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Sonia Mabrouk : « Depuis la mort de ma mère, je fais une prière matin et soir. Une musulmane, une chrétienne »

Les liens familiaux sont pour elle indestructibles. Sonia Mabrouk avec son père et sa fille aînée, Soraya, 2 ans. Derrière, le buste d’Habib Bourguiba, dont son grand-père fut proche. À Paris, le 13 juillet. ...

Les liens familiaux sont pour elle indestructibles. Sonia Mabrouk avec son père et sa fille aînée, Soraya, 2 ans. Derrière, le buste d’Habib Bourguiba, dont son grand-père fut proche. À Paris, le 13 juillet.

Les liens familiaux sont pour elle indestructibles. Sonia Mabrouk avec son père et sa fille aînée, Soraya, 2 ans. Derrière, le buste d’Habib Bourguiba, dont son grand-père fut proche. À Paris, le 13 juillet.

© Vincent Capman / Paris Match

Après son départ fracassant de CNews, la journaliste franco-tunisienne anime « 100 % Mabrouk » sur BFMTV. Sans pour autant changer de cap.

Elle est attendue au tournant. La journaliste Sonia Mabrouk, née en 1977 à Tunis, fait ses premiers pas sur BFMTV. Elle anime « 100 % Mabrouk », du dimanche au jeudi, de 18 h 45 à 21 heures : un débat d’idées sur l’actualité, autour des grands enjeux économiques, sociétaux, politiques, suivi d’interviews. Sa démission brutale, en février, de CNews (2017-2026) et d’Europe 1 (2013-2026), sur fond d’affaire Jean-Marc Morandini, a fait beaucoup de bruit. Depuis ses années à « Jeune Afrique » (2005-2008) et à Public Sénat (2008-2017), la Franco-Tunisienne Sonia Mabrouk, naturalisée française en 2010, a tracé une route ascensionnelle. On la rencontre le lundi 13 juillet, à 12 heures, dans un café parisien. Enfant unique, musulmane non pratiquante, polyglotte, mère de deux enfants. Elle est un curieux mélange de raison et de sacré, d’ambition et de doutes. Sonia Mabrouk est verrouillée et vulnérable. Une certitude : elle n’est pas mue par la peur.

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Paris Match. Êtes-vous particulièrement attachée à un lieu ?

Sonia Mabrouk. J’aime les lieux qui rassemblent. Il y a la cathédrale Notre-Dame de Paris, avec laquelle j’ai un lien esthétique, charnel, spirituel ; le théâtre de Poche-Montparnasse, dirigé par Stéphanie Tesson, où le verbe vibre ; la beauté de la Méditerranée quand il pleut légèrement sur sa surface ; le lycée français de La Marsa, en Tunisie, où se mélangeaient nationalités et religions. Il y a le cimetière de Carthage, où repose ma mère. Il est l’un des lieux fondateurs de ma vie. Il faut laisser les portes ouvertes entre les morts et les vivants. Je le pressentais, maintenant je le sais.

Dans quelle famille avez-vous grandi, à Tunis ?

Je suis née dans un milieu privilégié. Ma famille n’avait pas de difficultés financières et j’avais accès à l’école. Chez moi, on a le goût de la transmission. Mon grand-père paternel était un compagnon de route de l’ancien président de la République Habib Bourguiba. Les deux hommes avaient coutume de parler politique. J’étais une petite fille, mais j’écoutais. Un imaginaire se créait. J’avais l’impression de pénétrer dans les coulisses de l’Histoire.

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Vous êtes la fille d’une mère au foyer et d’un entrepreneur. Qui sont vos parents ?

Mes parents sont deux inconnus. Ma mère représente la rectitude ; mon père incarne la gentillesse. Ma mère aurait voulu avoir la vie que je mène et j’espère que ma fille aura la vie que je rêve de mener. Ma mère a sublimé mon parcours professionnel. Elle était dans l’instinct et le ressenti, mais elle savait tout sur tout. Ma mère n’a pas fait d’études mais, un jour, je découvrirai qu’elle a fait mille ans d’études. Dans ma famille, le respect est primordial. Mon père a reçu une éducation à la dure et il n’a pas souhaité la reproduire. Il n’y a jamais un mot plus haut que l’autre entre nous. L’essentiel est implicite. Dans tous les rapports humains, je fonctionne de la même façon : on n’a pas besoin de se dire les choses pour qu’elles soient comprises. Mais, à la moindre trahison, on arrête tout.

