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Près de 7,5 millions de visiteurs attendus au British Museum: pourquoi la tapisserie de Bayeux fascine autant les Britanniques

La tapisserie de Bayeux sera exposée au British Museum de Londres à partir du 10 septembre, pour la première fois depuis sa création il y a près de mille ans. Cette longue broderie qui raconte un épisode phare de l'histoire britannique, la bataille de Hastings, suscite outre-Manche en fol...

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Publié aujourd'hui à 07h07

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La tapisserie de Bayeux sera exposée au British Museum de Londres à partir du 10 septembre, pour la première fois depuis sa création il y a près de mille ans. Cette longue broderie qui raconte un épisode phare de l'histoire britannique, la bataille de Hastings, suscite outre-Manche en fol engouement.

Elle est arrivée telle une rock star à Londres, dans l'obscurité du petit matin, escortée par les forces de l'ordre des deux pays. Dans la nuit du 9 au 10 juillet, la tapisserie de Bayeux a quitté la Normandie en camion pour la première fois depuis sa création, il y a près de mille ans, direction le British Museum.

"C'est un moment unique, fruit d'un travail acharné, d'une planification minutieuse", a résumé Nicholas Cullinan, directeur du musée, en réceptionnant l'œuvre à trois heures du matin.

L'exposition n'ouvrira ses portes que le 10 septembre, pour onze mois, jusqu'au 11 juillet 2027 - mais l'attente n'a pas empêché les Britanniques de se ruer sur les billets, écoulés en une seule journée dès leur mise en vente. Près de 7,5 millions de visiteurs sont attendus sur la durée de l'exposition qui, selon George Osborne, président du British Museum, signera "la plus grande année de l'histoire du musée".

Nicholas Cullinan, directeur du British Museum, attend le déchargement du camion transportant la tapisserie de Bayeux, devant le musée, en plein cœur de Londres, tôt le matin du 10 juillet 2026. Cette œuvre d'art du XIe siècle, illustrant la conquête normande de l'Angleterre en 1066, arrive en prévision de sa première exposition au Royaume-Uni, prévue en septembre.
La tapisserie médiévale de Bayeux est arrivée à Londres aux premières heures du 10 juillet, après un voyage extrêmement complexe qui la menait de France pour la première fois en plus de 900 ans, à l'occasion d'une exposition dans la capitale britannique.
Nicholas Cullinan, directeur du British Museum, attend le déchargement du camion transportant la tapisserie de Bayeux, devant le musée, en plein cœur de Londres, tôt le matin du 10 juillet 2026. Cette œuvre d'art du XIe siècle, illustrant la conquête normande de l'Angleterre en 1066, arrive en prévision de sa première exposition au Royaume-Uni, prévue en septembre. La tapisserie médiévale de Bayeux est arrivée à Londres aux premières heures du 10 juillet, après un voyage extrêmement complexe qui la menait de France pour la première fois en plus de 900 ans, à l'occasion d'une exposition dans la capitale britannique. © Photo de RICHARD A. BROOKS / AFP

La Tapisserie de Bayeux pourrait ainsi exploser le record détenu par l'exposition Toutânkhamon de 1972, qui avait attiré 1,69 million de personnes à l'institution londonienne. Ce qui confirme aussi les premières intuitions de Martin Bostal, directeur par intérim du musée de la Tapisserie de Bayeux: "On savait que c'était vraiment l'exposition blockbuster des blockbusters pour le British Museum."

Un événement majeur

D'où vient cette curieuse ferveur britannique pour une broderie moyenâgeuse qui, il faut l'admettre, ne suscite pas la même ardeur dans l'Hexagone? Dans ce tissage, se noue, peut-être, toute l'amitié (ou la rivalité) franco-britannique. Tout un pan de l'histoire du royaume d'Angleterre, aussi.

La tapisserie relate la conquête du royaume par les Normands en 1066, scellée par la bataille d'Hastings et l'affrontement entre Guillaume le Conquérant et Harold Godwinson. Un basculement "majeur", insiste l'historien Martin Bostal, en ce qu'il représente "un bouleversement des élites, des institutions, de la société". La bataille signe la mort du dernier roi saxon, remplacé par une élite venue de Normandie.

Une partie de la tapisserie de Bayeux le 15 janvier 2026.
Une partie de la tapisserie de Bayeux le 15 janvier 2026. © BRIDGEMAN IMAGES / BRIDGEMAN IMAGES VIA AFP

Tout écolier britannique connaît sur le bout des doigts la bataille d'Hastings de 1066, dont le roman national fait la part belle - un peu comme tous les petits Français peuvent citer la prise de la Bastille de 1789. "Il y a une bien plus grande connaissance des événements de la tapisserie de Bayeux de l'autre côté de la Manche qu'il n'y en a finalement chez nous - à part peut-être en Normandie, où la tapisserie reste une grande fierté", sourit le directeur par intérim du Musée.

