« Tous tes tableaux sont construits sur des phrases volantes » : l’émouvante correspondance entre Virginia Woolf et Vanessa Bell publiée
« Je pense combien je serai enviée par le monde entier le jour où celui-ci découvrira les relations que j’entretenais avec ce grand génie », écrit Vanessa Bell à sa sœur Virginia Woolf en 1908. Dans sa précéden...
« Je pense combien je serai enviée par le monde entier le jour où celui-ci découvrira les relations que j’entretenais avec ce grand génie », écrit Vanessa Bell à sa sœur Virginia Woolf en 1908. Dans sa précédente missive, la célèbre écrivaine, dont le premier roman, La Traversée des apparences, ne paraîtra qu’en 1915, saluait à son tour le talent de Vanessa : « Eh bien, au revoir, mon abeille […]. Tu as un don pour les lettres qui m’échappe. Elles ont quelque chose d’inattendu, comme quand on sort d’une roseraie et qu’on s’émerveille qu’il fasse encore jour. » Comment, à la lecture de leur correspondance, ne pas envier la tendre complicité entre ces deux sœurs, qui comptèrent parmi les plus grandes figures artistiques du XXe siècle ?
Quelque 215 lettres – dont 187 inédites en français – sont réunies dans un épais volume illustré paru ce printemps aux éditions de La Table Ronde. Ces échanges donnent à voir le lien indéfectible qui unit Virginia Woolf et Vanessa Bell, tout en offrant une remarquable plongée dans l’effervescence du Bloomsbury Group, son bouillonnement artistique, ses mondanités et ses potins.
S’y mêlent aussi les souvenirs d’enfance, les drames familiaux et le récit plus sombre des années de guerre. L’ouvrage permet enfin de remettre en lumière la figure de Vanessa Bell, peintre et décoratrice longtemps éclipsée par l’aura dévorante de sa sœur, alors qu’elle fut l’une des premières artistes abstraites de Grande-Bretagne.
« Mon Singe à moi », « mon abeille », « mon Billy »…
Leur correspondance débute en 1904, quelques mois après la disparition de leur père, l’historien et philosophe Leslie Stephen. Virginia Woolf, qui se remet alors d’un grave épisode dépressif l’ayant conduite à une première tentative de suicide, reprend des forces loin de Londres. Pour l’accompagner sur le chemin de la convalescence, elle peut compter sur sa sœur et ses lettres débordantes de tendresse : « Mon Singe à moi », « mon abeille », « mon Billy »…

voir toutes les images
Couverture de « Baisers du singe. Correspondance 1904–1941 entre Virginia Woolf et Vanessa Bell »
i
édition La Table Ronde
Il en sera ainsi tout au long de leurs échanges, jusqu’au dernier « Ma chérie » que Virginia adresse à Vanessa dans son ultime lettre qu’elle lui envoie quelques jours avant sa mort, en 1941. Cette missive déchirante sonne comme un adieu : « J’ai lutté, mais je n’y arrive plus », déplore-t-elle avant de remplir ses poches de cailloux et de se laisser engloutir dans la rivière.
Au-delà du mythe construit autour de la figure de l’écrivaine, cette correspondance révèle surtout l’estime profonde que chacune porte au travail de l’autre. « Une chance qu’elle n’écrive pas, me dis-je », ironise Virginia Woolf au sujet de sa sœur, avant de se livrer à des analyses d’une poésie à faire pâlir plus d’un historien de l’art : « Tous tes tableaux sont construits sur des phrases volantes », écrit Virginia Woolf à celle qui réalisera de nombreux portraits d’elle, dont plusieurs sont reproduits dans l’ouvrage. Autre témoignage de leur admiration réciproque : Vanessa Bell illustrera toutes les couvertures des livres publiés par sa sœur chez Hogarth Press, la maison d’édition fondée avec son mari Leonard Woolf (certaines figurent également dans le volume).
Une tendre complicité

voir toutes les images
Virginia Woolf et Vanessa Bell jouant au cricket à Talland House, 1894
i
© Houghton Library, Harvard University, Cambridge,
Les anecdotes consacrées aux avant-gardes parisiennes, que les deux femmes côtoient au gré de leurs séjours dans la capitale, sont tout aussi savoureuses. « Nous sommes dans un état d’extrême excitation, car nous venons d’acheter un Picasso pour £4. Je me demande ce que tu en penseras. C’est ‘cubiste’ et les couleurs sont très belles, une petite nature morte », raconte Vanessa Bell à sa sœur en 1911. Une note de bas de page nous apprend qu’elle est ainsi devenue la première propriétaire d’un Picasso en Grande-Bretagne. Plus tard, en 1926, Virginia Woolf lui rapporte, non sans exaspération, une soirée donnée en l’honneur de Miss Gertrude Stein, grande mécène américaine et écrivaine : « Cette vieille opiniâtre a fait grand tort à la jeunesse. Selon Dadie, elle contredit la moindre remarque ; elle est convaincue d’être non seulement l’écrivaine contemporaine la plus accessible, mais aussi la plus populaire ; et surtout, elle méprise les Anglais. »
Tantôt tendres, drôles, caustiques, féroces, inquiètes… Ces lettres sont bouleversantes de sincérité. Elles donnent à voir deux sœurs veillant inlassablement l’une sur l’autre autant que deux artistes qui n’auront cessé de s’inspirer mutuellement. « Je viens d’admirer mon cadeau d’anniversaire à la lumière du jour », raconte Virginia Woolf en 1940, dans l’un de leurs derniers échanges. Avant d’ajouter : « C’est un tableau ravissant – tu es une poète de la couleur – un jour je devrai écrire sur toi ».
Arrow
Baisers du Singe
Correspondance 1904-1941 entre Virginia Woolf et Vanessa Bell
Traduit de l’anglais par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio / préface de Cécile Wajsbrot