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Pourquoi le jardin est-il l’un des moodboards éternels de la mode ?

Des robes florales de Marie-Antoinette au décor enchanté de Matthieu Blazy, le jardin n'a jamais cessé d'irriguer la mode. Motif floral, décor de défilé ou matière brodée : chez Dior, Chanel ou dans l'imaginaire de Sofia Coppola, retour sur une obsession intemporelle.

“Aujourd'hui, le véritable luxe consiste finalement à porter une robe sublime et à faire une promenade dans un jardin”, confiait récemment Derek Blasberg, chroniqueur américain et figure incontournable de la mode, à Vogue France. Leitmotiv de l'art, de la littérature et de la mode, le jardin était en effet le fil conducteur des défilés haute couture automne-hiver 2026-2027 de Chanel, imaginé par Matthieu Blazy, et de Dior, signé Jonathan Anderson.

Face à une forme de désenchantement du monde, en ces temps de crise généralisée où la dystopie semble parfois rejoindre la réalité, il s'impose comme un sanctuaire végétal où il fait bon vivre et se ressourcer. Du camélia de Chanel aux escapades botaniques de Christian Dior, les plus grandes maisons de couture n'ont cessé de puiser leur inspiration dans cet univers. Balade dans cet éden verdoyant, où la rosée du matin autant que le chant des oiseaux nourrissent un imaginaire de beauté, d'utopie et de contemplation.

expositions  David Hockney Giverny by DH 2023 Acrylic on canvas 91 x 122 cm

David Hockney

© David Hockney / Photo Credit : Jonathan Wilkinson

Le jardin, un concept philosophique

306 avant J.-C. Athènes est en proie à de nombreux conflits depuis la mort d'Alexandre le Grand. La cité grecque a perdu l'hégémonie politique et culturelle qui fit sa grandeur un siècle auparavant. Dans ce climat d'instabilité, un philosophe trouve refuge dans un “Jardin”, à quelques kilomètres de la ville. Véritable sanctuaire de la pensée, ce lieu invite à s'éloigner du bruit du monde pour cultiver la réflexion, le dialogue ou l'amitié, tout en apprenant à “vivre selon la nature”. Bienvenue dans le Jardin d'Épicure. Plus de deux millénaires plus tard, le jardin demeure un puissant symbole de contemplation et de liberté.

Au fil des siècles, il constitue une source d'inspiration inépuisable pour les artistes, les créateurs et les écrivains. Paysage de la mémoire chez Proust, dans À la recherche du Temps Perdu. Le jardin sert de cadre à Kew Gardens de Virginia Woolf, et de toile à Monet et Bonnard. Espace ouvert et vivant, le jardin est cette “parcelle du monde” à la croisée de l'intime et du collectif, du microcosme et du macrocosme, du réel et de la fiction. Délimité mais toujours en dialogue avec le paysage, il incarne une forme de “finitude ouverte”, pour reprendre l'expression du philosophe Rosario Assunto, qui en fit son sujet de prédilection, soucieux de réconcilier nature et culture.

Marie Antoinette Kirsten Dunst

American Zoetrope / Commission d / Collection Christophel / Collection ChristopheL via AFP

Le jardin, éternel moodboard de la mode

Si le jardin inspire les créations de mode dès la Renaissance, c'est au XVIIᵉ siècle, à Versailles, que les étoffes se couvrent de motifs floraux et de feuillages inspirés des jardins du roi, dont les parterres, taillés avec la précision d'un orfèvre, évoquent presque des broderies. En témoigne le moodboard du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola, où Kirsten Dunst déambule dans des robes pastels - camaïeu de rose poudré, lilas, bleu layette et vert amande - imaginées par Milena Canonero, récompensée en 2007 par l'Oscar des meilleurs costumes. Palette florale, motifs botaniques, coiffures ornées de fleurs fraîches : le vêtement devient extension du décor. L'esthétique bucolique et romantique continue de séduire la gen Z qui y projette un imaginaire de douceur et de lenteur, en résonance avec les aspirations à la slow life. En témoigne le succès du coquettecore, du cottagecore, ou des silhouettes de la créatrice britannique Simone Rocha dont le rêve pastoral se prolonge aujourd'hui encore.

En 1949 déjà, Christian Dior présente sa collection Milieu du siècle où l'on admire la “robe Junon” dont la forme évoque une fleur en train d'éclore. Devenue une icône de la maison, Maria Grazia Chiuri en propose une réécriture en 2017 avec la “New Junon”, lors de sa première collection Haute Couture pour la maison. De la collection “Tulipe” à “Muguet”, l'univers floral reste en effet l'un des leitmotivs du couturier français dont l'amour pour les fleurs débute dès son plus jeune âge dans les jardins de Normandie. Dans l'exposition “Christian Dior, couturier du rêve à Paris” en 2018 au Musée des Arts Décoratifs, on y apprend que garçon s'occupait des roseraies et massifs de fleurs de sa maison. Une passion qui inspirera nombre de ses collections ponctuées de couleurs vives, de broderies et de formes évoquant des fleurs, notamment la rose, que l'on retrouve également dans ses croquis dévoilés par Loïc Prigent dans son documentaire Les dessins de Christian Dior. Un univers qui fait évidemment écho à celui de Jonathan Anderson.

