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« Possédés », le roman choc de la rentrée littéraire signé Laetitia Faure : sous le vernis bourgeois et religieux, la soif de rébellion d’une Azuréenne

En lice pour le prix Gisèle Halimi, Laetitia Faure publie avec « Possédés » (Seuil) un premier roman très remarqué. Un récit vibrant, entre décorum bourgeois trompeur, carcans religieux, promesses du développement personnel, et contexte socioculturel des années quatre-vingt à aujourd’hui. Une expéri

« Les gens qui ne parlent plus à leurs parents sont de mauvaises personnes. J’ai arrêté de parler à mon père à l’âge de trente-cinq ans, à la naissance de ma fille. »

Le récit s’ouvre comme une déflagration. Dès l’incipit de Possédés, le ton est donné.

Révélant en creux une violence longtemps tue, celle d’un père tout-puissant capable, derrière la façade d’un homme séduisant en diable à l’extérieur, du pire.

S’il ne renouvellera pas ce geste terrible, il fait peser un poids permanent sur les siens : « Rien que par sa présence, il a mis ses enfants en état d’hypervigilance pendant des années », nous glisse Laetitia Faure dans un souffle, attablée à cette table de bistrot du quartier de la Libé à Nice où rendez-vous a été pris.

Sans que jamais la mère, obnubilée par la préservation des apparences, ne s’interpose. « Soit je continuais à m’éteindre parce que ma parole n’était pas entendue, soit je me rebellais et je me mettais à écrire ma vérité » assène la romancière.

La comédie des apparences à Cannes et au Cannet

Laetitia Faure, une primo romancière des plus prometteuses.
Laetitia Faure, une primo romancière des plus prometteuses.
Jessica Jager

Née en 1981 à Cannes, élevée conformément à certains codes bourgeois - scolarité à Stanislas, villa cossue avec moulures au plafond et parquet avant que le divorce parental ne précipite la mère et les enfants au Cannet, Laetitia Faure - qui a fait des études de langues et de littératures étrangères en Italie, puis une carrière dans la communication aux États-Unis et en France - aurait pu se contenter de continuer à jouer la comédie des apparences.

Comme elle l’a fait durant quarante ans. Jusqu’à ce que le besoin de rompre avec l’histoire officielle ne devienne une question de survie.

Sous le sceau de la religion

Ce que l’écrivaine explore dans une série de courts chapitres, est donc la domination familiale : « Dans la plupart des familles malheureusement, il y a des dominants et des dominés. Et le projet de ce livre, c’est de dire qu’on peut élever une famille en se respectant et en apprenant à se mettre à la place des faibles. Vis-à-vis de cela, écrire, c’était trahir. Cela a été très difficile d’écrire le contre-récit d’une lignée ainsi ancrée depuis des générations. »

Oser briser ainsi le conte de fées bourgeois et pieux maintenu coûte que coûte par une mère pétrie de foi charismatique. (1)

Une mère pour laquelle le corps de sa fille, placée un temps en nourrice à l’âge de 18 mois, n’existait pas : « Dans ma famille, la dimension bourgeoise effaçait le corps : on ne devait pas avoir faim, être malade, les règles et tous les fluides étaient un sujet tabou. La religion catholique est venue ajouter une arme de domination supplémentaire. »

Le coût peu anodin du bien-être

Face à ces dénis répétés, les corps des trois enfants chosifiés, privés d’exprimer leurs besoins, envies et émotions, ont fini par parler.

Retard de croissance pour le frère, énurésie tardive chez la sœur, anorexie pour la narratrice. « Le corps est le premier outil à s’exprimer, rappelle Laetitia Faure. Et je voulais justement repartir des sensations du corps pour montrer les ravages faits dessus. »

Pour tenter de réparer le traumatisme complexe persistant à l’âge adulte, le livre égrène avec un sens aigu de la formule le parcours des thérapies, de l’ EMDR aux kinésiologues et autres magnétiseurs.

À chaque consultation évoquée, l’auteure prend soin d’ajouter la note Google et le prix. Une touche d’ironie lucide qui pointe une réalité brutale : « Aller bien a un coût, et c’est éminemment politique. »

Guillaume Musso, un des invités stars du Festival du livre de Mouans-Sartoux.

Tout comme d’évoquer l’emprise des croyances, le poids des convenances et d’énoncer sans fard ce que le pouvoir fait au corps social, comme au corps des femmes.

Remettre la réalité à l’endroit

Pourtant, Possédés n’est pas un pamphlet vengeur. C’est la recherche d’une « vérité émotionnelle », concept cher à l’écrivaine américaine Dorothy Allison dont s’inspire la romancière azuréenne.

Dans le sillage d’Annie Ernaux, Édouard Louis ou Constance Debré, Laetitia Faure utilise la littérature comme un outil pour remettre la réalité à l’endroit. L’émancipation viendra par étapes : du havre d’amour offert par ses grands-parents - papy et mamy salon, comme Salon-de-Provence, et Mamy Cannes - à l’accueil d’une véritable famille de cœur lors de ses études à Milan, en passant par la musique (elle a formé il y a quelques années le duo rock The Dead Fox on the Road avec Anthony Passeron, lui-même auteur remarqué avec Les enfants endormis et Jacky), Laetitia s’est enfin autorisée à briser la loyauté familiale toxique.

Porté par une écriture irriguée de références pop aux années quatre-vingt et 90 - de l’arrivée du premier McDonald’s à Cannes aux marqueurs vestimentaires et musicaux - Possédés dépasse le cadre de la Côte d’Azur pour atteindre une portée universelle.

Et en incarnant enfin son prénom, qui signifie « la joie », Laetitia Faure signe une œuvre salvatrice. L’émergence d’une voix littéraire profondément singulière.

(1) Le mouvement charismatique (ou renouveau charismatique) est un courant spirituel chrétien interconfessionnel apparu dans les années 1960 qui cherche à raviver les dons du Saint-Esprit (les charismes) vécus par les premiers chrétiens lors de la Pentecôte.

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« Possédés », autopsie d’un titre et d’un itinéraire

Le titre Possédés agit comme un véritable trompe-l’œil sémantique, un meuble à tiroirs, car il revêt une triple acception. S’il évoque au premier abord le registre de l’exorcisme - ultime pied de nez à un environnement religieux rigoriste - il désigne avant tout les mécanismes d’asservissement qui traversent la société.

« Ce sont d’abord les enfants qui sont possédés par leurs parents, attirés par eux comme des astres », analyse Laetitia Faure. Mais le terme renvoie également à ces adultes englués dans leurs croyances, leurs dogmes ou la quête illusoire de la guérison à tout prix.

Devenue maman, Laetitia Faure livre avec ce premier roman « un exercice de sincérité absolue », comme elle le dit haut et fort. Et dédie ce livre à toutes celles et ceux qui peinent à faire entendre leur voix face aux récits dominants.

Mercredi 24 septembre à 19 h 15 : Rencontre et dédicace aux Journées Suspendues, 23 av. Alfred Borriglione à Nice. Rens. 04.92.10.77.20. Jeudi 5 novembre : Dédicace de 19 h 30 à 21 h à la librairie Masséna, 55 rue Gioffredo à Nice. 04 93 80 90 16. Une rencontre est également programmée à la librairie Les Parleuses à Nice (date à venir).