Prairies à sec, fruits et légumes “brûlés”, récoltes en berne… Les agriculteurs face à “l’immensité de la crise” climatique
Maraîchers et éleveurs témoignent d'un été "sans précédent" dans les champs, marqué par une sécheresse record et des canicules sans fin. La production risque d'être affectée pour de longs mois.
France Télévisions
Publié le 08/08/2026 06:52
Temps de lecture : 7min
Maraîchers et éleveurs témoignent d'un été "sans précédent" dans les champs, marqué par une sécheresse record et des canicules sans fin. La production risque d'être affectée pour de longs mois.
"Regardez la catastrophe. Je n'ai jamais connu ça." Au milieu des rangées de salades, Claude Boutry voit ses laitues tirer la langue. Les plants montent en graine, les feuilles jaunissent et les rendements plongent à chaque envolée des températures. "On va être à 25% de pertes minimum", redoute ce maraîcher du Nord. Dans les rayons d'un supermarché voisin, plus aucune salade en sachet n'est proposée à la vente. "La période de fortes chaleurs que traverse la France impacte actuellement la disponibilité de certains de vos produits habituels", s'excuse l'enseigne aux frigos vides.
Du nord au sud du pays, depuis la fin du printemps, les agriculteurs assistent à une succession inédite d'aléas climatiques. Les épisodes de canicule pourraient bientôt se compter sur les doigts de deux mains et la sécheresse bat déjà des records. Fin juillet, l'indice moyen d'humidité des sols a chuté à des niveaux jamais atteints, selon Météo-France. "C'est encore pire que 2022", confirme Carina Furusho-Percot, chercheuse en agroclimatologie à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement. "Un tel enchaînement d'événements extrêmes est une première, si bien qu'on n'a aucun équivalent pour estimer les dégâts sur l'agriculture. Cela s'annonce lourd."
Dans les champs, "c'est la cata partout". "Il faut se rendre compte de l'immensité de la crise", interpelle Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, le troisième syndicat agricole. Ses homologues de la FNSEA et de la Coordination rurale sont tout aussi stupéfiés par "l'intensité et la durée" de cette sécheresse dévastatrice. "Nous ne faisons pas face à une mauvaise campagne de plus, mais à une situation sans précédent", insiste le président de l'interprofession des légumes en conserve et surgelés (Unilet), Eric Legras.
Les maraîchers figurent parmi les principales victimes de la crise. "On a un effondrement des productions" de plein champ, a reconnu la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, fin juillet. "Les pertes pour certaines filières pourraient atteindre 50% des tonnages annuels en France", détaille la fédération de producteurs Légumes de France, affiliée à la FNSEA.
"Pour la production française de légumes de plein champ, cela tourne à 'l'annus horribilis'."
Sylvestre Bertucelli, directeur de Légumes de France
dans un communiqué daté du 17 juillet
Le Grand Ouest, peu adapté aux fortes chaleurs, est particulièrement touché. La récolte de petits pois y était en repli de près de 30% dès la mi-juillet, contre 18% au niveau national, selon les données d'Unilet, qui représente un tiers des surfaces de légumes cultivés en France. En Bretagne, "100% des brocolis et des artichauts" sont "détruits", selon Légumes de France.
A l'échelle du pays, des baisses de rendements "historiques" affectent aussi les haricots, tués dès la floraison ou rendus filandreux, les épinards, aux feuilles "brûlées", ou encore les carottes, les betteraves et les oignons, victimes d'"arrêts de croissance" faute d'eau, selon Unilet. Dans les champs de tomates, les assauts répétés du soleil ont aussi provoqué des brûlures, ouvrant "des brèches propices aux champignons et au développement de maladies", ajoute l'agroclimatologue Carina Furusho-Percot.
"Le manque actuel de salades dans les rayons n'est que la face visible de l'iceberg", met en garde le porte-parole de la Confédération paysanne, Thomas Gibert. Ce maraîcher de la Haute-Vienne redoute une hécatombe dans les cagettes de légumes d'automne et d'hiver. "Chez nous, on a arrêté d'arroser les pommes de terre pour sauver les implantations d'autres légumes", illustre-t-il, d'où la perspective de petits calibres "plus difficiles à commercialiser". Des courges manqueront à l'appel après avoir vu leurs fleurs "cramer". Ailleurs, les choux ne démarrent pas et des agriculteurs passent commande de nouveaux plants pour tenter de sauver les récoltes. Des panais, eux, n'ont même pas été plantés.
Face à cette situation, "le moral est au plus bas dans les exploitations françaises", déplore le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau. "De la casse sociale est prévisible dans les exploitations maraîchères", avertit Légumes de France, qui voit fleurir les décisions de renonciation à l'embauche de saisonniers, de chômage technique et de redressement judiciaire. Main dans la main avec les coopératives et les producteurs de fruits, la fédération légumière a lancé un appel aux distributeurs et aux industriels pour qu'ils assouplissent leurs cahiers des charges et acceptent "les défauts légers" liés aux aléas climatiques.
"Un légume taché par le soleil ou un fruit de petit calibre gardent toute leur saveur ; soyons solidaires, soutenons les maraîchers et les arboriculteurs !"
