« Quand t’es jeune t’as pas le droit de te regrouper » : comment ces adolescents vivent l’arrêté anti-regroupement pris par la mairie de Cagnes-sur-Mer ?
Interdisant les regroupements pouvant « troubler l’ordre public », un arrêté reconduit par le nouveau maire de Cagnes-sur-Mer, vise majoritairement des jeunes adolescents qui s’estiment discriminés.
Sur les bancs du petit parc, s’alignent deux bandes de copains. Quand les uns sont à la retraite, les autres sont en vacances. Bien qu’un demi-siècle les sépare, ils s’écharpent sur le foot avec la même vigueur. Ambiance bruyante mais bon enfant.
Puis l’un des ados — l’aîné du haut de ses 15 ans — annonce à ses potes qu’il est 16 heures. Et alors ? Alors il "faut qu’on bouge. Flemme de me faire jarter (jeter) à nouveau par les flics."
Après s’être fait contrôler à trois reprises ces derniers mois — "juste parce qu’[il était] posé en train de discuter avec [ses] potes", jure-t-il - le jeune homme préfère éviter la confrontation et le risque de se faire verbaliser : "Mes darons kifferaient pas." Les grands "darons", eux, n’ont pas bougé d’un iota.
Seules leurs voix animent désormais la placette du Cros de Cagnes, l’un des quartiers où s’applique l’arrêté anti-regroupement permanent, c’est-à-dire actif toute l’année de 16 h à 6 h. Soit " pile à la sortie des cours", note l’ado.
"Endiguer les troubles à l’ordre public"
Mi-juin 2026, Bryan Masson a reconduit cette mesure — aussi en vigueur à La Trinité ou à Nice — prise par Louis Nègre, son prédécesseur Les Républicains battu en mars.
Le nouveau maire Rassemblement National en a même élargi les contours : ajoutant à la gare, au Cros et au Haut-de-Cagnes, les secteurs du Val Fleuri, le cours du 11-Novembre, le boulevard Kennedy, les parcs des Canebiers en centre-ville et de la Méditerranée au bord de mer.
Par ailleurs, l’habituel couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans englobe désormais les moins de 15 ans, 23 h à 6 h jusqu’au 31 octobre.
Alors que des arrêtés similaires ont parfois fait l’objet de recours dans d’autres communes françaises, le cas cagnois ne suscite aucune contestation, comme s’il relevait désormais de l’évidence.
""Je me souviens même plus du nombre de fois qu’on m’a "prié de quitter les lieux". Même si je ne fais rien de mal.""
« L’objectif [de l’arrêté anti regroupement] est d’endiguer les troubles à l’ordre public", indiquait l’édile à Nice-Matin, début juin.
“Le but c’est de nous casser les pieds", rétorque Nolan, 16 ans. Croisé dans le centre-ville, il lâche : "Je me souviens même plus du nombre de fois qu’on m’a "prié de quitter les lieux". Même si je ne fais rien de mal."
Le petit frère de son ami, Kyllian, 13 ans, regrette de ne pas pouvoir sortir de chez lui, alors qu’il fait "super chaud dans l’appart" où il y a déjà "toute la famille."
« Sentiment d’insécurité » et drogues résiduelles
Plus loin, aux Canebiers récemment réaménagés, une poignée de jeunes ados soufflent après le brevet, sous le regard des caméras.
"Je me suis déjà fait fouiller à trois reprises, dont deux fois par la police municipale", lâche une gamine. "Je fume même pas. Mais c’est comme ça quoi", ajoute-t-elle, résignée à 12 ans. Fatalité partagée par Akim, 14 ans : « Cherche pas, quand t’es jeune t’as pas le droit de te regrouper. »
Questionné sur ces pratiques, le chef de la police municipale rappelle que ses agents ne doivent procéder qu’à des palpations de sécurité la fouille est un acte judiciaire réservé à la police nationale.
"Pour bien contrôler ces jeunes, faut être sûr qu’ils ne transportent pas d’objets dangereux ou de matières illicites", justifie Frédéric Berthoin. A-t-il des chiffres sur la délinquance juvénile ? « Non. On constate que la plupart n’ont rien à se reprocher. Mais parfois, on trouve du cannabis ou du protoxyde d’azote. »
"Les jeunes font 1,80 m, habillés en jogging noir, avec des capuches, et ça fait peur"
Et s’ils n’ont rien, n’enfreignent aucune loi, peuvent-ils rester ? "On leur dit de partir. Parce qu’un regroupement, c’est un regroupement. Vous savez, les jeunes de maintenant ils font 1,80 m, sont habillés en jogging noir, avec des capuches, et ça fait peur. Il y a des personnes âgées qui nous appellent. C’est le sentiment d’insécurité. Même si ça se trouve, ce sont des jeunes qui discutent. On leur dit quand même de baisser d’un ton et de changer de quartier, ou d’aller à la plage."
Plage où les regroupements et les musiques bruyants sont interdits sous peine de 150 et 68 euros d’amende.