thejournalofsierraleonestudies.com

“Une de mes clientes m’a serré dans les bras. Cela ne m’était jamais arrivé !”

Dans le cadre de sa série d'été "Ces professionnels à qui les Belges confient leurs états d'âme", "La Libre" est partie à la rencontre de ces professionnels de première ligne qui jouent souvent les confidents pour leurs clients. Leurs témoignages mis bout à bout dévoilent l'âme des Belges par son versant le plus intime. Épisode 4 sur 6.

Albert Frangot (60 ans) est chauffeur de taxi depuis une dizaine d'années pour la compagnie Autolux. Avant cela, il était indépendant. Il avait un commerce d'articles de pêche. Mais la vente en ligne a explosé et il a dû se recycler en tant que taximan. Son bilinguisme FR/NL l'a bien aidé. Car son port d'attache, c'est Zaventem. Et là-bas, il faut montrer patte blanche, ou plutôt une bonne connaissance du néerlandais. À Brussels Airport, il est en outre brigadier. Il est l'un de ceux qui mettent de l'ordre dans les files de taxis, qui règlent les conflits, qui font des rapports sur les chauffeurs qui refusent des courses au prétexte qu'elles ne sont pas assez longues (et rémunératrices). "Je peux être dur", sourit-il.

Son job de chauffeur à Zaventem constitue un beau point d'observation des relations humaines. Des relations amoureuses, notamment. Il se souvient ainsi de cet homme qui était venu accueillir sa femme à son retour de voyage. Mauvaise surprise : sa femme n'était pas seule… La rencontre entre le mari cocu et l'amant de madame a fait des étincelles, témoigne Albert.

Séparation au retour des vacances

Une autre fois, c'est un couple qui se sépare à son retour de vacances. La dame sera la seule à monter dans le taxi d'Albert. "Une semaine qu'il m'emmerde, celui-là", confiera-t-elle. Monsieur est rentré par ses propres moyens.

"J'ai bien essayé de prendre des hommes dans mon cabinet, mais je ne me sentais pas à l'aise"

Si Albert peut se montrer dur, il a aussi le cœur sur la main. "Je suis très sensible, très émotif. Je peux pleurer devant un film à la télé, par exemple. L'autre jour, il y avait un type un peu bizarre qui voulait rentrer chez sa maman, à Louvain. Il disait qu'on lui avait volé sa voiture. Il n'était pas 100 % sain d'esprit." Comme il n'avait pas d'argent, les autres chauffeurs n'avaient pas voulu le prendre en charge. Albert l'a ramené chez sa maman. "Elle l'a engueulé et envoyé dans son lit. Elle a voulu payer la course, mais j'ai dit : c'est bon. Mon patron m'a dit que j'avais bien fait."

Dans son taxi, Albert ne lance jamais la conversation. Quand il embarque des hommes d'affaires, ceux-ci ne sont d'ailleurs pas vraiment d'humeur à tailler une bavette. À peine rentrés dans la voiture, ils pianotent sur leur PC pour préparer leur rendez-vous.

"Une peste"

Mais si le client veut causer, Albert est toujours prêt à entendre les états d'âme de ses passagers, voire à sympathiser. Il y a peu, il a embarqué deux dames "d'un certain âge", qu'il devait ramener à Bruges. Elles rentraient de voyage à l'étranger. Au début, leur récit faisait sourire Albert. À la fin, beaucoup moins.

Les deux dames, une Flamande et une Hollandaise, rentraient d'un voyage en Espagne avec deux autres dames (une autre Flamande et une autre Hollandaise). Tout ce petit monde s'était rencontré sur Facebook. L'une des quatre (une Brugeoise, qui n'est pas dans le taxi d'Albert) avait pris en main l'organisation du séjour. La veille du départ, toute la fine équipe avait logé chez elle à Bruges, avant de partir à l'aéroport. Mais à peine arrivées en Espagne, les trois autres se sont vite rendu compte que leur GO était une sorte de "peste" (dixit Albert) qui n'en faisait qu'à sa tête.

Le séjour a été une catastrophe. "Pendant quinze jours, c'était la dispute." Et au retour à Zaventem, la GO brugeoise a sauté dans un train, laissant les trois autres tirer leur plan. Tout cela alors que les voitures de deux d'entre elles étaient chez leur "amie" brugeoise.

"Et puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide"

C'est là qu'Albert conduit les trois dames. Arrivé à Bruges, Albert croit apercevoir la dame entrer dans sa maison. Les deux autres vont sonner à la porte pour récupérer les clés et les papiers de leur voiture. Pas de réponse. Pourtant on voit des volets s'ouvrir, constate Albert, qui est resté au cas où les dames auraient besoin d'aide. "J'avais coupé le compteur du taxi", croit-il utile de préciser.

Après un quart d'heure ou vingt minutes, la "peste" finit par ouvrir la porte. Les deux dames récupèrent leur voiture et vont remercier Albert. Si les vacances étaient exécrables, tout est bien qui finit bien. "Une des dames m'a serré dans les bras, se souvient Albert, le sourire aux lèvres. Cela ne m'était jamais arrivé !"

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.