Fille unique, très proche de ses parents –  sa mère est morte en 2022  –, Sonia Mabrouk veut s’inscrire dans une lignée. Sur son bras, les prénoms de ses deux enfants : Ismaël, né cette année, et Soraya.

Fille unique, très proche de ses parents – sa mère est morte en 2022 –, Sonia Mabrouk veut s’inscrire dans une lignée. Sur son bras, les prénoms de ses deux enfants : Ismaël, né cette année, et Soraya.

Paris Match / © Vincent Capman

« La France a toujours été pour moi le nom d’un rêve. Je n’ai pas reconstruit mon pays ici, car je me suis assimilée »

Comment avez-vous vécu votre statut de fille unique ?

Quand on est enfant unique, tout est décuplé. J’ai appris tôt les bienfaits de l’ennui. J’espère avoir développé le goût de la créativité et de l’imaginaire. Mais, dans les moments tragiques de la vie, on est le seul pilier. On sait qu’on ressentira intensément la perte d’un parent.

Dans ce contexte-là, n’était-ce pas difficile de quitter sa famille pour arriver en France ?

La France a toujours été pour moi le nom d’un rêve. J’y suis arrivée avant d’y arriver. J’ai été imprégnée tôt de la beauté de ses paysages. J’ai été en France dès que j’ai franchi les grilles du lycée français de La Marsa et dès que j’ai découvert les chefs-d’œuvre de la littérature française. J’ai posé le pied à Paris à l’âge de 20 ans, pour poursuivre mes études à la Sorbonne. Il ne m’a pas été difficile de quitter mes parents, car ils m’ont rejointe rapidement. Je n’ai pas eu à leur dire au revoir.

N’avez-vous pas ressenti un exil intérieur ?

Il existe une incompréhension autour de la double nationalité. On nous demande de choisir entre deux pays. Il n’y a pas chez moi de muraille entre la France et la Tunisie. Je n’ai pas reconstruit mon pays ici, car je me suis assimilée. Je n’ai pas eu besoin de reconstituer tout ce dont je suis nostalgique, car je le porte en moi à jamais.

Retournez-vous souvent en Tunisie ?

Quand ma mère est morte, en 2022, je me suis fait la promesse de me rendre chaque vendredi au cimetière de Carthage, où elle repose. J’avais besoin de me retrouver sur place et de poursuivre le dialogue avec elle. On me répétait : “Elle est partout.” Mais ma mère était là, à Carthage, dans ce lieu âpre aux arbres millénaires. J’ai fait des allers et retours durant deux ans, jusqu’à l’arrivée de ma fille.

Avez-vous été étonnée de certaines réactions face à votre deuil ?

Je ne consolerai jamais quelqu’un qui vient de perdre un être fondateur en lui assurant que le temps guérit tout et qu’il faut tourner la page.

« Ma maternité tardive m’a désencombrée. Elle a tout simplifié, tout épuré »

Vous êtes mère de deux enfants : Soraya, née en 2024, et Ismaël, né en 2026. Quelle mère ­aimeriez-vous être ?

Ma maternité tardive m’a désencombrée. Elle a tout simplifié, tout épuré. Mes enfants sont un cadeau. Christian Bobin racontait : “J’étais le plus jeune prisonnier de France.” Il passait son temps à lire, dans sa chambre d’enfant. Je souhaite offrir à mes enfants une chambre où leur imaginaire et leur créativité peuvent se développer, car alors le monde leur appartiendra.

Au côté du président Habib Bourguiba (à g.), Mongi Mabrouk, grand-père de Sonia, à Monastir (Tunisie), devant la maison familiale. « Il a été son compagnon de route lors de l’indépendance, son conseiller et son ministre du Commerce », explique-t-elle. A

Au côté du président Habib Bourguiba (à g.), Mongi Mabrouk, grand-père de Sonia, à Monastir (Tunisie), devant la maison familiale. « Il a été son compagnon de route lors de l’indépendance, son conseiller et son ministre du Commerce », explique-t-elle. A

© DR

Êtes-vous une maniaque du contrôle ?

