Procès de Robert Ménard (2/5) : 7 juillet 2023, le mariage n’aura pas lieu… Récit d’une journée sous tension à l’Hôtel de ville de Béziers
Série Robert Ménard et le refus de mariage (2/5) – Ce 30 septembre 2026, à 13 h 30, Robert Ménard comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir refusé de marier Eva Marty, une Biterroise, et Mustapha Belkacemi, un Algérien alors en situation irrégulière. Pour mieux comprendre cette affaire, Midi Libre a décidé d’y consacrer une série d’articles. Ce deuxième volet est consacré au récit du 7 juillet 2023, jour supposé du mari
Série Robert Ménard et le refus de mariage (2/5) – Ce 30 septembre 2026, à 13 h 30, Robert Ménard comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir refusé de marier Eva Marty, une Biterroise, et Mustapha Belkacemi, un Algérien alors en situation irrégulière. Pour mieux comprendre cette affaire, Midi Libre a décidé d’y consacrer une série d’articles. Ce deuxième volet est consacré au récit du 7 juillet 2023, jour supposé du mariage.
Robe blanche, voile et costard de cérémonie, caméra de BFM en embuscade, tensions, pleurs, insultes racistes… Ce qui s’est joué ce 7 juillet 2023 dans la cour de l’Hôtel de ville de Béziers avait tous les contours du drama, planté dans le décor d’un pays de plus en plus clivé. En réalité, ce moment incarnait le climax d’une séquence de pressions et de communications amorcée plusieurs jours auparavant. Avec des enjeux qui dépassaient largement les protagonistes. Car c’est finalement un sujet de société, un débat national, mais aussi un combat politique, qui ont explosé au visage d’un couple…
Si "l’affaire du refus de mariage" s’est cristallisée le 7 juillet 2023, il faut donc remonter quelques heures, voire quelques jours plus tôt, pour bien saisir la façon dont les événements se sont déroulés.
"Le 6 au soir, je tombe sur une vidéo sur C-News, dans laquelle Robert Ménard appelle le préfet, le sous-préfet… pour qu’on vienne chercher Mustapha en mairie", raconte Eva Marty, la Biterroise qui souhaitait se marier avec Mustapha Belkacemi, en situation irrégulière et sous Obligation de quitter le territoire (OQTF) depuis près d’un an. L’après-midi même, deux agents de la Police aux frontières se sont présentés à son domicile pour lui remettre une convocation en vue d’une nouvelle audition du couple programmée le 12 juillet, à Sète, afin de vérifier la sincérité de leur union. Une première enquête préliminaire, menée par le parquet de Béziers, avait pourtant levé les soupçons de mariage blanc. "Les agents me disent de ne pas m’inquiéter, que c’est une vérification qui leur est demandée…"
Les bans ont été publiés. Eva Marty, la veille du jour J, appelle le service d’état civil : "Ils nous disent de venir 15 minutes avant." Soit à 10 h 45. "Je ne dors pas de la nuit. Et le 7 au matin, à 8 h, je vais trouver Robert Ménard…"
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"J’ai averti tout le monde : le parquet, la préfecture et même le ministre de l’Intérieur !"
"J’ai averti tout le monde : le parquet, la préfecture, et même le ministre de l’Intérieur !", se souvient, de son côté, le maire de Béziers. "Le parquet a refusé de différer le mariage, mais il devait quand même avoir des doutes puisqu’il a finalement ordonné une enquête complémentaire de la police aux frontières. Le procureur aurait pu demander le report du mariage en attendant les résultats de l’enquête. Il ne l’a pas fait, c’est regrettable…" Le 2 août, le parquet de Béziers classera l’enquête, au motif que la fraude au mariage n’avait pu être clairement établie.
Les seules procédures de justice possibles, celles liées aux soupçons de mariage blanc, étant dans l’impasse, le maire de Béziers va recentrer son approche sur le fond de son sujet, à savoir : comment peut-on lui demander d’accueillir une personne en situation irrégulière dans sa mairie ? Une situation qu’il qualifie "d’ubuesque". Et il pointe cette contradiction : "L’État ne met pas en œuvre l’OQTF qu’il a lui-même décidée, mais le maire, lui, est tenu de marier la personne. C’est invraisemblable." Dans les grands médias nationaux, il interpelle ainsi les représentants de l’État pour les sommer de faire le boulot et de mettre en œuvre l’application de cette OQTF (Obligation de quitter le territoire) : "Je leur ai demandé de venir chercher l’individu puisque nous avions son adresse." Mustapha Belkacemi est livré sur un plateau. Un bras-de-fer est engagé entre le médiatique élu local et l’État.

Le 7 juillet, aux premières heures de la matinée, le premier magistrat reçoit la Biterroise en mairie : "Il me dit qu’en France, les OQTF ne sont pas exécutées, il veut faire réagir Macron. Et il m’explique qu’il ne nous mariera pas." L’édile a pris sa décision dès qu’il a appris que le futur marié faisait l’objet d’une OQTF. Eva Marty lui rappelle alors la loi qui impose aux maires de procéder au mariage ou bien de le déléguer…
"Je m’attendais à rencontrer quelqu’un de bouleversé, catastrophé. Au contraire, j’avais en face de moi une femme qui tenait un discours très militant, me citant les articles de la Convention européenne des droits de l’homme", raconte Robert Ménard. "Pas besoin d’être militante ou avocate pour savoir ça", se défend la Biterroise qui entendait faire valoir ses droits.
