Santé. Violences gynécologiques : comment les femmes cherchent un autre modèle de soin
Après avoir subi des expériences traumatisantes lors d’une consultation, de nombreuses patientes se tournent vers des praticiens « recommandés », des sages-femmes ou des centres qui leur sont consacrés.
Sur les réseaux sociaux, les demandes de recommandations de gynécologues et sages-femmes affluent. Sur un groupe Facebook bordelais, une internaute recherche une gynécologue « rassurante » et « compréhensive ». Sur Reddit, un homme demande quel praticien « prendra le temps » avec sa femme en région parisienne.
« Ce n’est qu’en retrouvant par la suite des soignants bienveillants et respectueux que j’ai pu progressivement reconstruire la confiance que j’avais perdue », raconte Marine, 24 ans, lectrice de Lorraine, encore marquée par le non-respect de son consentement lors d’une consultation gynécologique.
Une liste de plus de 1 500 soignants
En réponse aux témoignages de violences gynécologiques et obstétricales, le collectif féministe Gyn & Co a lancé en 2014 un annuaire participatif recensant les professionnels de santé recommandés par des patientes pour leur approche jugée bienveillante et inclusive. De Grenoble à Épinal en passant par Strasbourg, Lyon, Montpellier et jusqu’à la Polynésie française, la carte du collectif recense à ce jour plus de 1 500 soignants recommandés.
Pour élaborer cette “liste positive”, Gyn & Co a mis à disposition un questionnaire anonyme en ligne. Chacun est donc libre de recommander un professionnel de santé en se basant sur son expérience lors de la consultation. Le questionnaire interroge l‘écoute du professionnel, le respect du consentement, l’absence de propos discriminatoires, la prise en compte de la douleur, ainsi que l’accueil des personnes LGBTQIA + ou des personnes en situation de handicap.
Le recours aux sages-femmes
Depuis plusieurs années, certaines se tournent aussi davantage vers les sages-femmes pour leur suivi gynécologique. « Ce qu’on constate dans notre enquête, c’est que beaucoup de personnes plébiscitent leur prise en charge », souligne Sonia Bisch, présidente de Stop VOG. Selon l’enquête de l’association sur le consentement gynécologique, publiée le 17 juillet, ces patientes évoquent notamment une meilleure écoute, davantage de respect du consentement et le sentiment d’avoir retrouvé confiance dans leur parcours de soins. L’enquête rappelle toutefois que des violences sont commises par tout professionnel de santé.
Jeen dans le 11e arrondissement de Paris, Gynea dans le 18e… Dans le même temps, plusieurs centres exclusivement consacrés à la santé des femmes ont ouvert ces dernières années, notamment dans la capitale. Ces structures réunissent au sein d’un même établissement des gynécologues, des sages-femmes, mais aussi des médecins généralistes, psychologues ou encore nutritionnistes.
Elles revendiquent une prise en charge dans « un environnement où l’on se sent bien » et « à l’écoute ». L’enjeu est aussi de pouvoir bien accompagner les femmes souffrant de l’endométriose, du syndrome métabolique ovarien polyendocrinien, ou encore de la ménopause, souvent encore mal diagnostiqués et pris en charge.
« Désormais, le vécu des soins est mis au tout premier plan »
Professeur Olivier Morel, gynécologue obstétricien au CHU de Nancy, secrétaire général du collège national des gynécologues obstétriques français (CNGOF), et responsable du groupe de travail de la Société française de médecine périnatale pour la bientraitance périnatale.
Face aux témoignages de violences gynécologiques et obstétricales rapportés par des patientes, où en est aujourd’hui la profession ?
« Le sujet existe, il n’y a aucune contestation là-dessus. Les professionnels ont pleinement conscience de ce sujet depuis plusieurs années. Il n’y a malheureusement pas qu’en gynécologie obstétrique que ça existe : c’est une réalité au même titre que la violence dans d’autres domaines du soin. Il y a eu une grosse prise de conscience. Aujourd’hui, les internes en gynécologie obstétrique reçoivent, au cours de leur formation, des enseignements sur le consentement, le vécu des patientes, le respect de l’intimité et des choix. Il y a 15-20 ans, les enseignements médicaux étaient surtout centrés sur les données médicales, les techniques. Désormais, le vécu des soins est mis au tout premier plan. C’est important de prendre en charge correctement quelqu’un qui a une hémorragie à l’accouchement pour éviter des complications ou, pire, un décès. Mais on n’aura pas fait correctement notre travail si la façon de prendre en charge est vécue de façon violente, si on s’est mal exprimé, qu’on n’a pas expliqué ce qu’on faisait, si la douleur n’a pas été prise en compte.»
