Sortie de “Garance” en salles: pour l’historien Erwan Pointeau-Lagadec, “le cinéma fournit une vision biaisée du rapport des Français à l’alcool”
À l'occasion de la sortie ce mercredi de "Garance", film de Jeanne Herry avec Adèle Exarchopoulos interprétant une actrice alcoolique, BFMTV.com s'est entretenu avec le chercheur Erwan Pointeau-Lagadec, auteur de Jusqu'à plus soif, livre mettant en lumière la place prééminente de l'alcool dans les...
Sortie de "Garance" en salles: pour l'historien Erwan Pointeau-Lagadec, "le cinéma fournit une vision biaisée du rapport des Français à l'alcool"
Publié aujourd'hui à 13h31
Lire dans l'appÀ l'occasion de la sortie ce mercredi de "Garance", film de Jeanne Herry avec Adèle Exarchopoulos interprétant une actrice alcoolique, BFMTV.com s'est entretenu avec le chercheur Erwan Pointeau-Lagadec, auteur de Jusqu'à plus soif, livre mettant en lumière la place prééminente de l'alcool dans les films de fiction française depuis les années 1960.
Pourquoi le cinéma tricolore est-il toujours tant porté sur la bouteille? Dans les faits, les Français ont largement revu leur consommation d'alcool à la baisse. Avoisinant les 25 litres d'alcool pur an par an et par personne au début des années 1960, elle se rapprochait de la barre des 10 litres par an six décennies plus tard.
Une tendance prononcée qui passerait presque inaperçue dans les films, où la présence de l'alcool n'a connu que quelques inflexions sans commune mesure avec la réalité. C'est le constat dressé par le livre Jusqu'à plus soif. Alcool et cinéma en France depuis les années 1960 paru en juin dernier chez Hygée Éditions et résultat de recherches financées par l'Institut national du cancer (INC).
Un chiffre, parmi bien d'autres, souligne cette place prééminente des bières, vins et autres spiritueux: sur les 190 longs-métrages étudiés, figurant parmi les plus grands succès des productions hexagonales entre 1961 et 2021, 175 d'entre eux, soit 92% du total, comportaient au moins la mise en scène d'une consommation d'alcool.
À l'occasion de la sortie de Garance ce mercredi 23 septembre, film de Jeanne Herry dans lequel Adèle Exarchopoulos incarne une actrice alcoolique, nous avons interrogé l'historien Erwan Pointeau-Lagadec, auteur de Jusqu'à plus soif, sur quelques enseignements de son minutieux travail.
Garance dresse le portrait d’une jeune femme alcoolique interprétée par Adèle Exarchopoulos. Est-ce qu'un tel personnage fait office d’anomalie dans le cinéma français?
C'est rare à double titre. D’abord, quantitativement, les personnages d'alcooliques sont relativement rares dans le cinéma français. Ensuite parce que les femmes représentent moins de 30% des personnages de fiction consommant de l'alcool, contre environ 70% pour les hommes, même si cette proportion a légèrement augmenté à partir des années 1990. Donc le croisement de ces deux catégories est quelque chose d'extrêmement rare. On peut toutefois citer comme précédant le personnage joué par Josiane Balasko dans le film Un crime au paradis ou celui de Nathalie Baye dans Absolument fabuleux (2001).

Dans votre livre, vous démontrez que l’alcool occupe une place tout aussi importante à l’écran qu’il y a soixante ans alors que la consommation réelle a diminué de moitié entre 1961 et 2021. Comment expliquer le fait que la baisse de la consommation n’ait pas eu de répercussion à l’écran?
Probablement parce que le cinéma n'est pas forcément le reflet de la société, et cette problématique du reflet se pose bien au-delà de la question de l'alcool. Pour expliquer pourquoi la présence de l’alcool est restée aussi stable, il y a deux hypothèses. La première a une dimension sociologique et est interne au monde du cinéma, avec des acteurs de la production cinématographique qui ont un rapport à l'alcool un peu plus intense que celui de la moyenne de la population de par les conditions de travail et l’environnement dans lequel ils évoluent. C'est par exemple François Cluzet qui raconte dans une interview que des coupes de champagne apparaissent dans certains festivals dès 10 heures du matin.
Cela reste à démontrer par d'autres études, mais cette population massivement exposée à l'alcool va probablement représenter son propre rapport à la boisson dans les films et donc fournir une vision biaisée du rapport des Français à l'alcool, sans que ce soit forcément intentionnel. On sait que les CSP+ sont surreprésentés à l'écran par rapport à leur poids dans la population et cela s'explique par le même facteur: les gens du cinéma représentent le monde qu'ils connaissent, principalement Paris, des CSP+, des gens du monde du spectacle ou de la sphère intellectuelle.