La mort d'Harold et la défaite du camp saxon

Remontons alors au 14 octobre 1066. Après la mort du roi Édouard le Confesseur, sans héritier direct, Harold Godwinson, comte de Wessex, se fait couronner dès janvier. Mais Guillaume, duc de Normandie, revendique lui aussi le trône, au nom d'une promesse qu'Édouard lui aurait faite des années plus tôt. Fort du soutien du pape, il traverse la Manche fin septembre avec plusieurs centaines de navires et patiente dans le sud de l'Angleterre jusqu'à l'affrontement.

"C'est une opposition entre des figures qui, toutes les deux, ont une prétention légitime sur le trône d'Angleterre et qui ne peut finalement se résoudre que par un affrontement armé", résume Martin Bostal.

Une confrontation d'une rare violence, sans prisonniers ni système de rançon, qui rassemble 8.000 combattants de chaque côté. Elle se solde par la mort de l'un des deux prétendants: celle d'Harold qui "sonne la défaite pour le camp saxon". Guillaume, désormais "le Conquérant", sera couronné roi d'Angleterre le jour de Noël, à l'abbaye de Westminster.

Tapisserie de Bayeux au musée de Bayeux, en Normandie.
Tapisserie de Bayeux au musée de Bayeux, en Normandie. © CORMON Francis

L'histoire retient une image - celle d'Harold, touché par une flèche en plein œil. Ce fait tient-il du folklore? Seul un seul texte de l'époque, L'Histoire des Normands d'Aimé du Mont-Cassin, écrit vers 1070-1080, mentionne ce décès brutal par une flèche au visage.

"Cette mort par l'aveuglement reste assez symbolique, dans le sens où c'est la mort de celui qui s'est aveuglé par parjure, explique le docteur en histoire et en archéologie médiévales. Harold aurait vraisemblablement juré fidélité à Guillaume avant de s'emparer du trône."

D'autres sources racontent une fin très différente. Le poème Carmen de Hastingae Proelio, composé vers 1067-1068, décrit un Harold d'abord blessé à la cuisse par un cavalier, puis achevé au sol par quatre Normands.

"Conquérant" ou "envahisseur"?

C'est peut-être là que se joue, plus que dans la bataille elle-même, la vraie fracture entre les deux rives de la Manche. Du côté français, et surtout normand, Guillaume reste associé à son épithète "le Conquérant" et à une vision positive. Du côté anglais, l'histoire s'est écrite autrement. Guillaume n'est pas un conquérant, mais "un envahisseur", qui a imposé un changement des élites, de nouvelles lois, et une dure répression, en particulier après les révoltes du nord de l'Angleterre à partir des années 1070.

À tel point que dans la tradition historiographique britannique, encore vivace aujourd'hui, les Anglais "s'imaginent eux-mêmes plutôt comme les descendants des Saxons", selon le directeur du musée. Soit du côté du peuple dominé, plutôt que de celui qui domine.

Pourquoi y a-t-il autant de pénis sur la tapisserie de Bayeux?

Pourquoi y a-t-il autant de pénis sur la tapisserie de Bayeux?

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Cette lecture d'une oppression normande a traversé les siècles jusque dans la culture populaire. À la fin du XIIe siècle, sous le règne de Richard Cœur de Lion, naît la légende de Robin des Bois: un homme libre d'origine saxonne qui se bat contre des élites normandes corrompues - en l'occurrence contre Jean sans Terre, descendant de Guillaume le Conquérant. 800 ans plus tard, cette même mémoire explique en partie pourquoi les Britanniques se pressent aujourd'hui devant une broderie qui raconte, de leur point de vue, la dernière fois que leur pays a été envahi.

Une empreinte toujours visible

Cette conquête a fait changer de mains le trône d'Angleterre. Elle a aussi profondément bouleversé la société elle-même. "Les Normands réforment une partie de l'administration et vont amener une grande partie du vocabulaire normano-picard, qui est toujours employé aujourd'hui dans l'anglais contemporain", note Martin Bostal. Par exemple, le bœuf devient beef, le chat devient cat. Un tiers du vocabulaire anglais actuel viendrait ainsi du français, en particulier dans les domaines du pouvoir, de la justice ou de la gastronomie, tandis que les mots du quotidien restent, eux, d'origine germanique.

Le personnel du British Museum prépare la présentation de la Tapisserie de Bayeux à la presse le 17 juillet 2026, une semaine après l'arrivée de cette œuvre d'art du XIe siècle, illustrant la conquête normande de l'Angleterre en 1066, en provenance de France, avant sa première exposition au Royaume-Uni en septembre.
Le personnel du British Museum prépare la présentation de la Tapisserie de Bayeux à la presse le 17 juillet 2026, une semaine après l'arrivée de cette œuvre d'art du XIe siècle, illustrant la conquête normande de l'Angleterre en 1066, en provenance de France, avant sa première exposition au Royaume-Uni en septembre. © Photo par TOBY SHEPHEARD / AFP

Les Normands redessinent aussi le paysage anglais. Guillaume le Conquérant distribue les terres à ses partisans, installe un système féodal strict, et fait bâtir en pierre des constructions destinées à durer - comme la Tour de Londres, la cathédrale de Durham. "Ce sont des symboles de cette domination normande. Il s'agissait de marquer physiquement le territoire", explique Martin Bostal. En 1086, le Domesday Book - un recensement méticuleux des terres et des ressources du royaume - vient parachever cette prise de contrôle administrative, rompant net avec des pratiques anglo-saxonnes bien plus décentralisées.

