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PORTRAIT. 90 ans du début de la guerre d’Espagne : elle a vécu la répression franquiste à Madrid puis travaillé avec la haute couture à Paris, le destin bouleversant d’Agathe Berdah

Réfugiée espagnole arrivée clandestinement en France en 1946, Agathe Berdah, 96 ans, retrace, 90 ans après le début du coup d'État militaire de Franco, un parcours marqué par la guerre civile, l’exil, la haute couture parisienne et un attachement à ses racines madrilènes. Rencontre.

l'essentiel Réfugiée espagnole arrivée clandestinement en France en 1946, Agathe Berdah, 96 ans, retrace, 90 ans après le début du coup d'État militaire de Franco, un parcours marqué par la guerre civile, l’exil, la haute couture parisienne et un attachement à ses racines madrilènes. Rencontre.

Agathe Berdah a le sourire doux des grands-mères qui ont beaucoup vécu. À 96 ans, elle raconte son histoire avec une précision incroyable, comme on déroule un fil de couture. Un destin singulier qui reflète pourtant celui de centaines de milliers d'Espagnols contraints à l'exil au XXe siècle.

Agueda Martinez, de son nom de naissance, voit le jour à Madrid, en Espagne, le 19 janvier 1930. Elle n’a que 6 ans lorsque la guerre civile éclate, après le coup d’État du 17 juillet 1936. Son père, engagé du côté républicain, quitte la maison. "Je ne l’ai pas revu pendant dix ans", raconte l’Auscitaine, qui trouve alors refuge avec sa mère et son petit frère de trois ans son cadet, dans un village de la Manche espagnole. "On espérait que ça ne durerait pas longtemps. Là-bas, on ne se rendait même pas compte qu’il y avait la guerre."

Pourtant, la fillette y trouve difficilement ses repères. "C’était le jour et la nuit. On est arrivés avec notre vie de la ville, alors que c’était très rural. On était mal vus." La nonagénaire garde en mémoire un souvenir douloureux pour la petite fille qu’elle était alors : "Ma mère était une excellente couturière, donc elle me faisait de très jolies robes. Mais les autres enfants me les déchiraient..."

Ces trois années constituent néanmoins la seule période où Agueda bénéficie d’une véritable scolarité. "C’était très rural, mais la République avait créé de nombreuses écoles ultramodernes, alors qu’à Madrid, il n’y avait pas tout ça."

"On rigolait beaucoup"

Lorsque la guerre civile s’achève en 1939, la famille Martinez retrouve un Madrid profondément marqué par le conflit. "On s’est retrouvés sans rien du tout, on avait 150 grammes de pain." Sa mère travaille toute la journée, tandis que la petite fille de 9 ans s’occupe de la maison. "L’école était trop chère, religieuse et fasciste. Ce n’était pas du tout dans nos convictions." Pourtant, même si c’était "miséreux, si on n’avait pas à manger, on rigolait beaucoup. On faisait la fête sans avoir de moyens."

La répression s’ajoute aussi rapidement aux difficultés matérielles. Son père ayant combattu aux côtés des républicains, la famille entière est en danger sous Franco. "Nous ne pouvions même pas dire qu’il était en France. On avait peur qu’ils prennent maman en otage, comme cela a été le cas dans beaucoup de familles." Les nouvelles arrivent par l’intermédiaire de la Croix-Rouge internationale : quelques mots soigneusement pesés, adressés à une "cousine", pour ne pas dévoiler le lien familial.

Faute de moyens, la petite fille ne suit pas de scolarité, mais sa mère lui enseigne un métier : "Elle m’a dit, 'Tu apprendras à coudre, comme cela, partout où tu iras, tu pourras trouver du travail.'" Ses mains deviennent son passeport pour une nouvelle vie de l’autre côté des Pyrénées.

Arrivée clandestine en France

En 1946, la famille traverse clandestinement la frontière et arrive près de Perpignan. "Nous nous sommes immédiatement rendus au commissariat, donc on a eu les papiers rapidement." Agueda, son frère et sa mère évitent ainsi le camp de Rivesaltes et rejoignent le père de famille à Toulouse. La jeune fille a 16 ans, ne parle pas français, mais trouve rapidement un emploi dans un atelier de couture.

A 96 ans, Agathe Berdah raconte comment sa famille a traversé la guerre d'Espagne puis son installation en France.
A 96 ans, Agathe Berdah raconte comment sa famille a traversé la guerre d'Espagne puis son installation en France. DDM - SEBASTIEN LAPEYRERE

Quelque temps après, c’est sur la côte atlantique que la famille s’installe. À Bayonne et Biarritz, elle recommence tout. Agathe, prénom inscrit sur sa carte d’identité française, accepte les petits travaux, raccommode les chaussettes et se fait un nom dans le milieu. Elle retrouve peu à peu les ateliers de couture.

Paris, la haute couture et l’amour

Mais c’est Paris qui l’appelle. Dans la capitale, où elle s’installe au début des années 1950, elle entre dans les maisons de haute couture. Et rencontre, "au bal", celui qui devient son mari : Simon Berdah, un tailleur d’origine tunisienne. Ensemble, ils ouvrent deux boutiques de confection sur mesure. "Simon était très doué : il s’occupait des hommes et moi des femmes." Le couple habille ses clients à une époque où chaque vêtement est encore fabriqué pour une personne, et une seule.

Puis vient le prêt-à-porter. "La façon sur mesure, ça s’est perdu", regrette la couturière. À la mort de son mari, en 1981, elle baisse définitivement le rideau de la boutique installée boulevard des Batignolles, dans le huitième arrondissement. "J’avais trois enfants, Michel, Jean-François et Maryse, et trop de charges. De toute façon, avec le prêt-à-porter, on n’aurait sans doute pas pu continuer." Elle devient donc employée municipale à Colombes jusqu’à sa retraite prise dans les années 1990.

Un lien éternel avec l’Espagne

Elle revient alors dans le Sud-Ouest, pour se rapprocher de ses enfants. D’abord à Toulouse, pendant une trentaine d’années, avant de déménager à Auch, à 90 ans. Si Agathe est très attachée à la France, où elle a reconstruit sa vie, elle garde évidemment un lien très spécial avec son pays de naissance.

Dès 1970, malgré le règne de Franco, la jeune maman rentre à Madrid avec sa fille, afin de retrouver sa famille. Plus récemment, elle fait la démarche de demander à nouveau la nationalité espagnole, à laquelle elle avait renoncé en prenant la nationalité française, quelques années après son arrivée dans l’Hexagone. "J’ai gardé de très bons souvenirs, même très lointains, de Madrid, de mes amis, de mes voisins... Même si maintenant, je ne connais plus beaucoup de monde, c’était important pour moi. Ça fait partie de mon histoire."