Ben Dhiman a-t-il claqué « la perf absolue » dans l’histoire de l’UTMB ?
L’Américain de 31 ans a réussi un chrono bluffant de 18h16 sur les 170 km de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Quelle place accorder à cette « masterclass » par rapport aux courses références de Kilian Jornet, Jim Walmsley and co ?
De notre envoyé spécial à Chamonix,
« Aujourd’hui, je n’ai montré aucun respect au parcours. » En lançant cette punchline (en français) au micro samedi, quelques instants après avoir conquis l’UTMB 2026, l’Américain Ben Dhiman a fait marrer tous les spectateurs de Chamonix. Une réaction à part pour une performance à part. Pour l’histoire même, d’autant que cet habitant des Pyrénées n’avait pas encore remporté de Majeur (parmi la Western States, la Hardrock 100, la Diagonale des Fous et donc l’UTMB) à 31 ans.
Tel un Tadej Pogacar broyant le peloton en s’échappant le plus tôt possible, le natif de l’Ohio a tracé sa route sans complexe dès le premier quart de la course. « C’était bizarre parce qu’après Les Contamines, j’étais tout seul, évoque-t-il. J’avais le choix : soit je ralentis, soit je fais mon truc. Et j’ai décidé d’aller faire mon truc. » Son rythme infernal et constant va faire des dégâts considérables et personne ne le reverra de la course.
Une barre des 20 heures longtemps infranchissable
Et pour cause : alors que le meilleur temps d’une édition de l’UTMB en véritable format « 100 miles » était pour Tom Evans un an plus tôt (19h19), Ben Dhiman (2e en 19h52 en 2025) explose cette performance en claquant un 18h16 sur un parcours très comparable.
Une marque qui fait office de coup de tonnerre dans le monde de l’ultra-trail, où la barre des 20 heures sur l’UTMB est longtemps apparue infranchissable, jusqu’à l’épique duel de 2022 entre Kilian Jornet et Mathieu Blanchard (19h49 contre 19h55). Quelles explications rationnelles peut-on trouver à ce 18h16 en apparence irréel ? A chaud, Ben Dhiman en a glissé deux :
- « Je connais très bien le parcours et ça m’aide beaucoup. » OK, ça n’est pas comme si une bonne partie des athlètes élites vivaient toute l’année à proximité des sentiers de la course…
- « Il y avait Baptiste Chassagne derrière moi. Il était loin, mais même 20 minutes d’avance, ça me fait peur. Finalement c’est une bonne chose parce que tu pousses plus fort. » Mouais, ça s’entend en partie au vu du superbe chrono du traileur lyonnais (18h47'38'') mais ça reste un peu léger là aussi.
On a contacté samedi soir un vainqueur de la Hardrock 100 et de la Diagonale des Fous (en 2023) pour nous décrypter tout cela. Aurélien Dunand-Pallaz, puisque c’est de lui qu’il s’agit, constate déjà que la trace laissée sur Strava par Ben Dhiman fait état de 170 km, et non de 173,6 comme le mentionne le site de l’UTMB. « Par rapport à 2025 avec Tom Evans, il y a trois petits changements qui rendent explicables un écart de 15 minutes en faveur de cette édition 2026 », annonce d’emblée celui qui s’était classé 2e sur l’UTMB 2021.
La révolution carbone favorise les records
Le retrait de la portion des pyramides calcaires (comme en 2025) est également un gros avantage par rapport à de nombreuses autres éditions. « Eviter cette portion fait gagner environ 25 minutes, mais ça n’est pas tout : il ne faut pas oublier qu’une telle difficulté va entraîner de la fatigue accumulée, il y a un côté double peine », résume Aurélien Dunand-Pallaz. Autre contexte du week-end à bien prendre en compte selon lui : « les conditions météo étaient vraiment idéales ».
A savoir des températures modérées, de nuit comme de jour, et un décalage du départ de deux heures qui a évité aux 2.500 inscrits de courir trempés par les orages. L’évolution des chaussures est aussi citée par Aurélien Dunand-Pallaz : « Quand on repense à Kilian qui courait avec des chaussures minimalistes. A présent, le carbone permet d’avoir des modèles très légers avec de grosses mousses ».
Des chemins plus roulants au fil du temps
Entraîneur de Baptiste Chassagne, Simon Gosselin ajoute un facteur qui ne nous serait pas venu à l’esprit : « Les chemins sont beaucoup plus propres maintenant sur le Tour du Mont-Blanc (TMB). Il y a tellement de gens qui passent qu’il y a de moins en moins de cailloux, je pense que ça joue sur les chronos ». Alors soit, parcours et météo ne peuvent jamais être exactement identiques d’une édition de l’UTMB sur l’autre.
Pour autant, ces éléments contextuels à la marge ne peuvent justifier plus d’une heure d’écart sur une perf ayant fait date, si ? On a demandé à Caleb Olson, 3e de l’épreuve samedi, s’il agissait de la meilleure performance ever sur un UTMB. « C’est difficile à dire, et difficile de comparer les chronos d’une année sur l’autre, a-t-il d’abord prudemment avancé. OK, 18h16, c’est vraiment rapide. Les conditions étaient parfaites mais c’est sûr que c’est déjà la performance la plus impressionnante de la saison. »
C’est tout ? « Il y avait une classe d’écart aujourd’hui entre Ben et Baptiste, note Simon Gosselin. On peut penser que Ben aurait battu la barre des 19 heures sur le parcours entier. A chaud, je pense donc que c’est clairement la plus grosse performance qu’il y a eu sur l’UTMB. »
Des jeunes Français qui performent direct sur l’UTMB
Aurélien Dunand-Pallaz est sur la même ligne (« c’est la perf absolue »), en estimant que le 18h47 de Baptiste Chassagne est « probablement la deuxième meilleure perf UTMB de tous les temps, devant Jim Walmsley en 2023, puis Vincent Bouillard en 2024, Kilian Jornet et Mathieu Blanchard en 2022 et donc Tom Evans l’an dernier, tous les quatre à égalité ». Reste qu’outre Dhiman et Chassagne, l’intégralité du Top 10 samedi a bouclé l’aventure sous les 20 heures.
Les deux jeunes et méconnus Français Virgile Moriset (4e) et Antoine Charvolin (8e) ont même accompli cela dès leur première participation à la course reine. Chez les féminines, et malgré deux chutes dans le final, Blandine L’Hirondel a également marqué l’histoire en signant le premier temps sous les 22 heures pour un UTMB. Ses deux plus grosses performances en ultra-trail en carrière (Diagonale des Fous 2025 et UTMB 2026) suivent son nouveau statut d’athlète pro en mettant en pause sa vie de gynécologue obstétricienne, ce qui n’est sans doute pas un hasard.
Notre dossier sur l'UTMB
« Quand on prend du recul et qu’on constate l’évolution des volumes d’entraînements, leur qualité et celle de la récupération, ça peut être cohérent de voir tous ces chronos, résume Lilian Gugliero, l’entraîneur de la grande vainqueure du jour. Après il faut voir si ces performances vont durer. Car plus ça va vite, et plus l’impact mécanique est important. Et on parle souvent plus de performance que de santé… »