“Suis-je la prochaine ?” : en Afrique du Sud, des féminicides en série sèment effroi et colère
La découverte de dix corps de femmes ces deux derniers mois, dont un dimanche, dans la banlieue de Johannesbourg, ravive la colère en Afrique du Sud où les féminicides sont parmi les plus élevés au monde. Les défenseurs des droits dénoncent les défaillances des politiques publiques face à un fléau pourtant érigé par le président lui-même, en "catastrophe nationale".
"Suis-je la prochaine ? S'il vous plaît, ne nous tuez pas", pouvait-on lire parmi les pancartes brandies lors de la manifestation organisée en Afrique du Sud en réaction aux meurtres de femmes survenus ces deux derniers mois dans la banlieue de Johannesburg. Les corps de neuf femmes avaient été retrouvés partiellement dénudés et mutilés. Le lendemain de la mobilisation, une dixième victime sera retrouvée, dimanche 20 septembre, à Soweto.
Un homme et deux femmes ont été interpellés au cours du week-end en lien avec le meurtre de Jabulile Ntimba, dont le corps a été retrouvé quelques jours auparavant.
La première victime de la série, une femme de 37 ans, avait été retrouvée le 15 juillet, dénudée et entravée, dans le parc de Kempton. Une découverte passée largement inaperçue dans un pays qui enregistre pas moins de 60 homicides quotidiennement, un des taux les plus élevés du monde.
La deuxième victime, âgée de 32 ans, avait été retrouvée partiellement vêtue, tandis qu'une troisième avait été découverte nue et en état de décomposition avancée.
Mais c'est la disparition d'Elizabeth "Tsontso" Moselakgomo, dont le corps a été retrouvé le 12 septembre derrière un hôtel, qui a véritablement attiré l'attention du public. Âgée de 38 ans, elle avait laissé sa fille de huit ans seule à la maison pour aller faire un jogging. Elle n'est jamais revenue. La mobilisation en ligne de ses amis d'un club de coureurs de fond, pour tenter de la retrouver, avait contribué à créer de l'intérêt autour de ces affaires si similaires.
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L'indignation et l'inquiétude enfle depuis plusieurs jours face à une violence de genre endémique et des promesses gouvernementales non tenues. D'autant que la série semble se poursuivre : dimanche soir, le corps d'une dixième femme a été retrouvé enroulé dans une couette, cette fois dans un parc de Soweto, dans le sud-ouest de Johannesburg .
"Quelqu'un nous a déclaré la guerre, et nous riposterons, nous ne capitulerons pas", déclarait jeudi le Premier ministre de la province du Gauteng, Panyaza Lesufi, tandis que le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, promettait, lui, que "tout [serait] mis en œuvre" pour élucider ces meurtres.
En Afrique du Sud, pays de 62 millions d'habitants, le taux de féminicides est estimé à environ cinq fois supérieur à la moyenne mondiale.
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"Catastrophe nationale"
Fin 2025, le président Ramaphosa avait qualifié la violence fondée sur le genre et le féminicide de "catastrophe nationale". Neuf mois plus tard, les violences subies par les femmes demeurent un fléau social qui les prive de leurs droits fondamentaux à la vie, à la sécurité, à la dignité et à la liberté, tels qu'ils sont inscrits dans la Constitution, déplorait dans un communiqué du 16 septembre la Commission sud-africaine des droits de l'Homme (SAHRC).
"L'Afrique du Sud n'est pas un lieu sûr pour les femmes", tranche la SAHRC, chiffres à l'appui : au total, 569 femmes ont été tuées et 1 052 autres ont survécu à des tentatives de meurtre entre avril et juin 2026, tandis que 8 814 cas de viol ont été signalés au cours du premier trimestre de l'année.
En 2024, la première enquête nationale sud-africaine sur les violences sexistes et sexuelles établissait que 35,5 % des femmes âgées de 18 ans et plus avaient déjà subi des violences physiques et/ou sexuelles au cours de leur vie (soit environ 7,8 millions de femmes).
Selon une étude du conseil sud-africain de la recherche médicale (SAMRC), qui a examiné 20 ans de féminicides dans le pays, en moyenne sept femmes sont assassinées chaque jour en Afrique du Sud (et dans 60 % des cas, ces meurtres sont commis par un conjoint ou ex-conjoint).
Défaillances institutionnelles
Alors que sévissent encore un ou plusieurs meurtriers dans la banlieue de Johannesburg , la police recommande aux femmes de limiter leurs déplacements, d'éviter les zones isolées, de courir ou marcher en groupe, et de garder leur téléphone à portée de main.
Fondatrice de l'ONG sud-africaine "Women For Change", Sabrina Walter rappelle auprès du "Mail and Guardian" que de tels conseils ne peuvent se substituer à la prévention des violences. "La vigilance des femmes ne suffirait pas à compenser les défaillances institutionnelles."
Comme elle, plusieurs associations sud-africaines de défense des droits humains et des droits des femmes mettent en lumière les carences du système de police et de justice.
Dans un communiqué du 14 septembre – à ce stade, quatre corps avaient déjà été retrouvés –, l'association Action Society pointait notamment le dysfonctionnement du système d'analyse de preuves ADN. Deux jours plus tard, elle soulignait les "dangereuses" lacunes dans les données sur la criminalité et les services de police locaux.
"On nous dit que les violences sexistes et les féminicides constituent une crise nationale, pourtant la police sud-africaine ne publie pas les statistiques détaillées nécessaires pour comprendre cette crise et y répondre", déplore Juanita du Preez, porte-parole nationale d'Action Society, affirmant que les statistiques détaillées sur les crimes commis contre les femmes et les enfants n'apparaissent plus dans les rapports trimestriels de la police sur la criminalité. Le détail était absent des quatre rapports trimestriels sur la criminalité pour 2025-2026, selon Action Society.
"Comment un gouvernement peut-il prétendre lutter contre cette urgence s'il est incapable de fournir au public des informations fiables sur les femmes et les enfants victimes d'agressions et de meurtres ?"
- Action Society, dans un communiqué de presse.
"Jeudi en noir : non à la violence basée sur le genre, contre les femmes et les enfants"
Pour le Dr Tara Farrer Harris, du département de travail social et de criminologie de l'Université de Pretoria, en appeler à la vigilance des femmes ne saurait en effet constituer une solution durable aux violences qui leur sont faites.
Auprès du site d'information en afrikaans Maroela Media, celle-ci estime que les femmes ne peuvent pas être constamment contraintes de limiter leurs activités quotidiennes et leurs déplacements dans les espaces publics simplement parce qu'elles s'attendent à subir des violences. "Ces stratégies peuvent réduire les occasions de commettre des crimes, mais le problème survient lorsque la responsabilité de la prévention de la violence incombe de plus en plus à la victime potentielle".
"J'aurais aimé qu'elle soit retrouvée saine et sauve, mais il y a des malades dehors qui considèrent les femmes comme moins qu'humaines", réagissait sur Instagram Sakane Mokoena, amie de l'une des victimes, Elizabeth Moselakgomo, retrouvée morte à Kempton Park. ""Gouvernants, faites votre part !"