Paul Gogo : “Vladimir Poutine a réussi à inculquer à la jeunesse russe le goût de la mort pour la Patrie”
Correspondant à Moscou pour "La Libre" depuis 2018 avant d'être contraint comme les autres journalistes occidentaux de quitter la Russie, Paul Gogo est revenu sur son expérience personnelle et la situation du pays lors de notre cycle de conférence "Le monde en mouvement".
Après avoir passé huit ans à arpenter la Russie comme correspondant pour La Libre, Paul Gogo publiait en mars son "livre d'adieu" à Moscou (Moscou Parano, 19€ 250p, éd du Rocher). Ce jeudi, il est revenu devant nos lecteurs sur son expérience personnelle, son attachement à la Russie, ainsi que la situation humaine et politique d'un pays plus que jamais placé sous l'autorité totale de Vladimir Poutine. Rencontre.
Après des élections législatives gagnées d'avance, le week-end dernier, dans quelle situation se trouve Vladimir Poutine ?
Le scrutin ne révèle pas grand-chose, si ce n'est à quel point il était important pour le Kremlin de renouveler le sentiment d'unité, et de donner à la population la sensation que le président est toujours soutenu massivement. Faute de débat public, les gens critiquent le pouvoir mais le font chacun de leur côté. Une élection comme celle-ci permet de faire croire à chaque citoyen russe qu'il est le seul à exprimer des critiques alors que la majorité du pays soutient irrémédiablement le président. En d'autres termes, c'est un appel à rentrer dans le rang.
Petite observation, toutefois : la fraude a été particulièrement massive, même pour la Russie, et je pense que cela dit quelque chose de l'état de Vladimir Poutine. Il en va de même pour ses tentatives constantes de dégrader les relations entre la Russie et les Européens en crédibilisant une attaque russe sur leurs territoires. Je vois cela comme des signes de fébrilité.
Même si rien de tout cela ne mènera Poutine à une chute, certains faits de société inquiètent le pouvoir central : l'agacement de la ligne dure du parti face à l'échec militaire en Ukraine, les critiques de la population face à la hausse des prix et les attaques en Russie, la réelle menace ukrainienne… Tout cela place Vladimir Poutine face à une forme de danger. Une source m'expliquait récemment que lors d'une réunion, les services de sécurité de Poutine lui avaient indiqué qu'ils ne pouvaient pas empêcher avec certitude une tentative d'assassinat à Moscou, et que la seule chose à faire était de renforcer les mesures de contrôle et de protection.
"Je suis toujours frappé de voir à quel point les Russes ont peur"Que sait-on de l'état d'esprit des Russes aujourd'hui ?
Les Russes ne sont ni stupides ni naïfs. Ils savent très bien comment fonctionnent les élections et quelle est l'ampleur de la fraude, mais ils jouent le jeu. Lorsque des critiques sont formulées plus ouvertement, on entend très souvent dire dans le pays que ce n'est le moment de les formuler parce que la Russie est dans une situation compliquée et qu'il ne faut pas la déstabiliser.
J'ai été surpris, le week-end dernier, de voir à quel point la fraude à l'ancienne comme le bourrage d'urnes était encore présente au cœur même de Moscou. Bien souvent ce bourrage ne se fait d'ailleurs pas sur demande du Kremlin, mais à l'initiative des dirigeants des bureaux de votes – souvent des personnes âgées acquises à Poutine – pour qui c'est simplement la façon de procéder et la meilleure façon de préserver une forme de stabilité.
"Vladimir Poutine a gelé le conflit en Ukraine en attendant une période plus propice"Que retenez-vous de votre expérience personnelle en Russie ?
L'inconvénient, quand on reste aussi longtemps dans un pays, c'est qu'à un moment les choses deviennent personnelles. On développe des attaches, et il devient d'autant plus important de raconter ce qui s'y passe. On m'accuse souvent d'être Russophobe, mais c'est tout l'inverse. J'ai quitté la Russie contraint, forcé (comme la quasi-totalité des journalistes étrangers, NdlR) et terriblement frustré. J'y suis arrivé en 2014 après avoir couvert la guerre dans le Donbass ukrainien, et je me souviens m'être dit à l'époque que j'assisterais un jour à la fin du Poutinisme. Le contexte était différent. Beaucoup d'observateurs, parfois Russes, pensaient que la guerre contre l'Ukraine était à ce point contre-nature qu'elle exploserait au visage du président. Il y avait encore des manifestations dans tout le pays. On imaginait que la nouvelle génération allait se rebeller, que les jeunes Russes modernes avec un accès numérique au monde auraient des envies d'ouverture. Mais Vladimir Poutine a réussi à faire accepter sa guerre et à inculquer à la jeunesse russe le goût de la mort pour la patrie. Avec le recul, c'est presque surprenant.

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