Un deuxième explication possible est l'investissement de l'industrie de l'alcool dans le cinéma, à la fois hors écran et à l'écran, avec la possibilité très concrète d'exposer le public à ses produits. Il est assez difficile d'identifier le placement de produits en tant que tel parce qu'il est légalement interdit de payer une production pour qu'une bouteille apparaisse. Rien n'empêche en revanche de fournir des bouteilles ou des accessoires à l'équipe de tournage.
L'analyse de données en sources ouvertes m'a permis de montrer qu'il était à peu près certain qu'un accord avait été noué, via une agence de placement de produit, pour faire apparaître une marque d'alcool dans la suite des Petits mouchoirs, Nous finirons ensemble (2019). Depuis les années 1990, le nombre de marques qui apparaissent à l'écran est en fait extrêmement important et en croissance.

Ce qui peut paraître paradoxal, puisque les années 1990 ont été marquées par la loi Évin, qui visait à limiter la place de l'alcool et du tabac dans les images auxquelles on est soumis. La législation a-t-elle poussé des alcooliers à se montrer plus créatifs dans la façon de se faire une place à l'écran?
La loi Evin vise à l'origine les affiches sur les Abribus et les enceintes sportives. Elle a ensuite été étendue. C'est vraiment la publicité qui est concernée, ce n'est pas la représentation positive de l'alcool au cinéma, qui n'est pas illégale. Et comme ce n'est pas illégal, puisque ce n'est pas de la publicité au sens juridique du terme, c'est une possibilité qui est laissée. Les publicitaires et le marketing ont donc aussi évolué.
L'idée n'est pas de dire que le cinéma est la nouvelle caisse de résonance des alcooliers. C'est cependant probablement une des voies qu'ils ont choisies dans une stratégie générale de diversification, comme un effet pervers de la loi Évin. En dernier recours, cela reste tout de même le réalisateur qui a la main sur la représentation de l'alcool dans son film. C'est donc une stratégie incertaine pour un alcoolier.
Vous mentionnez dans votre livre le cas de Ce qui nous lie de Cédric Klapisch, qui donnait une image très positive des producteurs de vin. Dans une interview à Terres de vin en 2017, il expliquait notamment que le domaine de la Pousse d'Or, où il a filmé, lui avait "demandé de montrer une bouteille pour le souvenir". "C'est un échange, on ne peut pas parler de placement de produit", soulignait-il.
Oui, tout à fait. Ce n'est pas forcément un placement de produit au sens juridique du terme. mais on a bien eu des gains symboliques et économiques dans les deux sens. C'est-à-dire que l'équipe de tournage, le réalisateur ou le producteur n'ont pas forcément à louer un espace pour tourner ou à acheter du matériel. C'est aussi prestigieux d'aller tourner dans des beaux domaines avec de vraies bouteilles en plus. Et inversement, le domaine viticole y gagne du prestige symbolique. Il apparaît au cinéma avec tout ce que cela charrie de glamour, de luxe, tandis que ses ventes et son chiffre d'affaires vont potentiellement augmenter.

La consommation d'alcool a chuté chez les Français alors qu'elle n'évolue que très peu sur les écrans de cinéma. La place qu'elle occupe dans les films français représente-t-elle un si gros problème que cela, puisqu'elle n'a pas empêché sa baisse dans les faits?
Ça, c'est le problème du citoyen, du politique. La question est: "Est-ce que l’on considère qu’environ 40.000 morts par an directement imputables à l'alcool, 8% des cancers et un coût social d’environ 100 milliards d’euros sont des chiffres acceptables pour la collectivité?" Collectivement, la réponse peut être que nous sommes arrivés à un niveau où l’on accepte l’impact qu’a probablement le cinéma sur notre rapport à l’alcool et parce que l’on juge que la liberté d'expression est plus importante que la santé publique.
Mais si l’on se place du point de vue de la santé publique, les représentations audiovisuelles font partie des leviers de lutte contre la consommation d'alcool. Et le cinéma est l’une d’elles, même s’il est difficile d'évaluer son impact par rapport aux autres sources d’images.
Parce que dans les années 1960, la télévision n'occupait pas encore une place centrale. Il n'y avait pas non plus les réseaux sociaux et le cinéma avait une place prééminente dans notre rapport à l'image, ce qui n'est pas autant le cas de nos jours.
