thejournalofsierraleonestudies.com

TEMOIGNAGES. “On se croyait en guerre” : des maires racontent leur combat en première ligne contre les incendies, la canicule ou la sécheresse

Dans leurs villes ou leurs villages, ces élus sont confrontés à ces phénomènes météorologiques extrêmes, aggravés par le réchauffement climatique. Chacun tente de gérer l'urgence, tout en réfléchissant à l'avenir de sa commune.

Climat Environnement S'informer

France Télévisions

Publié le 29/08/2026 07:09

Temps de lecture : 8min

Les maires sont en première ligne face aux catastrophes naturelles qui frappent les communes. (APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)
Les maires sont en première ligne face aux catastrophes naturelles qui frappent les communes. (APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)

Dans leurs villes ou leurs villages, ces élus sont confrontés à ces phénomènes météorologiques extrêmes, aggravés par le réchauffement climatique. Chacun tente de gérer l'urgence, tout en réfléchissant à l'avenir de sa commune.

Des canicules qui s'enchaînent, des incendies dantesques et une sécheresse historique. L'été 2026, marqué par plusieurs conséquences de la crise climatique, a mis la France à rude épreuve. Il s'est aussi révélé être un défi pour les maires, en première ligne face à ces catastrophes.

A Die (Drôme) et Talence (Gironde), Marylène Moucheron et Emmanuel Sallaberry ont lutté contre les flammes. Ailleurs, certains élus ont fait avec les moyens du bord pour rendre la canicule plus supportable ou trouver une solution face au manque d'eau. Et si l'été touche à sa fin, tous redoutent les prochaines années. D'autant que les autres saisons aussi charrient leur lot de désastres, comme à Saint-Omer (Pas-de-Calais), où l'édile se souvient des crues historiques de l'hiver 2023-2024. Cinq élus de terrain témoignent pour franceinfo.

Face au feu : "On n'avait pas d'expérience, alors on a agi par bon sens"

Quand elle repense à l'incendie qui a ravagé les alentours de Die (Drôme), le plus important de l'histoire récente de la Drôme, Marylène Moucheron songe au courage des pompiers et à la détresse des habitants. Après un premier feu fin juin, le massif de Justin a brûlé pendant deux semaines en juillet. Plus de 4 000 hectares sont partis en fumée. "On se croyait en guerre. Il y avait des militaires partout pour dégager les pistes, des pompiers et la sécurité civile… On était parfois amenés à évacuer en pleine nuit, raconte la maire (divers centre). Il y avait de la peur et de la psychose."

La fumée d'un incendie qui ravage la forêt située au-dessus des maisons du village de Barsac, près de Die, dans la Drôme, le 7 juillet 2026. (NICOLAS GUYONNET / HANS LUCAS / AFP)
La fumée d'un incendie qui ravage la forêt située au-dessus des maisons du village de Barsac, près de Die, dans la Drôme, le 7 juillet 2026. (NICOLAS GUYONNET / HANS LUCAS / AFP)

Au plus gros de ce "feu zombie", la commune de 5 000 habitants (dont la population double en été) a vécu au rythme des ordres d'évacuation, sous les fumées noires et au milieu des pompiers et militaires installés dans les gymnases et stades réquisitionnés. "Les habitants appelaient ou venaient à la mairie, ils étaient perdus, alors il a fallu se structurer." Un élan de solidarité s'est formé : les élus et les bénévoles se sont relayés jour et nuit, ont formé des groupes pour récolter des dons alimentaires, soutenir les pompiers et les agriculteurs ou aider aux évacuations préventives.

Une cohésion qui a donné du courage à Marylène Moucheron, élue en mars. "On n'avait pas d'expérience, alors on a agi par bon sens. Les débuts avec la préfecture ont été tendus, mais ensuite ça a été, si bien que j'avais la préfète chaque soir à 23 heures", explique l'édile, qui a passé dix jours "en pilote automatique, 24 heures sur 24".

