“Un refus de maternité” : comment expliquer que certaines femmes tuent leur nouveau-né après une grossesse passée inaperçue
Un homme a découvert les corps de cinq bébés dans l'appartement familial à Orange (Vaucluse), en début de semaine. Il a émis l'hypothèse de précédents dénis de grossesse de sa conjointe, mise en examen et incarcérée vendredi. Mais la notion est complexe et d'autres ressorts peuvent expliquer le meurtre de son bébé à la naissance.
France Télévisions
Publié le 01/08/2026 07:17
Temps de lecture : 6min
Un homme a découvert les corps de cinq bébés dans l'appartement familial à Orange (Vaucluse), en début de semaine. Il a émis l'hypothèse de précédents dénis de grossesse de sa conjointe, mise en examen et incarcérée vendredi. Mais la notion est complexe et d'autres ressorts peuvent expliquer le meurtre de son bébé à la naissance.
Sa grossesse a été découverte de façon "très tardive". Après l'accouchement d'une femme à son domicile, il y a six jours, les corps de cinq nouveau-nés ont été retrouvés à Orange (Vaucluse), dans l'appartement familial d'un couple, déjà parent de deux enfants. "Troublé" par cet accouchement soudain, alors que sa compagne n'avait jamais déclaré sa grossesse, le père de 32 ans, qui a émis l'hypothèse de plusieurs dénis, a entrepris des recherches et mis au jour ces "restes humains", selon le parquet de Carpentras. Après le placement en garde à vue du couple, l'homme a été libéré jeudi soir, la femme mise en examen pour meurtre sur cinq mineurs de moins de 15 ans, d'avril 2018 à octobre 2025, et placée en détention provisoire, vendredi 31 juillet. L'enquête devrait permettre de comprendre ce qui s'est réellement passé.
A Saint-Etienne (Loire), une femme de 36 ans a aussi été mise en examen et incarcérée, jeudi, deux jours après la découverte du cadavre d'un nouveau-né dans un sac-poubelle. Déjà mère de quatre enfants, elle avait contacté le Samu mardi après-midi après avoir accouché à son domicile. Les médecins qui l'ont prise en charge ont parlé de déni de grossesse, selon ICI Saint-Etienne. Ces faits divers dramatiques font écho à d'autres affaires très médiatisées, comme celle de Véronique Courjault, condamnée à huit ans de prison pour avoir tué à la naissance trois de ses enfants, dont deux retrouvés par son mari dans un congélateur. Ou encore celle de Dominique Cottrez, condamnée en 2015 à neuf ans de prison pour un octuple infanticide.
Comment une femme peut-elle ignorer qu'elle est enceinte ? Aujourd'hui encore, les mécanismes de ce phénomène gardent une part de mystère, y compris pour les médecins. Le déni de grossesse apparaît dans Le Petit Robert, comme le "fait, pour une femme enceinte, de ne pas avoir conscience de son état". Plus largement, la notion de déni est psychanalytique, et recouvre le "refus de reconnaître une réalité traumatisante". "Ce déni ne touche pas qu'au psychisme. Il vient aussi s'inscrire dans le corps, c'est sa particularité", souligne Odile Verschoot, psychologue hospitalière en milieu carcéral, autrice de Du déni au crime et Ils ont tué leurs enfants (éditions Imago).
"Le fœtus vient grandir dans le corps comme un clandestin, sans aucun signe clinique ou physique de grossesse, ni pour la femme enceinte, ni pour son entourage."
Odile Verschoot, psychologue
à franceinfo
"Certaines femmes rapportent des saignements interprétés comme des règles, peu ou pas de nausées, une prise de poids modérée et des mouvements fœtaux attribués à des troubles digestifs. On observe fréquemment que le fœtus se développe davantage dans l'axe vertical, ce qui rend la grossesse moins visible. Mais, dès la levée du déni, la paroi abdominale se relâche", expose Lucie Joly, psychiatre spécialisée en périnatalité. Pour autant, "il ne s'agit ni d'un mensonge, ni d'une dissimulation volontaire, ni d'un diagnostic psychiatrique en lui-même", pointe la praticienne, qui exerce au sein des hôpitaux Saint-Antoine et Trousseau, à Paris. "Si personne n'envisage l'hypothèse d'une grossesse, chacun interprète les mêmes indices dans une autre direction", ajoute-t-elle.
Une femme sur 500 apprend tardivement qu'elle est enceinte et une sur 2 500 s'en rend compte en accouchant, rapportait Le Monde début 2025. Dans la majorité des cas, ces dénis de grossesse ne se terminent pas en néonaticide. Ce mot, inventé en 1970 par un psychiatre américain, Phillip J. Resnick, est employé pour désigner le fait qu'un parent tue son nouveau-né le jour de sa naissance. On parle aussi d'infanticide, un terme générique qui recouvre plusieurs types de morts violentes d'enfants dans le cadre familial. Néanmoins, ces qualificatifs n'existent pas dans le Code pénal : dans ces affaires, les femmes sont condamnées pour meurtre sur mineur de moins de 15 ans, avec ou sans préméditation.
