Afis Science - Association française pour l’information scientifique
La grande infodémie du sida . Extrait du chapitre 9 de Sapiens et les microbes (tome 2). Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur (CNRS éditions). On ne combat pas une épidémie sans s’assurer d...
La grande infodémie du sida .
Extrait du chapitre 9 de Sapiens et les microbes (tome 2).
Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur (CNRS éditions).
On ne combat pas une épidémie sans s’assurer du concours de la population qui en est victime. L’expérience d’Ebola, en Afrique de l’Ouest d’abord, puis dans l’est de la République démocratique du Congo, a montré combien la propagation de rumeurs peut compromettre ce concours, susciter des accès de violence collective et paralyser la lutte contre un virus létal. La peur face à une menace mal comprise, l’ignorance des causes réelles d’une maladie émergente et la méfiance envers ceux qui interviennent créent un terrain favorable à ces récits trompeurs. L’Organisation mondiale de la santé a proposé le terme « infodémie » pour désigner cette diffusion massive d’informations fausses ou trompeuses en contexte épidémique. Comme un agent infectieux, ces informations biaisées ou carrément fallacieuses circulent rapidement, exploitant les canaux de communication modernes et amplifiant la confusion. Elles brouillent la perception des risques, minent la confiance dans les institutions de santé et fragilisent la solidarité sociale pourtant indispensable au contrôle d’une flambée épidémique. Ces récits délétères s’accompagnent presque toujours de stigmatisation, ce qui aggrave encore les difficultés en isolant les malades et en retardant leurs soins.
Dès ses débuts, la pandémie de sida s’est inscrite dans un tel climat. Sitôt la maladie détectée, les rumeurs ont précédé et entravé la circulation de l’information médicale. Le flou sur l’origine du virus et la stigmatisation des groupes touchés – homosexuels, usagers de drogues injectables, populations marginalisées – ont nourri la peur et le rejet. La maladie a été interprétée non seulement comme un danger sanitaire, mais aussi comme la sanction de comportements jugés immoraux. Pendant des années, cette lecture, relayée par des discours politiques, religieux ou médiatiques, a entretenu la désinformation et brouillé les repères face à ce qui allait devenir la pandémie la plus meurtrière de ces cent dernières années […].
Même s’il est maintenant clairement établi que le VIH a bien été transmis à l’Homme à partir de chimpanzés aux environs de 1920, la détection de la pandémie naissante fut bien plus tardive, au début des années 1980. La première alerte date en effet de 1981 [1]. Cinq patients homosexuels de Los Angeles avaient contracté une pneumonie à Pneumocystis, une infection pulmonaire fongique extrêmement rare chez les adultes. C’est la prescription de pentamidine, un traitement antifongique et antiparasitaire jusqu’alors pratiquement jamais utilisé pour des adultes, qui mit la puce à l’oreille des épidémiologistes des CDC. La publication de ces cinq cas attira alors l’attention d’autres équipes médicales, qui identifièrent rapidement de nouveaux malades, d’abord parmi les homosexuels, puis chez les utilisateurs de drogues injectables, les hémophiles et les immigrés récemment arrivés d’Haïti. Au début des années 1980, lorsqu’elle a été détectée, la mystérieuse maladie avait déjà atteint des proportions épidémiques. Elle était là depuis longtemps. On avait juste tardé à la détecter, faute d’en connaître les caractéristiques. Cette maladie sera appelée sida, pour « syndrome d’immunodéficience acquise ». Ce nom à rallonge, presqu’une définition de la maladie, traduit la perplexité des médecins face à son émergence. Puisqu’on ne savait pas à quoi elle était due, on a nommé le sida en faisant référence à sa principale caractéristique : l’immunodépression. C’est elle qui favorise la survenue d’infections et de cancers d’autant plus inhabituels qu’ils surviennent chez l’adulte jeune. Durant les années qui suivirent, la très grande majorité des nouveaux cas seront associés à des conditions épidémiologiques particulières. Le sida était alors présenté comme « la maladie des quatre H ». H pour homosexuel, héroïnomane, hémophile et Haïtien.