Face à la sécheresse : "Il y a des solutions, mais il va falloir se retrousser les manches"

Durant des semaines, les sources d'eau de L'Isle-sur-Serein, dans l'Yonne, se sont taries. Jusqu'à ce jour de début août où Stéphane Morel a dû faire appel à des camions-citernes pour ravitailler en eau potable les 670 habitants de sa commune. Depuis, un poids lourd passe trois fois par jour. "On est au pied du mur. J'habite ici depuis quarante-neuf ans : on a déjà connu la sécheresse, mais ça, jamais. Il y a quelques jours, on a failli manquer d'eau : il ne restait que 50 centimètres dans le château d'eau, contre plusieurs mètres en temps normal", témoigne le maire sans étiquette de ce village, qui compte notamment un Ehpad et un foyer pour adultes handicapés.

"Mon inquiétude, c'est qu'on ouvre le robinet et qu'il n'y ait plus d'eau", craint Stéphane Morel, dont les équipes municipales ont fait du porte-à-porte pour expliquer la situation et rassurer les habitants. Dans cette commune pas habituée aux sécheresses, chacun est prié de surveiller sa consommation : ne pas prendre de bain, couper l'eau lors du brossage des dents et ne pas arroser les potagers et les fleurs. "Cela nous a permis de réduire notre consommation d'eau de 10% chaque jour." L'élu s'est aussi frotté à des indisciplinés et quelques "râleurs", qui lui ont reproché le coût (dont le total n'est pas encore estimé) du ravitaillement en eau.

"L'eau va devenir un luxe", s'alarme celui qui est en fonction depuis 2020. Il y a quelques années, il a fait construire un deuxième puits afin de parer aux étés plus difficiles. Il plaide désormais pour l'installation de retenues d'eau destinées à faire des stocks en hiver – une méthode qui fait débat. "Il y a des solutions, mais il va falloir se retrousser les manches", souffle le maire, qui dit s'être senti démuni et abandonné par les pouvoirs publics lors de cet épisode de sécheresse.

Face à la canicule : "Plus on est présent sur le terrain, plus on a d'infos"

A Allonnes, il a fait jusqu'à 41,8°C lors de la canicule infernale de juin. Du jamais-vu dans cette ville de la banlieue du Mans (Sarthe), où la moitié des 11 000 habitants vivent dans des HLM, souvent synonymes de bouilloire thermique. "L'été a été difficile, et encore plus dans les quartiers populaires", résume le maire communiste, Gilles Leproust. Les canicules à répétition lui ont rappelé la période du Covid, avec "des gens cloîtrés chez eux et moins de vie sociale". Il a aussi remarqué que la chaleur irritait tout le monde, et qu'il y a eu "des petites montées de tension" au quotidien.

"La gestion du bruit la nuit n'a pas été évidente. Les gens sortaient le soir, mais cela pouvait créer des conflits, avec les ados qui font du bruit ou ceux qui font les andouilles en moto à minuit alors que tout le monde a les fenêtres ouvertes pour aérer."

Gilles Leproust, maire communiste d'Allonnes

à franceinfo

Dans une ville où beaucoup n'ont pas eu la chance de partir en vacances, la mairie a aussi mis en place des activités, comme des séances de cinéma et de théâtre en plein air, l'instauration d'un ticket d'entrée à la piscine à un euro ou encore l'organisation de stages de natation pour éviter les noyades.

L'une des priorités a évidemment été le soutien aux administrés les plus fragiles. La ville tient un registre des personnes seules, souvent âgées, que les agents municipaux ont appelées régulièrement pour prendre des nouvelles et marteler les messages importants (s'hydrater, fermer les volets). "Il y a parfois des trous dans la raquette avec des invisibles, mais plus on est présent sur le terrain, plus on a d'infos." Avec le réchauffement climatique et ces étés caniculaires qui vont être amenés à se répéter, Gilles Leproust, par ailleurs président de l'association des maires Ville et banlieue de France, appelle à accélérer la rénovation des quartiers populaires et à investir dans les écoles "pour les rendre plus vivables".

Face aux inondations : "Il ne s'agit plus de protéger le territoire contre l'eau, mais d'apprendre à vivre avec"

L'été n'est pas la seule saison durant laquelle les élus doivent faire face aux aléas climatiques. Lors de l'hiver 2023-2024, les inondations ont "profondément marqué le territoire de Saint-Omer", se remémore François Decoster, maire centriste de cette commune du Pas-de-Calais. Dans le bassin de l'Aa, près de 300 000 habitants ont été affectés par les crues, en novembre et décembre. Dans certaines maisons, l'eau n'a pu être totalement évacuée qu'au bout de presque trois semaines. Et après quelques jours de répit, une seconde vague est survenue, début janvier. Dans tout le Pas-de-Calais, 9 300 habitations ont été sinistrées, selon la préfecture.

