« Si la France est en danger, il faut être volontaire pour prendre les armes » : les leçons du dernier SAS Français libre
ENTRETIEN - Achille Muller, le dernier survivant français de l'épopée gaulliste, raconte, à 101 ans, sa fuite de Forbach en 1942, sa rencontre avec de Gaulle à Londres et son parcours jusqu'en Algérie. Il a aussi un message pour les jeunes générations.
Achille Muller, le 5 juin 2024.
© BENOIT TESSIER
Florent Barraco 03/10/2026 à 07:53, Mis à jour le 03/10/2026 à 07:54
ENTRETIEN - Achille Muller, le dernier survivant français de l'épopée gaulliste, raconte, à 101 ans, sa fuite de Forbach en 1942, sa rencontre avec de Gaulle à Londres et son parcours jusqu'en Algérie. Il a aussi un message pour les jeunes générations.
Il a 101 ans et l'énergie d'un jeune homme. Achille Muller n'a rien perdu de son mordant. Le 14 juillet 1942, à l'âge de 17 ans, il quitte à bicyclette sa Moselle natale, annexée par le IIIe Reich. Son témoignage n'est pas seulement un morceau d'histoire, mais une véritable leçon de vie. « Aux jeunes générations, il offre un exemple. Aux autres, il rappelle une exigence. À tous, il donne des repères solides pour affronter les tumultes du présent et ceux à venir »,explique le général Burkhard, grand chancelier de l'Ordre de la Libération, dans la préface de « Qui ose gagne ! » (Perrin). Achille Muller a accepté de répondre à nos questions.
Paris Match : Vous avez 17 ans lorsque vous quittez Forbach pour tenter de rejoindre la France libre. Qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ?
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Achille Muller : C'était le 14 juillet 1942. Je suis né le 1er janvier 1925. Je ne voulais pas être enrôlé dans l'armée allemande.
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À cet âge-là, ce n'est pourtant pas une décision facile à prendre. Pour moi, c'était évident, clair et net. Rien n'aurait pu me faire reculer. Mon père était d'accord. Mais comme les Allemands avaient menacé de mettre les parents en camp de concentration, j'ai dit que j'étais parti sans l'accord de mon père. Mon père avait lui-même servi dans l'armée allemande pendant la Grande Guerre, puisqu'il en avait l'âge. Ses trois frères, eux, ont servi après la guerre dans l'armée française. Il avait encore son livret matricule. Lorsqu'il a été convoqué par les autorités allemandes à Forbach, il s'y est rendu avec ce livret militaire qu'il avait gardé en souvenir.
Quand vous repensez au garçon de 17 ans que vous étiez, cette décision vous paraît-elle un peu folle ?
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Je ne pensais nullement au danger que j'allais courir.
C'était presque de l'inconscience ?
Non. J'étais très, très conscient que je devais rejoindre le général de Gaulle. Et rien ne m'en aurait empêché.
Vous écoutiez ses allocutions à la BBC ?
Non, pas du tout. La radio de Sarrebruck était tellement forte que nous ne pouvions pas [écouter la BBC]. Mais le bouche-à-oreille nous avait atteints. Et, chose curieuse, nous pensions que Pétain et de Gaulle avaient un accord secret. C'était totalement faux, bien sûr, mais je ne l'ai appris que par la suite. Nous ne pouvions pas imaginer que Pétain serait un traître. J'ai appris ensuite que Pétain avait signé la condamnation à mort de De Gaulle. Et lorsque Pétain a lui-même été condamné à mort, de Gaulle a commué sa peine.
Pour les générations actuelles, votre décision apparaît comme sidérante !
Nous étions dans un état d'esprit très spécial. Nous ne voulions absolument pas devenir des soldats allemands. Pour ceux qui, comme moi, avaient décidé de partir, c'était sans remords, sans regret et sans crainte. Je voulais partir et rien ne m'en aurait empêché. Il y a aussi quelque chose qui, je crois, m'a sauvé plusieurs fois. Mon père m'avait dit : « Petit, si tu te trouves avec plusieurs autres et qu'eux veulent tourner à droite alors que toi tu veux tourner à gauche, tourne à gauche. Ne te fie à personne. Tu n'as qu'un but : arriver en Angleterre. Suis ce but sans te laisser impressionner. »
C'est ce que j'ai fait.
Il y a une phrase de Pierre Brossolette qui raconte un peu cette aventure : « Français, saluez le 18 Juin ! C'est le jour où la France, qu'on voulait chasser de l'Histoire par la trahison, y est rentrée par l'épopée. » Avez-vous conscience d'avoir participé à une épopée ?
Oui, c'était une épopée. C'est après coup que l'on s'aperçoit de cette épopée. À l'époque, je n'avais qu'un but : partir. Rien n'aurait pu m'empêcher de continuer.
Dans votre livre, vous écrivez : « Je ne suis pas un héros, je suis un survivant. » Pourquoi cette distinction ?
On a souvent tiré sur moi et on ne m'a jamais atteint (sourire). Comme je le dis aux lycéens devant qui je donne des conférences, c'est parce que j'étais petit et que les balles passaient au-dessus de ma tête. Je n'ai jamais ressenti la moindre peur.
Vous écrivez qu'« avoir peur, c'est mourir ».