Légumes de France et la Fédération nationale des producteurs de fruits
dans un communiqué daté du 1er juillet
Dans les vergers, les fruits souffrent aussi de la chaleur et du manque d'eau. Les arbres sont "en stress 24 heures sur 24" et livrent des nectarines et des pêches de petite taille, constate Grégory Chardon, arboriculteur dans la Drôme. En Normandie, des pommes "ont brûlé à cause du soleil", témoigne Ludovic Merlier, producteur récoltant de cidre, qui redoute une production "divisée par deux". Dans le Maine-et-Loire, premier département pour le cassis, les baies ont cuit sur tige et les récoltes ont chuté d'environ 70%.
Les viticulteurs, eux, sont dans le flou pour le cru 2026. "La vigne était magnifique jusque début juin, mais (…) aujourd'hui la plante va très mal : elle essaie de sauver sa peau", quitte à sacrifier des fruits, s'inquiète Jérôme Bauer, président de la Confédération des producteurs de vins à appellation d'origine contrôlée. "Le potentiel de production est très réduit", avec des pertes "de 20 à 30%" redoutées dans le tiers sud du pays, selon Bertrand Venteau, président de la Coordination rurale. Exceptionnellement, des viticulteurs de l'Aude et des Pyrénées-Orientales ont commencé leurs vendanges en juillet, tandis que d'autres territoires ont au contraire vu la maturité des raisins retardée.
Dans les pâtures, les vaches sont aux premières loges du réchauffement climatique. La pousse de l'herbe, du trèfle ou encore de la luzerne "est quasiment à l'arrêt depuis fin mai", d'où une production fourragère en chute de 30% par rapport aux normales, selon les services du ministère de l'Agriculture. Dans les champs grillés par le soleil, "l'herbe a complètement disparu" et les éleveurs sont "obligés de passer en rations d'hiver", puisant dans leurs stocks de foin pour nourrir les animaux, rapporte Patrick Bénézit, patron de la Fédération nationale bovine et vice-président de la FNSEA.
"La pâture est un lointain souvenir."
Patrick Bénézit, éleveur dans le Cantal
à franceinfo
En parallèle, les récoltes de maïs destinées à l'alimentation animale s'annoncent au plus bas depuis près de 50 ans. La filière anticipe des pertes "de 30 à 50%", sous l'effet combiné des aléas climatiques et d'une baisse des surfaces cultivées. Voyant leurs plants dessécher avant même de produire des épis, des éleveurs cultivant du maïs fourrager pour leurs bêtes ont dû lancer l'ensilage avec un mois d'avance.
Déjà pénalisés par d'importantes baisses de production laitière et de fertilité sous l'effet des fortes chaleurs, les éleveurs s'attendent à des mois difficiles. Ceux qui ne pourront pas acheter suffisamment de fourrage pourraient être contraints de vendre une partie de leur cheptel "pour avoir de la trésorerie", avance le syndicaliste Bertrand Venteau, éleveur bovin en Haute-Vienne. "Beaucoup de gens réfléchissent à décapitaliser leur cheptel", confirme Thomas Gibert, de la Confédération paysanne. "L'élevage français va être petit à petit remplacé par ceux des pays comme le Mercosur", redoute-t-il.
Pour éviter d'en arriver là, la section iséroise de la FNSEA a lancé en urgence un recensement des fourrages disponibles pour venir en aide aux exploitations en difficulté dans le département. Dans l'Allier et le Cantal, la préfecture s'est résolue à autoriser exceptionnellement les éleveurs à couper des branches d'arbres fourragers (frênes, ormes…) pour alimenter le bétail, une pratique d'ordinaire interdite jusqu'à la mi-août pour protéger les nids d'oiseaux.
Pressée de répondre à la crise, la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, a annoncé, mercredi, qu'un "plan global d'accompagnement canicule-sécheresse-incendies" était "en cours de préparation". Y figureront notamment "des mesures d'urgence en faveur de la trésorerie des exploitations", ainsi que de possibles adaptations en matière de gestion de l'eau pour favoriser "la continuité des productions agricoles". Des dérogations européennes sont également à l'étude pour les agriculteurs contraints par les conditions climatiques de s'affranchir de certaines exigences de la politique agricole commune.
Le contenu du plan pourrait n'être dévoilé qu'à la rentrée, une fois les diagnostics locaux établis par les préfectures et centralisés par le ministère. "Il est trop tôt pour donner une estimation exacte de l'ampleur des pertes, même si elles seront vraisemblablement élevées", avait expliqué le ministère, mardi, à franceinfo. Un tel chiffrage doit être établi en septembre, au regard des moissons, des récoltes et d'une éventuelle repousse des prairies en cas de pluies. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, elle, a déjà prévenu : la sécheresse de cette année se traduira par des coûts "supérieurs" à celle de 2022, qui avait entraîné "1,1 milliard de pertes de production agricole".
Depuis le XIXe siècle, la température moyenne de la Terre s'est réchauffée de 1,3°C . Les scientifiques ont établi avec certitude que cette hausse est due aux activités humaines, consommatrices d'énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). Ce réchauffement, inédit par sa rapidité, menace l'avenir de nos sociétés et la biodiversité.
Mais des solutions – énergies renouvelables, sobriété, diminution de la consommation de viande – existent. Découvrez nos réponses à vos questions sur la crise climatique.
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