Primes, voyages des familles, succession de Deschamps… : comment la dégradation des relations avec la FFF a perturbé la Coupe du monde des Bleus
Depuis mars et la tournée aux États-Unis, un fossé s'est creusé entre la direction de la FFF et l'équipe de France, dans sa globalité. Primes, cryothérapie, voyages des familles... Les sujets de discorde ont été nombreux avant et pendant la Coupe du monde.
Deux salles, deux ambiances. Alors que l'équipe de France, défaite la veille par l'Espagne en demi-finales de Coupe du monde (0-2), a rejoint son camp de base à Boston dans une tristesse infinie, à Paris, au siège de la FFF, Jean-François Vilotte, le directeur général de l'instance, présente aux salariés la proposition de loi (PPL) sur la réforme du sport professionnel et, en préambule, félicite les Bleus et leur staff pour leur parcours aux États-Unis. « Vite fait quand même », sourit un témoin de la scène.
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Depuis plusieurs semaines, la relation entre la Fédération et les A n'est pas des plus fluides. Une forme de défiance policée s'est même installée entre une direction qui aime rappeler qu'elle dirige et une sélection qui rétorque qu'elle est sa principale source de revenus. Sportivement, se lancer dans une Coupe du monde dans ces conditions n'est alors pas l'idéal.
C'est avant un premier départ vers les États-Unis, en mars, que la crispation entre les deux entités s'est accentuée. Au matin du décollage pour Boston, à l'occasion de la tournée américaine imposée par l'équipementier de la FFF, le staff des Bleus découvre un entretien de Philippe Diallo au Figaro dans lequel il annonce connaître le nom du futur sélectionneur. Didier Deschamps n'apprécie que modérément, de simples regards suffisent pour le faire comprendre à son président.
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Plus tard, entre le quart et la demi-finale, Diallo se justifiera dans les colonnes de L'Équipe. Il assure que cette phrase « avait été surinterprétée », qu'il « n'avait pas donné de nom ». Ce n'est pas l'avis de tout le monde chez les A où prédomine le sentiment que tout n'est pas vraiment mis en oeuvre pour une réussite planétaire.

Didier Deschamps entouré par le président de la FFF, Philippe Diallo (à gauche), et par son adjoint sur le banc de l'équipe de France, Guy Stéphan, le 14 décembre 2024, jour de la réélection de Diallo à la tête de la Fédération. (J.-B. Autissier/L'Équipe)
Le président réfute cette idée. Il considère, toujours dans L'Équipe, « que le rôle de la FFF est de mettre (les Bleus) dans les meilleures conditions ». Si le camp de base à Boston, un hôtel cinq étoiles, a répondu aux critères du staff, d'autres requêtes ont été obtenues de haute lutte. Ce fut le cas, par exemple, de la cryothérapie. Dès mars, elle est réclamée par le staff et les joueurs, conscients que l'été sera chaud dans l'Est américain. La direction générale s'y oppose, la jugeant trop onéreuse.
Il a fallu que Kylian Mbappé insiste pour l'obtenir. Le voyage des familles, un moment important dans la vie d'une sélection dans un grand tournoi, est également un sujet. En décembre dernier, des chambres avaient été négociées à hauteur de 600 euros la nuitée. Trop chères, a-t-on répondu au siège, boulevard de Grenelle. Avant, finalement, de payer 900 euros la nuitée quelques mois plus tard parce que les prix ne cessaient d'augmenter et qu'aucune solution n'aboutissait.
Le voyage du Comex à 120 000 euros fait parler
En même temps que ce voyage, lors du troisième match de la phase de groupes face à la Norvège (4-1, le 26 juin), un autre déplacement est organisé par la FFF : celui des membres de son comité exécutif (Comex). Ils sont treize, auxquels s'ajoutent quatre salariés de l'instance, à voyager en business sur un vol régulier Paris-Boston, pour un coût total s'élevant à près de 120 000 euros.
En découvrant cela, des joueurs et leurs entourages n'ont pas tout compris. D'abord, parce qu'il restait des places disponibles dans le vol pour les familles. Ensuite, parce qu'au moment du dîner, le soir du match, les membres du Comex se trouvaient dans une pièce avec un service différent, à tout point de vue, de celui des familles, réunies dans une autre pièce. Deux salles, deux menus.
Enfin, parce que le président de la FFF avait justifié sa volonté de revoir les primes de la Coupe du monde à la baisse, avant le départ aux États-Unis, en raison des coûts exorbitants par ailleurs, expliquant que l'instance allait sans doute perdre de l'argent pendant la compétition. Les joueurs ont pourtant le sentiment de lui en faire gagner beaucoup. Ils ne comprennent pas cette position et ne dérogent pas à la position qu'ils avaient adoptée.
« Président, c'est votre première Coupe du monde, moi, la troisième. Vous imaginez qu'un huitième ou un quart de finale n'ont pas de valeur ? »
Kylian Mbappé à Philippe Diallo, avant la Coupe du monde, au sujet des primes et des places en tribune pour les familles
Le 2 juin, alors qu'Emmanuel Macron vient déjeuner avec l'équipe de France à Clairefontaine, une réunion est prévue entre Diallo et les cadres pour négocier les primes en début d'après-midi. Seulement, le déjeuner avec le président de la République s'étire un peu en longueur. Les joueurs s'agacent de l'attente. Finalement, Diallo se présente et pose sa proposition sur la table : des primes seront versées si les Bleus atteignent les demi-finales et non plus les huitièmes, comme par le passé, et ils n'auront que deux places en tribune par joueur à chaque match.
La pilule ne passe pas. Mbappé réplique, en substance : « Président, c'est votre première Coupe du monde, moi, la troisième. Vous imaginez qu'un huitième ou un quart de finale n'ont pas de valeur ? » Il réclame par ailleurs huit places par joueur. L'affaire se dénouera dans l'avion pour Boston, le 10 juin. Le capitaine obtiendra gain de cause, sauf pour les places : les joueurs en auront six pour leurs proches.