Loewe homme printempst 2023

Loewe homme printemps-été 2023

Loewe homme printempst 2023

Loewe homme printemps-été 2023

Gardening with Jonathan Anderson

Déjà chez Loewe, le designer irlandais imaginait des silhouettes où la nature envahissait le vestiaire urbain. Pour la collection homme printemps-été 2023, les pièces, conçues en collaboration avec la créatrice textile espagnole Paula Ulargui Escalona, se recouvrent de brins d'herbe et une cohorte de jardiniers, aux silhouettes inspirées du workwear, défilent sur le podium. Chez Dior également, le nouveau directeur artistique puise dans le lexique botanique pour imaginer ses créations. Sa deuxième collection haute couture, dévoilée en juillet dernier dans un décor luxuriant au Musée Rodin, en offre une illustration luxuriante.

Dior couture automnehiver 20262027

Dior couture automne-hiver 2026-2027

Royal Botanic Gardens à Kew

Royal Botanic Gardens à Kew

Murat Taner

Ces dernières saisons, les collections Dior voient en effet éclore des motifs floraux et végétaux. Pour sa collection prêt-à-porter automne-hiver 2026, le créateur investit le jardin des Tuileries à Paris, dans une serre géante autour du Bassin Octogonal. Inspiré des Nymphéas de Claude Monet, le nénuphar devient l'un des motifs de la collection, fleurissant sur les chaussures et les sacs de la maison. Une collection naturaliste que la maison décrit comme "une promenade dans le jardin". Des jardins, encore et toujours donc. Dans une interview à Vogue, Jonathan Anderson se confie sur ses lieux préférés, citant Great Dixter, dans le Sussex, les Royal Botanic Gardens de Kew, aux portes de Londres, ou encore le jardin Majorelle, à Marrakech, dont il admire la collection de cactus. Un sanctuaire sous d'autres latitudes, créé par un autre grand couturier : Yves Saint Laurent.

Erdem printempst 2024

Erdem, printemps-été 2024

Chanel haute couture automnehiver 20262027

Chanel, haute couture automne-hiver 2026-2027

L'univers botanique : une écriture en mouvement

Comme la nature gothique d'Alexander McQueen ou les créations bigarrées et graphiques de Dries Van Noten, le jeune créateur britannique Erdem Moralioglu s'inspire lui aussi de l'univers botanique. Et qui mieux que la propriété de Chatsworth House, fief des ducs de Devonshire, et la figure de “Debo”, Deborah Cavendish, duchesse de Devonshire, pour consacrer le jardin à l'anglaise ? Célèbre pour son esprit anti-conformiste et son amour pour le jardinage, la plus jeune des soeurs Mitford inspire au créateur sa collection printemps 2024. Des pièces upcyclées où manteaux et vestes brodés de fleurs flirtent avec des broches insectes. Une collection sous forme de jardin-portrait à l'inverse de la dernière campagne de Chemena Kamali pour Chloé, capturée par Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin. Dans une ode à la prairie, les filles Chloé vagabondent dans les champs fleuris printaniers : bohèmes et libres.

Chlo printempst 20262027 capture par Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin

Chloé printemps-été 2026-2027, capturée par Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin

Puis le 7 juillet dernier, 2 000 mètres de lianes et 51 fleurs géantes en mousse investissent le salon d'honneur du Grand Palais pour le défilé haute couture automne-hiver 2026-2027 de Chanel, sous la direction de Matthieu Blazy. Derrière ce jardin enchanté, un livre de Coco Chanel, Les Fées, Contes des Contes, et notamment “Jack et le haricot Magique,” mais aussi le film Jumanji et sa jungle envahissante. Dans un décor de vigne et de haricot géant, on retrouve la délicate fleur de camélia, emblème de la maison. Une nature entre enchantement et dystopie, à l'image du monde dans lequel on vit aujourd'hui. Lieu de croissance et de métamorphose, le jardin reste ainsi cet espace naturel évoluant au fil des saisons. Celui que le peintre David Hockney se passionnait à peindre en Normandie, au printemps naissant, et dont il laisse un vestige aux couleurs vives. Inscrire ses créations dans l'univers du jardin, c'est donc inscrire dans le vêtement l'idée d'une temporalité mouvante. Une écriture en mouvement. “Il faut cultiver notre jardin”, disait Voltaire, la mode pour sûr, l'a pris au mot.