« Si on abandonne les malades, qui s’en occupera ? » : au Congo, avec les femmes en première ligne contre Ebola
Le virus, qui tue plus que jamais à l’est de la République démocratique du Congo, est particulièrement meurtrier pour les femmes. Une réalité qui reflète la place qu’elles occupent au sein de la société congolaise, sans que cela ne conduise à une politique sanitaire ciblée comme le préconise l’Organisation des Nations unies.
Vidéo Le virus, qui tue plus que jamais à l’est de la République démocratique du Congo, est particulièrement meurtrier pour les femmes. Une réalité qui reflète la place qu’elles occupent au sein de la société congolaise, sans que cela ne conduise à une politique sanitaire ciblée comme le préconise l’Organisation des Nations unies.
Dans la cour de la clinique pour femmes Karibuni Wa Mama, un soleil de plomb impose le calme. Les soignantes se reposent assises à l’ombre. La majorité de l’équipe est partie en formation dans le but de faire face à l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière de l’histoire de la République démocratique du Congo (RDC). Depuis mi-mai, le virus a contaminé 4 945 personnes pour 2 299 décès, selon un bilan officiel daté du 17 août. Mais les ONG jugent ces estimations largement sous-évaluées, d’autant que le virus circulait déjà depuis fin février.
D’après l’ONU, les femmes ont plus de chances d’attraper Ebola, et par conséquent d’en mourir. Cette 17e épidémie, qui sévit à l’est du pays, ne devrait pas faire exception étant donné que « le virus suit les réalités sociales », explique Sofia Calltorp, directrice de l’action humanitaire de l’ONU Femmes.
Les facteurs de contamination principaux sont les soins prodigués à la maison, les tâches ménagères, le secteur de la santé et les pratiques funéraires. Des missions presque toujours confiées « aux mères, aux tantes et aux sœurs », complète-t-elle. Ainsi, lors d’une précédente flambée épidémique, en 2018-2020, deux tiers des patients étaient des femmes. Par ailleurs, le taux de mortalité du virus grimpe à 90 % chez les femmes enceintes.
A Bunia, une femme et son enfant tués par Ebola
Dans la ville de Bunia, en Ituri, province épicentre de l’épidémie, la clinique gynéco-obstétrique Karibuni Wa Mama est une institution de référence. Si son nom signifie « Bienvenue les mamans » en swahili, cette structure promet l’accès aux soins pour tous et un accompagnement holistique pour les victimes de violences sexuelles, dans cette zone en proie aux conflits armés.
En mai, alors que l’épidémie n’était pas encore déclarée, la directrice de la clinique, Vayirirwe Furaha, a accueilli elle-même une femme qui venait d’accoucher. Elle avait pris soin de deux hommes de sa famille suspectés d’avoir Ebola. Mais ce virus étant source de défiance et de théories du complot dans la communauté, la jeune mère l’a caché à ses soignantes. Son bébé et elle sont décédés en quelques jours. « Ce qui fait mal, c’est de voir une femme enceinte, qui n’a pas eu d’autre choix que de jouer son rôle par peur d’être exclue de la communauté. Ça lui a coûté la vie », confie la médecin, comme vous pouvez le voir dans la vidéo en tête d’article. Le variant Bundibugyo, qui tue actuellement, ne connaît ni traitement ni vaccin du fait de sa relative rareté. Mais la prise en charge précoce des symptômes, tels que la déshydratation ou l’hypoglycémie, peut sauver la vie des patients.
« Les femmes nous font confiance »
En RDC, la défiance de la population envers les autorités sanitaires chargées de lutter contre Ebola est très marquée. En périphérie de Bunia, le centre de Rwampara, comme plusieurs structures de santé, a été attaqué en mai dernier par des proches des personnes décédées dans les centres d’accueil. Devant Karibuni Wa Mama, la police a dû disperser la foule, qui scandait : « Vous nous avez ramené le virus ! » « Nous n’étions ni préparées, ni équipées [pour accueillir des patientes venues des environs de Bunia, NDLR]. Une de nos infirmières a été contaminée et les autres ont été terrifiées. Il y a eu des larmes et des insomnies », explique Vayirirwe Furaha.
Après une période de fermeture pour désinfection, les soins ont pu reprendre à Karibuni Wa Mama ; l’ensemble du personnel, majoritairement féminin, a voté pour la reprise une fois obtenus du matériel de protection et une zone d’isolement. Pas question pour elles de baisser les bras, malgré le danger : « Si nous abandonnons, qui va prendre soin de ces femmes ? Elles nous font confiance, affirme fièrement Patience Manza, infirmière en cheffe. C’est grâce à ce lien et au travail de nos psychologues que nous pouvons les orienter de manière apaisée vers les centres de traitement Ebola. »
Par Solène Cahon Challa (envoyée spéciale à Bunia (RDC))