Je ne voulais pas non plus tomber dans l'idée inverse qui est de dire que puisque maintenant il y a la télévision, les réseaux sociaux ou les jeux vidéo, le cinéma n'a plus d'importance. En termes d'attention, en termes d'investissement émotionnel, en termes d'identification possible, on ne regarde pas un film de la même manière qu'une émission, un jeu télévisé ou une vidéo TikTok. Ça reste quand même qualitativement différent.
Pendant mon travail de recherche, on m'a beaucoup fait la remarque que le plus grave, ce sont les réseaux sociaux et les séries. Ce que je synthétise par la formule: "L'enfer, c'est toujours l'écran des autres". Peut-être, mais il ne faut pas penser uniquement aux jeunes et à demain. Qu'est-ce qui a contribué au niveau de consommation par exemple des générations, des gens qui ont aujourd'hui 50 ou 60 ans? Qu'est-ce qui explique que ces générations ont ce rapport à l'alcool? Probablement que le cinéma a joué un rôle plus important que celui qu'il joue aujourd'hui pour les jeunes générations.
Vous remarquez tout de même dans votre travail des évolutions dans la façon dont est mise en scène la consommation d’alcool depuis les années 1960. Quels sont les changements les plus flagrants?
Le principal concerne le déclin des consommations d'habitude, qui n'ont pas vraiment de but ou n'ont pas à être expliquées. Elles sont simplement là, à l'écran, parce que cela fait partie du décor, du quotidien. Elles sont aujourd’hui moins nombreuses. Les consommations sont beaucoup plus justifiées ou ont plus souvent une fonction à l'écran que dans les films des années 1960, 1970, etc. Les consommations ponctuelles, festives, sont en revanche plus représentées. Sur ce point, le cinéma suit un peu les pratiques collectives, puisque l’on boit de moins en moins de vin à table et que la consommation est de plus en plus liée à des occasions particulières. Le cinéma n'est donc pas non plus complètement déconnecté du réel.
Un deuxième changement notable est celui du profil des consommateurs, avec légèrement plus de consommatrices. Mais ce sont surtout des consommatrices qui sont plus actrices de leur consommation. Celle-ci est beaucoup moins négativement connotée, voire mise en avant comme signe d'émancipation. Cet imaginaire a plutôt émergé dans les années 1990. On va ainsi voir des femmes boire de l’alcool seules, alors qu'elle était auparavant quasiment tout le temps sous le regard d'un homme.
Vous citez notamment l'exemple de Une hirondelle a fait le printemps (2001) avec Mathilde Seigner...
Il y en a bien d’autres, comme Vingt ans d’écart, avec Virginie Efira et Pierre Niney. Virginie Efira est seule dans sa cuisine en train de boire un verre de vin pour décompresser le soir dans une représentation de la femme forte, de la working woman, à l'égal de l'homme qui avant, le soir venu, prenait son whisky servi par sa femme.
Vous évoquez également les formes identitaires de la consommation d’alcool au cinéma, notamment en prenant l’exemple de Qu'est-ce qu'on a encore fait au Bon Dieu?, film dressant une équivalence entre le fait de boire de l’alcool et l’identité française.
Dans le livre, j'essaie de montrer que celles-ci ne sont pas apparues ex-nihilo dans les années 2010, qu’il y avait déjà des représentations de ce type par le passé. Mais c'était surtout pour souligner les différences entre les Français, qui boivent du vin, et les autres nationalités, notamment les Américains ou les Anglais, comme dans Le Gendarme à New York.
Il est difficile de dire s’il s’agit d’une tendance de fond ou de quelques films témoignant d’un imaginaire ponctuel par rapport à des débats sur l'identité qui ont pu avoir lieu, mais effectivement, à la fin des années 2010, plusieurs films vont représenter la consommation d’alcool comme une ligne de fracture qui se crée entre des personnes perçues comme noires ou arabes, souvent de confession musulmane, et des personnes perçues comme blanches.

Dans le film Les Misérables, de Ladj Ly, elle est une donnée d’une société fragmentée, au sein de laquelle coexistent des pratiques culturelles différentes. Boire de l’alcool peut aussi être présenté comme un signe de bonne intégration, comme dans La vie scolaire (2019) et Qu'est-ce qu'on a encore fait au Bon Dieu? ce qui fait écho à la phrase de Roland Barthes dans ses Mythologies sur la consommation de vin: "Le Français qui prendrait quelque distance à l’égard du mythe s’exposeraient à des problèmes menus mais précis d’intégration, dont le premier serait justement de s’expliquer."
Sujets liés :