Le risque d’ingérence américaine en 2027 est fort (mais pas de la façon que vous imaginez)
Loin de s’en tenir à des tweets de soutien aux candidats d’extrême droite, les trumpistes arrivent à peser lourd dans la politique européenne selon Melissa Bell, correspondante de CNN en France.
International 19/09/2026 07:01 Actualisé le 19/09/2026 07:58
Loin de s’en tenir à des tweets de soutien aux candidats d’extrême droite, les trumpistes arrivent à peser lourd dans la politique européenne selon Melissa Bell, correspondante de CNN en France.

GUILLAUME BAPTISTE / AFP
Une ingérence américaine en 2027 est probable (mais pas de la façon que vous imaginez). (photo d’illustration de Donald Trump aux côtés d’Emmanuel Macron, le 17 juin 2026 à Versailles)
Léa Salamé qui corrompt des journalistes, Édouard Philippe qui souffre de « démence » et Gabriel Attal de la maladie de Parkinson… Les fake news russes ont déjà placé la question des ingérences au cœur de la campagne présidentielle française, mais à sept mois du premier tour, les regards braqués vers Moscou ne devraient-ils pas aussi se tourner vers l’Amérique trumpisée ? « La France peut s’attendre à des tentatives d’influence » venues de l’Atlantique, assure la journaliste de CNN Melissa Bell, dans son livre Sous influence américaine (First Éditions) paru ce jeudi 17 septembre.
« Jusque-là allié militaire, géopolitique et idéologique de l’Europe », Washington opère désormais une « ingérence frontale et totalement assumée » en direction du Vieux Continent, explique au HuffPost la correspondante de la chaîne américaine en France. « La politique officielle vise désormais à ce que l’Europe retrouve ce qu’ils considèrent être la “bonne voie” », loin du « multiculturalisme » et de la « démocratie libérale ». Cette politique figure noir sur blanc dans le document de stratégie nationale publié en décembre 2025 et qui avait stupéfié l’Europe.
L’administration Trump jugeait le continent au bord de l’« effacement civilisationnel » et voulait « encourager ses alliés » d’extrême droite sur place à « résister ». La Maison Blanche assume d’« œuvrer au renversement de nos gouvernements modérés et de s’immiscer dans la politique européenne » comme « jamais aucun pays » auparavant, résume Melissa Bell. Washington avait pu se prononcer sur la politique européenne par le passé – comme lorsque Barack Obama soulignait les risques du Brexit avant le référendum de 2016 – mais pas avec l’objectif de faire vaciller des gouvernements, comme c’est le cas aujourd’hui.
Du côté de l’exécutif français, le risque d’ingérence américaine est pris au sérieux. « Les sphères MAGA et pro-Trump, très actives en ligne, sont désormais dans les radars du Quai d’Orsay », a révélé L’Express jeudi, rapportant qu’une « task force » sera chargée de veiller au grain, et de se méfier de cet allié historique comme on le ferait avec un ennemi. Opérer cette bascule est « la grande problématique des gouvernements européens », abonde Melissa Bell, particulièrement à un moment où ils « auraient besoin » de ce vieux soutien face aux menaces extérieures.
Un débat public pris dans une toile de think tanks conservateurs
Après un premier mandat « isolationniste », l’Amérique trumpiste 2.0 assume l’« impérialisme » et l’ingérence à un niveau inédit, mais elle n’a pas inventé les stratégies d’influence, tempère Melissa Bell. « Depuis 1945, le Département d’État américain dépense de l’argent pour porter l’influence étasunienne dans le monde » et « propager la démocratie libérale » par des « éléments de soft power » comme des « radios libres », rappelle-t-elle.
« Cet argent est toujours dépensé », poursuit la journaliste de CNN, mais à des fins « plus idéologiques », notamment « pour aider les groupes, partis et think tanks qui promeuvent la vision du monde » des trumpistes. S’ils sont moins visibles que les grandes déclarations de soutien – comme le voyage de JD Vance en Hongrie pour soutenir Viktor Orbán aux législatives – ces soutiens financiers restent capitaux.
Le mouvement MAGA pèse lourd en Europe car « il a pu s’approprier tout une infrastructure » de think tanks qui « existait bien avant son arrivée au pouvoir », pointe Melissa Bell. Aux premières initiatives des années 70 pour « propager la révolution néolibérale » ont succédé, « au début des années 2010, des think tanks de droite radicale chrétienne américaine » qui ont su « irriguer le paysage politique » du Vieux Continent.
Qu’il s’agisse de la Heritage Foundation ou du Cato Institute, ces organismes produisent des analyses ou apportent leur soutien à des think tanks européens conservateurs pour faire pencher le débat politique toujours plus à droite. Ils prouvent que « la bataille est culturelle avant d’être électorale », résume Melissa Bell. Cette dernière se dit « frappée » par la progression de certaines idées dans le débat, passées de « complètement taboues » à « centrales ». « On peut citer les lois contre les discours haineux, aujourd’hui présentées comme une façon “woke” de restreindre la liberté d’expression », illustre la journaliste de CNN.
Trump est « toxique » pour le RN… qui en tire quand même profit
Plus qu’un soutien explicite de la sphère Trump, c’est cette bascule des idées qui est porteuse pour le RN, assure Melissa Bell, selon qui le parti « doit faire attention à sa proximité avec MAGA, devenue toxique ». Après la victoire de Donald Trump en 2016, Marine le Pen avait tenté (en vain) de le rencontrer à la Trump Tower. Dix ans après, ses troupes sont mal à l’aise quand la Maison Blanche critique sa condamnation ou quand Elon Musk lui apporte son soutien pour la présidentielle.
Face à l’Amérique trumpisée, le RN affiche ses distances… tout en bénéficiant du glissement très à droite du débat favorisé par le mouvement MAGA. Le populisme en vogue à Washington apporte aussi aux populistes français « une validation de leurs propos, de leurs cadrages et de leurs outrances », notamment de leurs critiques d’une supposée « justice politique », juge Melissa Bell. « L’exemple que porte Washington est essentiel, qu’ils choisissent ou pas de s’y identifier », insiste la correspondante de CNN.
Marine le Pen refuse cette identification, mais comment fera-t-elle si la Maison Blanche la soutenait aussi vocalement qu’elle l’a fait pour Viktor Orbán en Hongrie ou George Simion en Roumanie ? Comme le rappelle Melissa Bell, « le mouvement MAGA soutiendra peut-être finalement un candidat à la droite de Marine le Pen », Éric Zemmour et Sarah Knafo avaient par exemple été invités à l’investiture de Donald Trump. Et la journaliste de CNN de conclure : « Mais si c’est la candidate du RN qui retient leur attention, il sera intéressant de voir comme elle parvient, ou non, à gérer la situation. »

First Editions
Le livre Sous influence américaine de Melissa Bell est paru le 17 septembre 2026 aux éditions First.