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Que révèle “The Shards” sur la face (très) sombre de Hollywood ?

À rebours de Stranger Things et de sa succession d’hommages nostalgiques aux années 1980, The Shards, adaptation du roman éponyme de Bret Easton Ellis, ausculte le versant sombre de l’époque. Et désape Hollywoo...

À rebours de Stranger Things et de sa succession d’hommages nostalgiques aux années 1980, The Shards, adaptation du roman éponyme de Bret Easton Ellis, ausculte le versant sombre de l’époque. Et désape Hollywood, usine à rêves… et cauchemars.

Introduction

« Ready for the 80s ! », scandent guillerettement les Village People dans une émission retransmise depuis le Manoir Playboy, en 1979. À leurs côtés sur scène se déhanche une jeune femme blonde, robe rose satinée, brushing à la Farrah Fawcett. Une silhouette fugace qui fera la une de la presse à scandale quelques mois plus tard après avoir été violée puis assassinée par son époux.

En août 1980, le meurtre brutal de Dorothy Stratten, actrice et mannequin de 20 ans, propulse les États-Unis dans une nouvelle ère, écho sinistre du massacre perpétré par la famille Manson dans la villa de Sharon Tate, sur les hauteurs de Hollywood, à l’orée des seventies. Une décennie promise à la violence qui s’ouvre dans un bain de sang et de sperme.

Celle, justement, qui a vu grandir le jeune Bret Easton Ellis à Los Angeles. Celui-là même qui se raconte dans son dernier livre en date, Les éclats (The Shards, en VO), exercice d’autofiction transposé en série sur Disney+ (FX, aux États-Unis) par l’inénarrable Ryan Murphy. L’histoire perverse et sulfureuse d’un adolescent oisif de 17 ans, Bret, qui partage son temps entre son lycée privé, les soirées décadentes, le sexe, la drogue et bien plus encore…

« À l’exception de l’auteur lui-même, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes est une pure coïncidence et n’a pas la moindre réalité », souligne Bret Easton Ellis en conclusion du roman. Tout au long de plusieurs centaines de pages, l’auteur s’attache pourtant à brosser avec une rare acuité la face sombre de Hollywood dans ces années devenues – à tort – une sorte d’âge d’or pour une frange de l’Amérique conservatrice 40 ans plus tard.

Sous le soleil de Californie

« Emprisonné dans une lubricité adolescente, qui grimpait en flèche dans la stratosphère », le jeune Bret affiche un désintérêt flagrant à l’égard de la chose politique (et de la réalité tout court) alors même que le peuple américain a désigné une ancienne vedette hollywoodienne pour présider à sa destinée. Une première dans l’histoire des États-Unis.

The Shards.©Disney+

Début 1981, Ronald Reagan, alias « le Grand Communiquant », passe les portes de la Maison-Blanche, d’où il façonnera l’Amérique nouvelle (« Let’s Make America Great Again! »), terreau de l’ultra-libéralisme et de ses agents destructeurs. Sous couvert d’observer à la loupe des « adolescents distraits par le sexe et la pop music, le cinéma et les célébrités, le désir et les choses éphémères », Bret Easton Ellis, les Buggles à fond dans les oreilles, brosse un portrait pornographique – obscène – des États-Unis.

L’Amérique du off, celle de l’ultra-capitalisme prêché par un ex-cowboy de séries B et de ses déclassés piétinés par les yuppies, ces boursicoteurs aux dents longues dont les adolescents preppies du roman d’Ellis ont adopté l’accoutrement et le mode de vie (chemises Ralph Lauren, Wayfarer, blazers, Porsche 911, bacchanales…) dans une ville chauffée par un soleil trompeur.

The Shards.©Disney+

Ou comme l’écrit si bien Joan Didion, l’écrivaine préférée du jeune Bret, dans The White Album : « La facilité apparente de la vie en Californie est une illusion, et ceux qui croient en cette illusion vivront ici de la manière la plus temporaire ». L’illusion d’un pays (re)gonflé à bloc qui tourne le dos aux masses laborieuses de plus en plus paupérisées, notamment à Los Angeles où le phénomène prend de l’ampleur dans l’ombre de Mulholland Drive, cage dorée des personnages des Éclats.

La grande illusion

« Personne n’était sur les antidépresseurs, le taux de suicide n’avait pas augmenté de 5000 % comme c’est le cas aujourd’hui, il n’y avait pas de fusillades de masse. Quelle que soit la classe sociale, tout le monde était plutôt cool, ici, à Los Angeles. Tout n’était pas qu’une affaire d’idéologies et de politisation de tous les enjeux. C’était une époque beaucoup plus simple », soupire Bret Easton Ellis dans une interview accordée au Devoir. Mauvaise foi ou nostalgie aveugle ?

The Shards.©Disney+

Les éclats donne à voir la Californie comme une pharmacie à ciel ouvert. Les poches bourrées de Quaaludes, les adolescents névrosés du lycée privé de Buckley s’abandonnent aux paradis artificiels, au même titre que les stars hollywoodiennes, frayant dangereusement avec l’outre-tombe. Un sinistre terminus où finit d’ailleurs le « King » du porno – genre dont Bret est un consommateur occasionnel – John C. Holmes, impliqué dans les meurtres de Laurel Canyon sur fond de trafic de stupéfiants, en 1981.

Dans ce monde où la drogue se négocie à coups de pétoires (voir l’excellente série Snowfall de John Singleton sur le sujet) naviguent à pas feutrés les tueurs en série dont l’universitaire Mike Aamodt note une recrudescence dans les années 1980. Un phénomène de société dont l’écho résonne dans Les éclats et son tueur en série, le « Trawler », aux mises en scène macabres.

The Shards.©Disney+

« [Les serial killers] ont hanté mon enfance californienne – je garde en tête les meurtres perpétrés par la famille Manson ou ceux de l’Étrangleur des Collines. Pour autant, le sujet central des Éclats, c’est l’obsession et comment elle peut échapper à tout contrôle et vous faire perdre votre jugement comme votre sens des réalités », explique Breat Easton Ellis à Madame Figaro.

L’auteur rappelle aussi que « le roman traite d’un jeune homme, Bret, obsédé par un nouvel arrivant sur le campus, Robert Mallory, à qui il en veut pour de multiples raisons – il le désire sans que ce soit payé de retour, Mallory entame une histoire avec sa meilleure amie, Susan, brise le couple qu’elle formait avec un ami de Bret, etc. » Le point de départ du fantasme de Bret qui imagine « des connexions entre le serial killer et ce jeune homme ». Et entraîne le lecteur dans une grande illusion morbide, à l’instar de Hollywood dans les années 1980.

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