enfant.

Pourquoi est-il essentiel d’être accompagné par des professionnels spécialisés ?

Parce que le traumatisme a sa temporalité. Il faut traiter l’urgence psychologique, aider l’enfant à remettre les événements dans le passé et lui permettre de continuer à vivre.

Un enfant ne doit pas devenir uniquement « l’enfant victime ». Il doit continuer à jouer, aller à l’école, construire son avenir. Le traumatisme fait partie de son histoire, mais il ne doit pas devenir son identité.

Ce travail demande du temps et il concerne aussi les parents, dont la parentalité a elle aussi été profondément atteinte.

Selon certaines données, de nombreuses plaintes sont classées sans suite faute de preuves matérielles. Comment l’expliquez-vous ?

C’est toute la difficulté de ces dossiers. Contrairement à d’autres violences, il n’existe pas toujours de traces physiques. Cela exige des professionnels extrêmement bien formés.

Mais il faut aussi garder de l’humilité. Derrière chaque victime, il existe également un présumé innocent. Les investigations doivent être rigoureuses et ne jamais créer des accusations qui ne reposeraient sur aucun élément.

Ces situations reposent énormément sur les compétences, l’expérience et la formation des intervenants.

Les affaires médiatisées, comme d’Outreau, ont-elles changé les pratiques ?

Oui, elles ont provoqué une profonde remise en question. Elles ont montré qu’il était indispensable de disposer de professionnels spécifiquement formés à l’expertise des enfants.

Être expert ne s’improvise pas. Il faut conserver une pratique clinique quotidienne auprès des enfants tout en maîtrisant les exigences de l’expertise judiciaire. Chaque expertise demande de nombreuses heures d’entretien, d’analyse et de rédaction.

Vous parlez de la nécessité d’une remise en question collective, expliquez-nous ce que vous entendez par là.

Absolument. Quand une affaire éclate, on cherche souvent un responsable unique. Pourtant, la réalité est plus complexe.

La question est de savoir si, collectivement, nous étions prêts à entendre cet enfant. Sa famille, son école, les professionnels de santé, les institutions… chacun peut s’interroger sur sa capacité à écouter.

Nous devons tous faire preuve d’humilité.

Vous évoquez également l’influence de notre société sur la parole des enfants.

Aujourd’hui, les enfants grandissent dans un univers où les images, les écrans et les contenus violents ou sexualisés sont omniprésents. Cela banalise certaines représentations et complique parfois leur capacité à mettre des mots sur ce qu’ils vivent.

Or, un enfant apprend à parler de ses émotions dans la relation avec les adultes. Il faut prendre le temps de jouer avec lui, d’échanger, de construire ensemble. C’est cette relation qui permet ensuite à la parole de circuler.

Recueillir la parole d’un enfant ne commence donc pas le jour où il révèle un traumatisme. Cela commence bien avant, dans la qualité du lien que les adultes construisent avec lui au quotidien.