Tout ce qui est essentiel dans la vie, comme l’amour, l’amitié, la mort, demeure incontrôlable. Je ne contrôle que des détails.

Pourquoi avez-vous fait quinze ans de danse classique ?

La danse classique a été une rencontre entre un caractère et une discipline. Je crois en la tenue, physique et morale.

Vous mesurez 1,77 mètre et vous portez des talons hauts. Avez-vous pensé à brimer votre féminité pour travailler ?

J’ai des imperfections et des défauts, mais je ne joue pas un personnage. Je suis la même à la maison et en dehors de la maison. Peut-être suis-je alors en représentation chez moi ? Dans la vie, encore une fois, tout est question de tenue.

Vous écrivez romans et essais, mais tenez-vous un journal intime ?

Depuis l’âge de 11 ans, je tiens un journal de la vie. Il n’a jamais été fermé à clé et personne ne l’a jamais lu. La clé, c’est le respect mutuel. Je ne m’y confie pas entièrement car, même vis-à-vis de moi-même, je garde certains secrets. Je ne me dis pas tout. Il y a des choses qui viennent de trop loin pour que je puisse songer à les écrire un jour.

Comment vivez-vous, vous et votre entourage, la violence des réseaux sociaux ?

Je la subis et je l’utilise. Je sais me retirer sur l’Aventin et je sais descendre dans l’arène. Entre nous, on n’en parle pas. Mon entourage doit m’imaginer assez solide pour supporter les critiques, justes et injustes. Quand j’étais sur CNews, il arrivait que l’on interpelle mon père pour lui glisser une remarque désagréable sur moi. J’avais parfois mal pour lui, même s’il la balayait d’un revers de la main. Je suis affectée lorsque l’on touche au cœur du réacteur de ma famille, avec l’idée que l’on puisse renier nos propres origines. Ma famille est constituée par l’ouverture à l’autre. J’ai quitté un pays pour m’installer dans un autre pays. J’ai des idées arrêtées sur certains sujets, mais mon éducation est basée sur l’échange et le dialogue. Le seul coup de canif qui puisse m’atteindre est de prétendre que je suis intolérante.

Sonia Mabrouk dans les jardins de l’esplanade Habib-Bourguiba, à Paris. À l’âge de Soraya, elle gambadait dans ceux de Tunis. Même si Sonia Mabrouk sait mieux que quiconque que le risque paie, elle met aujourd’hui un point d’honneur à protéger au maximum ses proches.

Sonia Mabrouk dans les jardins de l’esplanade Habib-Bourguiba, à Paris. À l’âge de Soraya, elle gambadait dans ceux de Tunis. Même si Sonia Mabrouk sait mieux que quiconque que le risque paie, elle met aujourd’hui un point d’honneur à protéger au maximum ses proches.

Paris Match / © Vincent Capman

Comment envisagez-vous votre émission de débats, à la rentrée, sur BFMTV ?

Avant une émission, je peux ressentir des angoisses, mais je n’éprouve jamais de trac. L’appétence domine la crainte. Dans les débats d’idées, je recherche la profondeur et la densité. J’ai alimenté la machine à opinions, mais je souhaite aujourd’hui me tourner vers des duels féconds. J’ai fait appel à des intervenants inclassables, comme l’écrivain Omar Youssef Souleimane et l’essayiste Chloé Morin. Ils peuvent changer le cours d’une émission en partageant un élan du cœur.

Appartenez-vous à la droite conservatrice ?

J’appartiens aux courants conservateurs de droite comme de gauche. Je ne suis pas contre le progrès, tant qu’il n’enlève pas de droits aux personnes. Je n’ai pas la fièvre du mouvement et de l’éphémère. J’aime ce qui demeure. Je préférerai toujours les bâtisseurs aux influenceurs.

Existe-t-il d’autres raisons à votre départ de CNews, en février 2026, que le maintien à l’antenne de Jean-Marc Morandini, condamné pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel ?

