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“Portobello”, le portrait magistral d’une Italie kafkaïenne

À la fin des années 1970, en Italie, tous les vendredis, sur la RAI (deuxième chaîne italienne de l’époque), le présentateur star Enzo Tortora (joué par Fabrizio Gifuni) présente Portobello. Une émission popula...

À la fin des années 1970, en Italie, tous les vendredis, sur la RAI (deuxième chaîne italienne de l’époque), le présentateur star Enzo Tortora (joué par Fabrizio Gifuni) présente Portobello. Une émission populaire (28 millions de téléspectateurs à son apogée), qui permet notamment d’acheter ou de vendre des objets proposés par les téléspectateurs.

Dans le même temps, la Camorra (la mafia napolitaine) se disloque. En 1983, Giovanni Pandico (Lino Musella), “camorriste” convaincu mais troublé, désigne à tort Enzo Tortora comme complice du groupuscule. Cette dénonciation conduit l’animateur à un long procès et à une condamnation à dix ans d’emprisonnement. Acquitté dès 1986, Tortora devient le visage d’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire du pays.

C’est ce récit de grandeur et de décadence, grotesque et tragique, que raconte Portobello, la nouvelle série de Marco Bellocchio, un réalisateur italien acclamé – au cinéma pour Vincere ou Le Traître notamment, et à la télévision pour Esterno notte, une autre minisérie judiciaire. Diffusée dès février 2026 en Italie, sur HBO Max, la minisérie en six épisodes vient tout juste d’arriver sur Arte, ce 8 octobre. Elle est la première création originale italienne cofinancée par HBO Max et Arte.

Portrait de l’Italie

“C’est une série, certes. Mais Portobello, c’est aussi un film de six heures construit sur un crescendo redoutable”, estime le quotidien romain La Repubblica, vite rejoint par l’autre quotidien de la capitale italienne, Domani, qui trouve que “l’étiquette de minisérie est trop étriquée pour une œuvre de cette stature”. Avec plus d’une heure par épisode, assurément, Portobello est plus construit comme un propos cinématographique que comme une série.

L’histoire de Portobello, estiment les critiques, est d’une certaine manière l’histoire de l’Italie des années 1980, gangrenée notamment par la mafia et la corruption. Une Italie “provinciale jusqu’à la caricature”, pour le quotidien milanais Corriere della Sera, qui fait cette description :

“L’Italie rongée par l’indigence morale, l’hypocrisie, l’envie, la mythomanie, la rancœur des médiocres. Mais aussi l’Italie capable de se racheter et de repartir de zéro.”

Et cette Italie, Bellocchio l’a croquée avec brio, notamment à travers son choix “de situer la tragédie au sein d’une comédie”, note le site d’information milanais Il Post.

Le réalisateur a fait des partis pris de mise en scène forts, comme le fait d’“accorder autant d’importance aux victimes qu’aux bourreaux, et de les rendre tous, sans exception, inoubliables”, relève Domani. Ainsi, les personnages d’Enzo Tortora et de Giovanni Pandico sont traités avec le même souci de réalisme.

Le Corriere della Sera souligne cet équilibre bienvenu que l’on retrouve aussi dans le ton : Bellocchio “accomplit encore le miracle de réussir à être à la fois captivant et dérangeant, drôle et bouleversant, et toujours dans un équilibre instable entre farce et tragédie”.

Série kafkaïenne

Il marie la farce et le tragique à l’absurde d’un roman kafkaïen, ce que n’ont pas manqué de remarquer les critiques italiens. “Bellocchio signe là le film le plus kafkaïen de tous les temps”, salue La Repubblica, tandis que le Corriere della Sera s’enthousiasme pour “cette relecture spectaculaire, à la fois divertissante et triste, hyperréaliste mais avec cet onirisme propre à Bellocchio, du Procès de Franz Kafka”.

Si la série est si réussie, estime la presse, c’est en grande partie grâce à un casting impeccable. Le réalisateur d’Esterno notte “a réuni la fine fleur du cinéma italien”, remarque La Repubblica. Le Corriere della Sera a, pour sa part, particulièrement apprécié le jeu de Lino Musella, qu’il trouve “phénoménal”, allant jusqu’à écrire : “Il mérite un prix, une médaille, ou mieux encore.”

Même son de cloche du côté de La Repubblica, qui applaudit un “Fabrizio Gifuni impeccable, comme à son habitude, et le diabolique, virtuose Lino Musella, dans le rôle de Pandico”. Mais les rôles principaux ne sont pas les seuls à être plébiscités. Domani attire l’attention sur des “acteurs époustouflants, parfois méconnus, à l’image de Giovanni Buselli, qui restitue avec brio l’arrogance éhontée de Gianni Melluso (un des ‘camorristes’, également informateur de la police)”.

Parmi ce flot d’éloges, c’est sans aucun doute le journaliste d’Il Post qui offre le plus beau compliment possible à une série historique. Il explique que la création de Bellocchio ne lui a pas seulement rappelé des souvenirs sur une époque de l’Italie qu’il avait oubliée, “il les a aussi, d’une certaine manière, ‘rectifiés’”, grâce à une reconstruction “presque féroce, mais, [il] en [a] bien peur, lucide”.