Dans l’Amérique conservatrice du président Ronald Reagan, le sida semblait effectivement épargner la population « normale ». Les malades du sida en étaient d’autant plus stigmatisés pour leur comportement jugé « déviant », leur origine étrangère ou leur pathologie génétique. Au sein même de la communauté homosexuelle, cette stigmatisation fit aussitôt le lit de théories conspirationnistes dont Frank Martin Snowden présentera une synthèse édifiante en 2019 [2]. On y évoquait alors « une création de l’État visant à légitimer une intrusion massive dans la vie privée et les pratiques sexuelles » ; « un complot fasciste pour détruire les homosexuels » ; ou bien « un complot de la CIA pour détruire les éléments subversifs ». À l’inverse, dans certains milieux religieux ultra-conservateurs ou dans des cercles d’extrême droite, le sida fut perçu comme une punition infligée aux homosexuels et aux toxicomanes. C’était « une peste gay, dont San Francisco constitue probablement le foyer » ; « l’emblème parfait de la décadence du XXe siècle, de la décadence fin-de-siècle, de la décadence postmoderne » ; « une manière pour la Nature de faire le ménage » ; « une punition divine de nos péchés » ; « un signe que la fin du monde est proche » ; « le résultat de mutations génétiques causées par les mariages mixtes ». En fait, le spectre des rumeurs et des théories complotistes inspirées par l’émergence du sida fut d’emblée extraordinairement riche, allant d’une « peste présente dans le tombeau de Toutankhamon et libérée en 1976 lors de son exposition aux États-Unis » à « une maladie introduite par des extra-terrestres pour nous affaiblir avant leur invasion » en passant par « un complot capitaliste pour créer de nouveaux marchés pour les produits pharmaceutiques ».
Pour autant, ce n’était pas la première fois qu’une maladie émergente donnait lieu à tant d’imagination morbide pour en expliquer la cause. Déjà, à la fin du XVe siècle, l’irruption de la syphilis en Europe avait été accompagnée d’un cortège d’explications plus improbables les unes que les autres : conjonction particulière de planètes, événements climatiques, empoisonnement de puits ou de barriques de vin, relation sexuelle avec prostituées et lépreux et même anthropophagie [3]. On ne peut manquer de relever les similitudes entre ces deux pathologies qui se transmettent par voie sexuelle, évoluent insidieusement sur des mois ou des années, et entraînent un lent délabrement du corps.
À côté de ces explications délirantes, d’autres théories plus élaborées gagnèrent progressivement en popularité, faisant appel à une origine artificielle du virus, un virus chimérique fabriqué en laboratoire. Par exemple, en 1983, le journal Boston Gay Community publia un article écrit par Charlie Shively, un militant des droits des homosexuels qui attribuait l’épidémie au gouvernement des États-Unis [4]. Pour Shively, le virus du sida dérivait du virus de la peste porcine africaine, connu pour être responsable d’épidémies dans les élevages porcins. Selon Shively, qui se basait sur un article publié par la revue New York Native, la CIA aurait importé ce virus pour en faire une arme biologique contre Cuba ; la CIA n’avait pas souhaité provoquer une pandémie, elle pensait que le virus resterait cantonné à Cuba. Mais il s’était propagé jusqu’en Haïti et de là, était passé aux États-Unis. En fait, Shively n’avait pas bâti son argumentaire sur du sable, il s’était inspiré d’une épizootie 1 qui avait frappé Haïti en 1979 puis Cuba l’année suivante. La propagation d’un virus particulièrement létal avait nécessité d’abattre tous les porcs d’Haïti privant ce pays d’une ressource essentielle à son indépendance alimentaire. Ce fut une catastrophe pour les Haïtiens, déjà en situation alimentaire précaire. Néanmoins, le virus en cause n’avait rien à voir avec le sida ou la CIA [5].