Comment expliquer que de telles situations se produisent encore ?
« Quand une violence est subie par une femme au moment de l’accouchement, ça peut venir de n’importe quel professionnel de santé. Aucun établissement n’est à l’abri de comportements individuels inadaptés. Qu’un soignant, soit dans un jour sans, et ne fasse pas les choses correctement en termes de relation humaine. Il faut aussi rappeler que la médecine a longtemps été marquée par une approche paternaliste. Faire évoluer cette culture ne se fait pas en quelques années. On pourra toujours faire mieux en termes de consentement, de bientraitance, pour autant, ça fait partie maintenant des choses qui sont clairement intégrées quand on évalue la qualité des soins. »
Que faut-il faire pour mieux prévenir ou mieux comprendre ces situations ?
« L’une des difficultés pour améliorer le vécu des patientes est de pouvoir s’appuyer sur des équipes pérennes. Or, c’est aujourd’hui l’un des principaux défis de la périnatalité en France : plus de 70 % des maternités françaises ne disposent pas d’équipes suffisamment stables. Le collège national des gynécologues obstétriques français (CNGOF) plaide aussi pour un meilleur suivi des pratiques. Si vous voulez savoir ce qui se passe sur les accouchements en France, que ce soit sur des chiffres bruts de césariennes ou sur le vécu des femmes ou des conjoints, on n’a pas de données. La seule chose dont on dispose, ce sont les enquêtes nationales périnatales : la dernière date de 2021 et la prochaine sera faite en 2027. Un travail est en cours avec le projet Snoopi (Système national d’observation obstétrical, périnatal et infantile, lancé en 2025), qui prévoit la mise en place d’indicateurs communs à toutes les maternités françaises et le recueil de données pendant la grossesse et au moment de l’accouchement. La question derrière, c’est de savoir quels moyens on aura pour remplir et traiter ces données ? »
Le CNGOF a-t-il émis des recommandations ou développé des outils sur ces questions ?
« Le Collège de gynécologie a mis en place une charte de la consultation et de l’examen gynécologique. Il existe également des chartes pour encourager les projets de naissance et sur le consentement. C’est une sorte de guide de bonne conduite, mais cela ne suffit jamais. L’enjeu est ensuite que les équipes s’en saisissent et qu’il y ait un véritable travail de pédagogie au sein de chaque service. Au CHU de Nancy, il peut arriver que des couples nous écrivent parce que leur vécu ne correspondait pas à ce qu’ils attendaient de leur accouchement. Nous leur demandons régulièrement s’ils acceptent que leurs courriers soient discutés de manière anonymisée en équipe, afin que chacun puisse prendre conscience de la manière dont peut être vécue la façon de prodiguer les soins. Les sociétés françaises de médecine périnatale ont mis en place un groupe pluriprofessionnel où toutes les professions du secteur sont représentées : anesthésiste, sage-femme, psychologue, gynécologue… Il y a aussi des sociologues et des représentants des usagers. Le thème de 2027 sera justement le consentement. »
Vous êtes responsable du groupe de travail consacré à la bientraitance périnatale au sein des sociétés françaises de médecine périnatale. Que recouvre précisément cette notion ?
« Il s’agit d’une vigilance permanente dans les soins. Elle est extrêmement difficile à mettre en œuvre parce que ça relève de l’humain. Le seul moyen d’en approcher est d’avoir le souci permanent de s’assurer que les soins qu’on propose sont bien compris, qu’on laisse le temps à des craintes de s’exprimer, des choses qui auraient été mal vécues par le passé, de s’assurer que les soins sont bien sûr un choix partagé par les femmes, par les couples. Cette approche différente du soin n’est pas toujours compatible avec l’organisation actuelle du système de santé en France, avec des soins à l’acte qui ont tendance à raccourcir les durées des consultations. Une femme ayant vécu une expérience difficile auparavant, qui se pose de nombreuses questions, qui souffre ou qui présente des pathologies comme l’endométriose, peut nécessiter un temps d’échange beaucoup plus long. Cela pose une véritable question d’organisation du travail. C’est objectivement beaucoup plus difficile d’avoir des soins bien traitants par manque de temps.