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"Jamais je n’aurais imaginé que ça se passe comme ça"
Mais l’élu constate que son interlocutrice a enregistré la conversation et il met fin à l’entrevue. Alors sous-préfet de Béziers, Pierre Castoldi appelle une nouvelle fois le maire pour tenter de le convaincre de faire procéder au mariage par un adjoint. "J’ai évidemment refusé", lâche ce dernier.
Congédiée, Eva Marty quitte l’Hôtel de ville. "Je me suis dit : "Il va déléguer à un officier d’état civil". Mais jamais je n’aurais imaginé que ça se passe comme ça…"
Malgré la pression, elle se présente en robe blanche à la mairie à l’heure convenue, 10 h 45, aux côtés de Mustapha, en costume bleu marine. Les accompagnent deux témoins, "sept amis courageux et mes enfants. Les invités sont en folie, la moitié n’a pas osé venir. Ma mère, elle, attend sur la place voisine", se souvient Eva Marty. "Quand on sort de la voiture, on voit tous les médias, c’est impressionnant. Mes enfants sont filmés en continu. J’ai dû contacter le rédacteur en chef de C-News pour qu’il arrête de diffuser la vidéo des enfants." La jeune femme est en colère : "Bien sûr, on est accusé de mariage blanc et il est dit tant de choses : que Mustapha a fait de la prison ferme (il a été condamné à huit mois de sursis NDLR)… On fait de toi un monstre. Alors oui, il a eu ce sursis, des mauvaises fréquentations, mais derrière, c’est un homme incroyable, serviable, bosseur. Ce n’est pas cette condamnation à du sursis qui le définit."
Journalistes, curieux, militants, forment une petite foule agitée à proximité du groupe des "mariés" retranché dans la cour de l’Hôtel de ville, dans l’attente d’une cérémonie qui ne se déroulera jamais. Le tout sous la surveillance d’agents de police. À 10 h 55, une alarme retentit. À 11 h, Robert Ménard revêt son écharpe tricolore et, entouré d’adjoints et de son épouse, Emmanuelle Ménard, descend dans la cour pour dire qu’il ne procédera pas au mariage. Ils repartent ensuite.
Dans cette cour bruyante, et dans une atmosphère électrique, Mustapha garde son calme, cravate nouée sur chemise blanche, dossier entre les mains. Il finit par accepter une interview de BFM en direct, son visage n’est pas filmé : "Ce n’est pas correct, je suis déçu. J’ai fait des erreurs de jeunesse, que je regrette : je ne suis pas allé récupérer mes papiers. Et ils me font passer pour un délinquant. On est très amoureux", déclare-t-il aux journalistes.

"Va te marier en Algérie !"
Doudou sur le sol. Enfant en pleurs. Chaleur. La matinée s’étire et semble interminable. Des Biterrois attendent devant l’entrée de l’édifice municipal, peu avares en commentaires. Avant midi, le "cortège" du mariage décide de quitter les lieux. Eva et Mustapha s’élancent, main dans la main, leurs invités derrière eux. "On est sorti comme on a pu", se souvient-elle. Sous les insultes et autres remarques : "Va te marier en Algérie !"
"La Bac a fini par nous escorter jusqu’au commissariat." Là, en robe de mariée et en costume, ils portent plainte contre Robert Ménard pour "prise de mesure contre l’exécution de la loi par dépositaire de l’autorité publique."
"On est rentré chez nous, on s’est enfermé dans le noir et on a regardé la télé. Pendant plusieurs jours, on n’est pas sorti." Le 12 juillet, le couple se présente à la Police aux frontières à Sète. Eva et Mustapha sont auditionnés séparément. Le jeune Algérien repart libre. Le 17 juillet, il est convoqué à nouveau. Même lieu. Cette fois, il sera placé au centre de rétention administrative de Sète. Avant d’être expulsé le 20 juillet.
Pourquoi ce mariage-là ?
De nombreux couples dont l’un des membres est étranger, parfois en situation irrégulière, se marient, y compris à Béziers. Alors pourquoi celui-ci, ce jour-là ? "Parce que c’est le futur marié qui a dit aux services de l’état-civil qu’il était défavorablement connu des services de police et qu’il était sous OQTF. La plupart du temps, je n’ai aucune possibilité de le savoir !", répond Robert Ménard. "C’est parce qu’il nous l’a signalé que j’ai pu alerter les différentes autorités compétentes afin qu’elles le reconduisent à la frontière puisqu’il avait l’obligation de quitter le sol français ! Quand j’ai appris par les services de la mairie que le futur marié faisait l’objet d’une OQTF, je me suis immédiatement dit que je ne pouvais pas le marier. Et plus le mariage approchait, plus ma décision se renforçait. Je ne pouvais pas, en le mariant, lui permettre de compliquer encore un peu plus l’exécution de l’OQTF dont il était l’objet. Un mariage aurait constitué un élément nouveau lui permettant de contester cette OQTF ou de solliciter une régularisation…", poursuit le maire de Béziers, qui ne regrette pas sa décision, "prise en conscience".
La future mariée, de son côté, explique : "On a voulu être honnête. Mustapha a dit à l’état civil qu’il avait cette OQTF qui expirait un mois après la date du mariage". Pourquoi ne pas avoir attendu ? "On n’était tellement pas dans le calcul. Un mariage n’enlève pas une OQTF de toute façon. S’il avait fait une demande de titre de séjour ensuite, il aurait dû rentrer en Algérie et redemander un visa. Nous, on s’est dit : ce mariage, on y a droit. En plus, c’est la fin de l’OQTF…" Le mariage n’est en effet qu’un élément favorisant un dossier de demande de titre de séjour ou un recours devant la justice administrative.