« Une opération mains propres qui ne dit pas son nom » : dans les coulisses de la task force antimafia en Corse
Hélène Davo, première présidente de la cour d’appel de Bastia. © PASCAL POCHARD-CASABIANCA ...
Hélène Davo, première présidente de la cour d’appel de Bastia.
© PASCAL POCHARD-CASABIANCA
Julian Mattei 19/09/2026 à 07:49, Mis à jour le 19/09/2026 à 07:50
Justice, préfecture, école : dans l’île, la lutte contre le crime organisé change d’échelle afin de combattre l’emprise criminelle sur tous les terrains.
«Va-t-on se laisser aller vers une société corse où des gens tenteraient d'imposer, par la force, une forme de diktat, ou pouvons-nous, à un moment, dire ‘’stop’’ ? » Dans son bureau du palais de justice de Bastia (Haute-Corse), Christophe Perruaux n’a pas encore défait tous ses cartons, mais il a déjà sa feuille de route. Depuis 1er septembre, l’ancien patron de l’office national anti fraudes dirige l’action du ministère public sur l’île : « ce n'est pas la fonction de procureur général qui me fait venir : c'est parce que c'est ici. »
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Dans le monde judiciaire corse, l’arrivée de ce haut magistrat, spécialiste de la criminalité financière, a été interprétée comme un signal : une nouvelle étape de l’offensive des pouvoirs publics face au crime organisé. « Depuis longtemps est posé, en Corse, le sujet de l’autorité de l’Etat, reconnaît Hélène Davo, première présidente de la cour d’appel de Bastia et l’un des visages de cette task force que l’Etat s’efforce d’organiser dans l’île. Sur le plan judiciaire, comme pour l’ensemble du domaine régalien, nous assistons à un alignement de planètes avec une réelle volonté politique d’avoir des résultats. »
Changement de braquet
Pendant longtemps, la chronique judiciaire avait illustré les difficultés de la justice à combattre les 25 bandes criminelles répertoriées dans l’île par la police. Mais, depuis deux ans, les coups portés au banditisme n'ont pas manqué : vague d'interpellations dans le clan Federici, l'un des gangs les plus puissants de l'île, mégaprocès des héritiers de la Brise de mer, offensive sur l’argent sale de la bande du Petit Bar... « Sur la méthode, cela s’apparente à une opération mains propres qui ne dit pas son nom », observe un avocat pénaliste, au fait de ces dossiers.
En Corse, ce changement de braquet de l’Etat porte une date marquée d’une pierre blanche : le 27 février 2025. Ce jour-là, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, ne s’était pas payé de mots en annonçant, lors d’une session de l'assemblée de Corse consacrée à la lutte contre les dérives mafieuses, une « révolution de l’action de l’Etat » contre le système mafieux. Douze jours plus tôt, l'assassinat d’une étudiante de 18 ans, Chloé, exécutée par méprise sur fond de règlements de comptes dans le milieu du banditisme, avait provoqué une onde de choc en Corse. Un tournant ? Sans doute. Car depuis, l’île dispose d’outils inédits pour lutter contre cette emprise : un pôle spécialisé, unique en France, a été installé à Bastia en juin 2025 avec un personnel d'élite dédié - procureurs et juges du siège.
La dernière arrivée en date est de la même veine : Fanny Floquet, ancienne cheffe de la section « crim’org » du parquet de Paris et de la juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) vient d’être nommée au parquet d’Ajaccio. « Les signes d’une mobilisation de l’Etat sont tangibles dans tous les services », relève Jean-Philippe Navarre, le chef du parquet de Bastia, un ancien du parquet national financier, qui s’est forgé, dans l’île, une réputation de procureur de choc. Sur les huit magistrats placés sous sa coupe, la moitié sont aujourd’hui dédiés aux affaires liées au crime organisé.
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« Il faut une approche à 360 degrés »
Mais si la lutte contre le banditisme n'était qu'une question de moyens, il aurait sans doute déjà été démantelé. Le spectre de son emprise est large. Il s'épanouit dans un climat de pressions où la violence est un carburant pour obtenir des marchés publics, influer sur l'aménagement du territoire, et avoir la mainmise sur des activités économiques. « Devant un problème de cette nature, il faut une approche à 360 degrés », convient Christophe Perruaux. L’Etat semble en avoir conscience : pour muscler le volet administratif de ce combat, un décret pris en conseil des ministres, le 24 août, a renforcé le rôle du préfet de Corse dans la lutte contre le crime organisé.
La préfecture avait déjà lancé, en janvier, une campagne inédite de formation à destination de 1000 agents publics de l’État sur l’île. Objectif : les aider à détecter les « signaux faibles » d’une présence criminelle dans leur activité. À travers le rectorat, il mobilise aussi les leviers de l'éducation afin de promouvoir une « culture de la légalité » via des actions de sensibilisation dans les collèges et les lycées. Un programme unique en France, sur le modèle de l'antimafia italienne, qui en dit long sur la révolution sociétale à mener pour faire reculer le joug mafieux. Le nouveau procureur général de Bastia, en tout cas, ne sous-estime pas l’ampleur de la tâche. « Nous sommes peut-être à un moment de bascule, considère Christophe Perruaux. L'État doit être au rendez-vous. Mais on ne fera pas tout, tous seuls. »
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