Poussant plus loin ses accusations, Shively avait insinué que le sida pouvait être une arme ethnique mise au point par le Pentagone. Selon lui, cette accusation prenait sa source dans le témoignage d’un officiel du département de la Défense qui, en 1970, avait affirmé devant une commission du congrès des États-Unis que « dans un délai de 5 à 10 ans, il serait possible de produire un agent Au cœur de l’extra-ordinaire est le tout premier livre paru chez Book-eBook. Il couvre tout ce qui touche au paranormal, à l’occulte ou au mystérieux, sous forme d’enquête scientifique : le zodiaque et l’astrologie, l’électricité dans l’Antiquité et l’ordinateur préhistorique de Stonehenge, les mégalithes, les pyramides et les extraterrestres, l’iridologie et l’acupuncture, l’homéopathie biologique de synthèse, agent qui n’existe pas naturellement et pour lequel aucune immunité naturelle n’aurait pu être acquise » [6]. Shively concluait son article en exhortant les homosexuels à s’intéresser de plus près aux activités du gouvernement américain. « Au lieu de surveiller ce que font la CIA, le CDC ou l’establishment médicopharmacologique, trop d’homosexuels croient volontiers au mensonge selon lequel notre sexualité nous détruit. Ils disent que notre comportement sexuel est adolescent, compulsif, attardé, irresponsable, pécheur et épouvantable. »
Le Complot des Cupidons (détail), François Boucher (1703-1770)
Parmi toutes les théories du complot, l’une, assez proche de celle imaginée par Shively, mérite qu’on s’y arrête plus longuement, car elle eut un succès planétaire. Elle eut d’ailleurs d’importantes répercussions diplomatiques dans le contexte de guerre froide des années 1980. À la base, elle découle d’un plan conçu par les services secrets soviétiques pour salir l’image des États-Unis, en particulier dans les pays du tiers monde, et mettre à mal leur diplomatie. Aujourd’hui encore, la thèse d’un virus fabriqué par les États-Unis reste populaire, en particulier en Afrique noire et au sein de la population afro-américaine. Son nom de code fait l’objet de discussions, certains font référence à l’opération Infektion, d’autres à l’opération Denver. Qu’importe ! Infektion ou Denver, ce fut une opération de désinformation particulièrement efficace […].
Au fil des années, cependant, la question de l’origine du sida ne s’éteignit pas, offrant de nouvelles opportunités aux services secrets soviétiques de mener leur opération de désinformation. À mesure que l’épidémie prenait de l’ampleur, le débat sur son origine refaisait surface, ravivé par la croissance de la maladie à l’échelle mondiale. Après avoir touché massivement les États-Unis, le virus apparaissait désormais ailleurs, et l’on commençait à mesurer l’ampleur de sa progression en Afrique. Contrairement à ce qu’on observait dans les premiers foyers occidentaux, la transmission s’y révélait clairement hétérosexuelle, ce qui impliquait un potentiel de diffusion universelle. En 1985, le sida était en train de franchir le seuil épidémiologique d’une pandémie.
Références
1 | Centers for Disease Control, “Kaposi’s sarcoma and pneumocystis pneumonia among homosexual men – New York City and California”, MMWR, 1981, 30 : 305-8.
2 | Snowden FM, Epidemics and society : from the black death to the present, Yale University Press, 2019
3 | Piarroux R, Sapiens et les microbes : les épidémies d’autrefois, CNRS éditions, 2025, chapitre 6.
4 | Selvage D, “Operation ‘Denver’ : the East German Ministry of State Security and the KGB’s AIDS disinformation campaign”, 1985-1986, Part 1, Journal of Cold War Studies, 2019, 21 : 71-123.
5 | Alexander FC, “Experiences with African swine fever in Haiti”, Ann N Y Acad Sci, 1992, 633 : 251-6.
6 | United States Congress House Committee on Appropriations, “Department of Defense Appropriations for 1970 : Hearings. . . Ninety-first Congress, First Session”, Washington : US GPO, 1969. Sur catalog. hathitrust. org
1 Nom donné aux épidémies chez les animaux.