Jean-François Vilotte (à gauche), directeur général de la FFF, et son adjoint, Erwan Le Prévost. (P. Lahalle/L'Équipe)
Diallo se félicitera de l'accord, obtenu juste avant d'avoir posé le pied sur le Nouveau Monde. À part un aller-retour express à Paris, entre les deux premiers matches de phase de groupes, le président de la FFF séjournera au camp de base tout au long du tournoi. Il déjeunera et dînera à la table du staff quand le DG adjoint, Erwan Le Prévost, dépêché sur site à la place de Vilotte, resté à Paris, mangera dans une autre salle, avec le staff support. Il plaisantera avec tout le monde, Deschamps, ses adjoints, les joueurs et le personnel de l'hôtel, mais la relation avec l'équipe de France ne semble toujours pas naturelle. Il a beau chercher à reconstruire les ponts, l'édifice demeure fragile.
D'ailleurs, juste après la qualification pour les demi-finales, Diallo, qui n'a pas donné suite à nos sollicitations pour cet article, s'est fendu d'un message de félicitations sur le réseau social LinkedIn dans lequel il n'est pas avare en félicitations. Il égrène des chiffres, « une troisième qualification d'affilée » dans le dernier carré, « six victoires en autant de matches disputés », « un 3e clean-sheet d'affilée », « 16 buts marqués », il évoque Mbappé, se réjouit de voir ce « que cette équipe incarne ». Mais il n'a pas un mot pour Deschamps ni son staff, ce qui n'échappe pas à grand monde, jusqu'au siège de la Fédé.
La situation du responsable de la sécurité des Bleus a accru les tensions
Une autre affaire n'a pas aidé à cimenter les liens entre la FFF et l'équipe de France. Quelques jours avant le rassemblement à Clairefontaine, le 29 mai, la direction générale de la Fédération a publié une offre de poste de responsable de la sécurité de l'équipe de France. Cette fonction est occupée par Mohamed Sanhadji depuis 2004. L'ancien commandant de police a été mis en retraite anticipée à la suite d'un don de Kylian Mbappé, en 2022, déclaré par l'intéressé, jugé irrégulier par sa hiérarchie, mais il a été embauché par la FFF pour poursuivre ses fonctions jusqu'à la Coupe du monde.
Deschamps sait à quel point Sanhadji est précieux aux Bleus. Les joueurs aussi, eux qui avançaient qu'ils n'accepteraient pas de se rendre aux États-Unis sans l'officier de sécurité. Et pourtant, en découvrant l'annonce et supposant la possibilité qu'il soit remplacé avant même le rassemblement, celui-ci s'est retrouvé dans une situation très inconfortable. Il a fallu l'intervention du sélectionneur pour tout mettre au clair avec la Fédération et balayer les ambiguïtés que cette offre d'emploi avait fait naître.
Deschamps n'a pas souhaité d'hommage
Ce dossier n'est peut-être pas complètement clos. Intime de la famille Mbappé, de Zinédine Zidane, de Fabien Barthez et de tant d'autres poids lourds du football français, Sanhadji est moins apprécié par la direction de la FFF qui l'a défendu mollement dans l'affaire du don. En gros, Vilotte n'en veut plus. Mais Zidane souhaiterait le conserver.
Comme Deschamps, le probable futur sélectionneur sait que les succès naissent dans les détails. Certains ont sans doute été un peu trop négligés au cours de cet été que la FFF aurait voulu conclure par un hommage, cette semaine, à Deschamps et son staff. Mais, selon la direction de la Fédération, le désormais ex-sélectionneur ne l'aurait pas souhaité.

Mohamed Sanhadji, le responsable de la sécurité de l'équipe de France, en compagnie de Kylian Mbappé après la victoire contre le Paraguay en huitièmes de finale (1-0), le 4 juillet. (P. Lahalle/L'Équipe)