Les néonaticides sont difficiles à comptabiliser. En 2010, des chercheurs de l'Inserm ont évalué leur nombre à 2,1 sur 100 000 naissances, soit 5,4 fois plus de néonaticides que dans les données judiciaires. En 2017, une étude publiée dans la revue Santé publique établit "l'ordre de grandeur moyen des néonaticides découverts" à 16 par an. La psychologue Odile Verschoot a suivi, en près de 30 ans d'exercice en milieu carcéral, une quinzaine de femmes condamnées. Même s'il n'y a pas de profil type et que chacune a son histoire personnelle, Odile Verschoot décrit "des femmes très effacées, dociles, en hyper conformité avec les normes sociales, ce qui les fait disparaître au sein de la société". Elle constate par ailleurs que, souvent, les conjoints sont "peu attentionnés et pas très investis" : "Ils considèrent leur femme comme leur objet et ne se préoccupent pas vraiment de la contraception."
Dans la majorité de ces affaires, "les hommes ont fait comprendre à leur conjointe de façon catégorique qu'ils ne voulaient pas d'autre enfant", complète Julie Ancian, sociologue. Pour autant, cette chercheuse souligne que le déni de grossesse est souvent invoqué de manière précoce dans les affaires de néonaticide, alors même que cette hypothèse est ensuite rarement confirmée par les expertises psychiatriques. "Ces situations relèvent plutôt du refus de maternité. Alors elles espèrent que la grossesse va s'interrompre d'elle-même. Puis il est trop tard pour avorter et l'accouchement survient", expose Julie Ancian, autrice de Les violences inaudibles. Récits d'infanticides (Seuil), dans lequel elle analyse 75 affaires de ce type survenues entre 2005 et 2015.
"Ces femmes ont su qu'elles étaient enceintes mais elles ont refusé cette réalité."
Julie Ancian, sociologue
à franceinfo
Pour ces femmes, tuer leur nouveau-né est devenu "le seul moyen de se débarrasser d'une maternité indésirable". "C'est un phénomène ancien, qui peut sembler étonnant à notre époque où la contraception est accessible. Mais pas pour toutes", observe Julie Ancian, qui estime que les "éléments d'explication" du passage à l'acte se trouvent dans "les conditions sociales, conjugales et reproductives". La sociologue a constaté que les condamnées étaient majoritairement issues de milieux précaires. Le cas de Véronique Courjault, mère de famille expatriée à Séoul et issue d'un milieu aisé, est donc atypique, selon elle.
"Elles ne savent pas comment se débarrasser des corps", ce qui peut expliquer qu'ils soient cachés dans des cartons ou des boîtes, voire un congélateur. "Plus qu'un désir de conservation, c'est une solution de commodité. Et pas si fréquente : dans la plupart de ces affaires, les corps des bébés sont retrouvés dans des sacs-poubelle", pointe Julie Ancian.
"Conserver le corps peut correspondre à une tentative de maintenir un lien avec une réalité qui n'a pas encore pu être pleinement intégrée", estime, pour sa part, Lucie Joly. La psychiatre souligne aussi que toute personne qui a vécu une réalité "brutale et inattendue" peut se trouver dans "un état de sidération ou de dissociation", perturbant ainsi "la mémoire et la prise de décision".
"Le bébé est perçu comme un 'bout de corps' appartenant encore à la mère, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, et dont elle ne parvient pas à se séparer."
Lucie Joly, psychiatre
à franceinfo
"L'expulsion de ce nouveau-né devient un traumatisme. Une patiente m'a dit : 'Une chose est sortie de mon corps'. Une autre m'a dit : 'Je l'ai mis dans un sac-poubelle car je ne savais pas quoi en faire'", se souvient Odile Verschoot. Au moment de passer à l'acte, "elles n'étaient pas en état de pleine conscience", insiste-t-elle. L'altération du discernement, c'est-à-dire une lucidité diminuée et une perte de contrôle au moment des faits, est parfois retenue dans le verdict. C'est le cas pour Dominique Cottrez, ce qui a minoré la peine prononcée.
"Il y a une compréhension de la justice", observe la psychologue, car les condamnations ne "sont pas si lourdes" au regard de la réclusion criminelle à perpétuité, qui est la peine encourue pour le meurtre d'un mineur de moins de 15 ans. Dominique Cottrez comme Véronique Courjault ont aussi pu bénéficier de libérations conditionnelles, sans crainte de récidives, qui restent très rares. "C'est la découverte des corps qui va arrêter le processus. Derrière tout cela, il y a un énorme mal-être et beaucoup de souffrance, qui sont enfin visibles", analyse Odile Verschoot. La psychiatre Lucie Joly le souligne : "Avec une prise en charge psychiatrique, psychologique et sociale adaptée, une réinsertion est souvent possible."
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