C'est exact. Je peux citer un exemple. Un de mes camarades m'a laissé une enveloppe. Il m'a dit : « Je viens de me fiancer à une fille et j'ai peur. Alors, si je meurs, tu donneras cette enveloppe à ma fiancée. » Le lendemain, il a été tué. Avoir peur, c'est déjà avoir un retard d'un quart de seconde quand on est au corps-à-corps. Et on est mort. Je ne voulais jamais avoir peur. C'était mon cas. Je suis peut-être anormal, mais c'est comme ça.
Le 5 août 1944, vous retrouvez le sol français. Qu'avez-vous ressenti ?
Un bonheur sans limite. J'ai sauté de ma Jeep et j'ai embrassé le sol de France. C'était un bonheur absolument énorme. Mon chef d'escadron, qui était à côté de moi, m'a dit : « Qu'est-ce que tu fais ? » Je lui ai répondu : « Je suis de retour sur cette terre que je rêve de reconquérir depuis deux ans. »
Vous aviez finalement réussi ce que vous vous étiez promis.
Absolument. Quand l'armistice a été signé, nous étions dans nos baraques. Les autres étaient partis danser. Nous, ce n'était pas le cas. Parce que, pour nous, la guerre n'était pas terminée : nos trois départements étaient, depuis 1870, tantôt allemands, tantôt français. Alors nous nous sommes dit : « Ce qu'il faudrait maintenant, c'est faire de l'Europe comme les États-Unis. »
Une sorte de fédération d'États qui coopèrent et vivent ensemble en paix ?
Un pays unique, fédéral. Les États-Unis d'Europe. Nous rêvions des États-Unis d'Europe. Ce n'était pas la conception de De Gaulle. Lui voulait d'abord — et il avait raison, sans doute — refaire la grandeur de la France. Et il a réussi. Nous, nous rêvions d'une fédération de l'Europe, parce que nous nous disions que c'était le seul moyen de ne plus avoir à subir cette horreur.
Vous avez rejoint la France libre après avoir entendu parler du général de Gaulle par le bouche-à-oreille. L'avez-vous rencontré après la guerre ?
Après la guerre, non. Mais lorsque je suis arrivé à Londres, oui, je l'ai rencontré.
Qu'avez-vous pensé de lui la première fois que vous l'avez vu ?
J'ai pensé que c'était devenu un homme politique. Il ne m'a posé aucune question militaire. Et je savais, parce que j'avais eu le temps de me renseigner, qu'il ne commandait aucune troupe. Il était devenu un politique. Il avait quitté le rêve militaire pour le rêve politique de rendre sa grandeur à la France vis-à-vis du reste du monde. Il a d'ailleurs été, comme vous le savez, un grand chef d'État.
Ce qui frappe souvent ceux qui racontent leur première rencontre avec de Gaulle, c'est sa stature, sa grandeur, cette impression de rencontrer la France elle-même.
Exactement. Et il avait un regard très perçant. Il m'a bien regardé dans les yeux. J'ai senti ce regard perçant. De Gaulle était la France.
Mon fils, la France a encore besoin de toi.
Quand on a connu la mort d'aussi près et aussi jeune, cela donne-t-il une autre philosophie de la vie une fois la guerre terminée ?
Certainement. Mais je n'y pensais pas. Je ne m'en rendais pas compte du tout. Je suis devenu un chef grâce à ce chef d'escadron saint-cyrien qui a fini par me laisser agir puisqu'il ne parlait ni allemand ni anglais. À chaque rencontre, à chaque combat, c'est moi qui [traduisais] et qui commandais comme s'il m'avait donné l'ordre de le faire. Pour nos hommes, j'étais la voix de notre chef d'escadron.
Après la Seconde Guerre mondiale, vous repartez dans d'autres conflits : l'Indochine puis l'Algérie.
Oui. J'étais chez mes parents avec mon galon de sous-lieutenant lorsque j'ai reçu un message du ministère : on cherchait des officiers parachutistes pour former des parachutistes vietnamiens. Je montre le télégramme à mon père. Il fait comme mon colonel : il se met au garde-à-vous, me pointe du doigt et me dit : « Mon fils, la France a encore besoin de toi. » Et je suis parti. C'est là que j'ai décidé de devenir officier de carrière. Parce que mon père me le demandait et que j'aimais mon père.
Vous êtes le dernier survivant de toute cette épopée. Quel message voulez-vous laisser à la France de 2026 ?
Si la France est en danger, il faut être volontaire pour prendre les armes. C'est un bon pays. Et lorsque je dis « pays », notre pays, ce n'est pas seulement de la terre. Ce sont nos amis. Il faut être prêt à mourir pour son pays et à tout sacrifier. Mais on ne pense pas à mourir. On pense à le défendre. La mort n'entre pas en ligne de compte. C'est un risque que l'on connaît, mais auquel on ne pense pas. Et il y a la notion de camaraderie. On n'imagine pas quelle puissance elle avait chez les SAS. Nous étions tous prêts, au combat, à mourir pour notre voisin. C'est ce qu'on appelle l'esprit du Special Air Service. Cela nous avait profondément marqués.
Êtes-vous allé voir les deux films d'Antonin Baudry sur le général de Gaulle ?
Oui. Rien ne pouvait m'étonner. Je ne connais pas toute son histoire, avant et après. Il traduit bien le souffle et l'épopée.
« Qui ose gagne ! Memoires du dernier SAS Francais libre », du Colonel Achille Muller avec le chef de bataillon Hervé Manificat., éd. Perrin, 330 pages, 21 euros.
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