Je me sais irréprochable sur ces sujets-là, car on touche à ce qu’il y a de plus précieux dans la vie. Il me semblait impossible de parler de justice matin, midi et soir tout en n’appliquant pas une décision de justice. Mais j’ai quitté CNews parce que l’on m’a ordonné de partir. J’ai demandé une mise en retrait. Elle n’a pas été acceptée. On m’a dit de prendre la porte, alors j’ai pris la porte.

CNews appartient à Vincent Bolloré. Quel homme est-il ?

J’ai eu plusieurs conversations avec lui et il va au fond des choses. Quand on a parlé ensemble de ­l’affaire qui m’a séparée de CNews, il n’a pas louvoyé un seul instant. Il m’a expliqué ne jamais prendre de décision sous la pression extérieure. Nos routes se sont séparées dans le respect. Je ne sais pas qui est Vincent Bolloré, mais je sais que l’essentiel de ce qu’il est nous échappe. Il a une verticalité et un supplément d’âme. Les grands patrons vont droit au but et ont une clarté de propos. Vincent Bolloré prend parfois des décisions dures, que l’on peut trouver injustes, mais il garde une parole nette. Dans un univers complexe, il conserve une simplicité. Il y a deux choses dont je suis certaine : il n’a pas de temps à perdre et il n’est lié à aucun politique.

Sonia Mabrouk avec Jean-Pierre Elkabbach, celui qui l’a repérée et admirée, en 2010. De lui, elle a hérité le style incisif et un intérêt soutenu pour la culture et la littérature.

Sonia Mabrouk avec Jean-Pierre Elkabbach, celui qui l’a repérée et admirée, en 2010. De lui, elle a hérité le style incisif et un intérêt soutenu pour la culture et la littérature.

BESTIMAGE / © ALAIN GUIZARD

« Je ne vote pas, car je ne veux pas être reliée dans ma tête à un homme politique. C’est ma manière de ne pas être partisane »

Sur quels critères allez-vous vous déterminer pour la présidentielle de 2027 ?

Je crois plus que tout au suffrage universel, mais je n’ai jamais voté de ma vie. Je me déplace pour chaque élection, puisque j’accompagne mes proches, mais je ne vote pas, car je ne veux pas être reliée dans ma tête à un homme politique. Ma manière de ne pas être partisane, même si cela m’enlève un droit, est de ne pas mettre un nom dans l’urne. Je me reconnais dans le courant conservateur, mais je n’y associe aucune personnalité politique.

Vous allez participer aux émissions politiques de BFMTV. N’y a-t-il pas une lassitude des Français vis-à-vis des politiques ?

Je la constate et je la comprends. Le mot “lassitude” est faible. Je n’aime pas le mot “dégoût”, alors je parlerai de “mépris” des Français vis-à-vis du personnel politique.

Dans la vie quotidienne, avez-vous déjà été touchée par le geste d’un anonyme ?

Nous vivons dans une société déliée. La solitude est le mal du siècle. Je suis émue par toutes les formes de solitude non choisie. On peut ne pas vivre seul et être quand même très seul. L’isolement des personnes âgées me bouleverse particulièrement. Leur abandon m’enserre le cœur et l’esprit. Je suis touchée par les gestes d’anonymes qui s’enquièrent de la santé de leurs voisins de palier ou qui consacrent leur vie aux aînés. Je pense à ceux qui aident sans raison, sans mesure, sans but.

Quel sentiment vous accompagne tous les jours ?

Une angoisse existentielle. Depuis la mort de ma mère, je fais une prière matin et soir. La prière du matin est celle de ma religion, musulmane, et la prière du soir est celle de ma culture d’accueil, la chrétienté. Je termine ma journée heureuse : je suis angoissée, donc vivante.

Avez-vous déjà suivi une analyse ?

Je n’adhère pas à la psychanalyse. Seule la véritable conversation me porte. Je n’ai pas besoin d’un réceptacle, mais d’un miroir. Je dois voir en l’autre ce que j’ai vécu pour y croire et partager.

Y a-t-il un mot de la langue française que vous aimez particulièrement ?

Élévation. On danse, on est sur les pointes, on s’élève.