Une broderie partisane?

La tapisserie, brodée dans les années qui suivent la conquête, ne serait-elle qu'un outil de propagande à la gloire de Guillaume II? La réalité paraît plus subtile. "On ignore toujours qui a commandé l'œuvre, où et exactement quand, remarque Martin Bostal. Certes, on pourrait penser que la tapisserie défend plutôt une certaine vision des événements, assez favorable à Guillaume le Conquérant. Mais Harold, lui, n'y est jamais présenté comme un traître ou un félon. Le titre de roi lui est accordé: il est appelé Rex Anglorum, 'roi des Anglais'."

La broderie viserait moins à trancher qu'à réconcilier, selon lui, "en défendant une vision dans laquelle chacun peut y trouver son compte." Cette relative retenue tranche nettement avec les chroniques normandes écrites de la même époque, celles de Guillaume de Jumièges ou de Guillaume de Poitiers, rédigées sur commande du duc de Normandie. Selon Martin Bostal, "ces publications n'ont pas hésité à dire qu'Harold était un traître, qu'il s'était parjuré, et que sa mort, comme celle de tous les Anglais tombés à Hastings, relevait d'un jugement de Dieu".

Un voyage hors-norme

Faire voyager un tel objet - une broderie de laine sur lin de près de 70 mètres, déjà fragilisée par des décennies d'exposition - n'avait jamais été tenté. Deux prêts à Londres avaient pourtant été envisagés par le passé, sans jamais aboutir, en particulier en 1953, pour le couronnement d'Élizabeth II, puis en 1966, pour le 900e anniversaire de la bataille d'Hastings. Il aura fallu attendre l'annonce d'Emmanuel Macron, en juillet 2025, pour raviver la relation culturelle entre les deux pays dix ans après le Brexit, et des mois de préparation pour que le transfert ait effectivement lieu.

L'œuvre a voyagé dans un double caisson conçu pour limiter les vibrations, sous escorte policière des deux côtés de la Manche. Signe de sa valeur, jugée inestimable, le Trésor britannique a garanti une indemnisation de 800 millions de livres - environ 918 millions d'euros - en cas de dégradation majeure, par l'intermédiaire du Government Indemnity Scheme, le dispositif public qui permet au Royaume-Uni d'accueillir des œuvres sans recourir à une assurance commerciale hors de prix.

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En contrepartie, la France recevra en prêt plusieurs pièces du trésor de Sutton Hoo, exceptionnel mobilier funéraire d'un chef saxon du VIIe siècle, ainsi que des dessins de la Renaissance. Au British Museum, la tapisserie sera présentée à plat, sur une table de conservation dernière génération, et non fixée à un mur comme elle l'est à Bayeux - un choix scénographique pensé pour ménager un textile déjà marqué par trente déchirures et des milliers de taches.

100.000 places vendues

Avec ce prêt, la tapisserie retrouve sa vocation première. "C'était un objet mobilier fait pour être déplacé et exposé à différents endroits, fait pour montrer cette version des événements et être commenté par quelqu'un qui les connaissait, reconnaît le directeur du musée. Voir la Tapisserie de Bayeux ainsi déplacée, c'est assez poétique."

Dès l'ouverture de la billetterie du British Museum début juillet, la totalité des billets pour la période du 10 septembre au 31 décembre 2026 - soit plus de 100.000 places - s'est vendue en une seule journée. Et le 2 juillet, jour de mise en vente des tickets certains ont fait 9 heures de queue virtuelle pour s'en procurer un. L'institution invite désormais le public à s'inscrire pour être averti des prochaines ventes, qui couvriront le premier semestre 2027.

La tapisserie de Bayeux, le 13 septembre 2019, à Bayeux dans le Calvados
La tapisserie de Bayeux, le 13 septembre 2019, à Bayeux dans le Calvados © LOIC VENANCE © 2019 AFP

L'engouement n'a rien d'étonnant. À Bayeux déjà, deux tiers des 430.000 visiteurs venus admirer la tapisserie 2024, étaient internationaux. Les Britanniques y arrivaient déjà en tête des nationalités étrangères, avec 75.000 visiteurs, juste devant l'Amérique du Nord et le Benelux.

Mais, pendant que Londres s'apprête à recevoir des millions de visiteurs, le musée de la Tapisserie de Bayeux a fermé ses portes pour deux ans de travaux de rénovation, avant une réouverture prévue à l'automne 2027. Pour les Normands, avides de retrouver leur tapisserie adorée, la municipalité a obtenu 1.066 places gratuites. Un petit clin d'œil à l'année de la conquête.

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