Une riveraine marche dans une rue inondée de la ville de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, le 4 janvier 2024. (AMEER ALHALBI / ANADOLU / AFP)
Une riveraine marche dans une rue inondée de la ville de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, le 4 janvier 2024. (AMEER ALHALBI / ANADOLU / AFP)

Cette répétition des événements a "lourdement affecté les habitants, confrontés aux dégâts matériels, aux difficultés de relogement et aux conséquences psychologiques", se rappelle l'édile avec tristesse. Dans plusieurs communes, des maisons ont même dû être détruites et leurs occupants relogés grâce au fonds Barnier.

Depuis, Saint-Omer multiplie les travaux : consolidation des berges, réfection des voiries, sécurisation des ouvrages et création d'un déversoir. La priorité est désormais d'améliorer l'évacuation de l'eau vers la mer. Des projets de répartiteur entre les bras de l'Aa et de renforcement des capacités de pompage sont étudiés. Lors des crues, des pompes néerlandaises, slovaques et tchèques avaient été mobilisées grâce au mécanisme européen de protection civile.

Missionné par Emmanuel Macron, le maire de Saint-Omer s'était rendu, à l'époque, aux Pays-Bas, pour trouver des solutions et améliorer les systèmes d'évacuation d'eau. "Il ne s'agit pas de copier le modèle néerlandais, mais de s'en inspirer", explique l'élu. Le pays a développé le programme "De la place pour la rivière" : plutôt que de chercher uniquement à contenir les crues, il faut aussi leur réserver des espaces. La gouvernance de l'eau, plus centralisée aux Pays-Bas, est également une source d'inspiration pour l'édile. L'objectif n'est "plus seulement de protéger le territoire contre l'eau, mais d'apprendre à vivre avec."

Face à l'avenir et aux incertitudes : "On se fera peut-être engueuler demain, mais on aura fait ce qu'on croit juste"

En Gironde, l'été 2026 laissera une trace durable, après les incendies de fin juillet. Si les feux ont été contenus en une dizaine de jours, leurs conséquences s'inscriront dans le temps long. Et, quatre ans après les brasiers de 2022, Emmanuel Sallaberry, maire sans étiquette de Talence, commune de l'agglomération bordelaise, estime que certaines leçons n'ont été que partiellement tirées. Il réclame davantage de moyens pour la protection civile et les sapeurs-pompiers, ainsi qu'une capacité d'intervention plus rapide. "ll va falloir qu'on agisse beaucoup plus vite", insiste-t-il, plaidant pour une véritable "culture du feu".

Une maison incendiée, touchée par le feu de forêt qui a ravagé la Gironde, au Porge, le 15 août 2026. (OLIVIER MORIN / AFP)
Une maison incendiée, touchée par le feu de forêt qui a ravagé la Gironde, au Porge, le 15 août 2026. (OLIVIER MORIN / AFP)

Les collectivités, en première ligne, se heurtent à un obstacle, juge l'élu : le manque de visibilité financière. Elles doivent désormais arbitrer entre transition écologique, action sociale, culture, sport et rénovation des équipements publics, alors que leurs budgets restent incertains. "Comment voulez-vous prioriser ?", interroge le vice-président de Bordeaux Métropole, qui demande à l'Etat d'accorder davantage de lisibilité budgétaire aux communes.

A cette contrainte financière s'ajoute la complexité administrative, dénonce Emmanuel Sallaberry. Réglementations, études et procédures de marchés publics freinent selon lui des projets qui nécessiteraient d'être menés rapidement. Une contradiction de plus en plus difficile à accepter face à l'accélération du changement climatique. Pendant les incendies, les élus ont pu agir immédiatement, sans attendre les procédures habituelles. "On se fera peut-être engueuler demain, mais on aura fait ce qu'on croyait être juste", résume l'élu.

Mais, à quelques mois de l'élection présidentielle, "le risque serait de transformer l'année à venir en année d'attente". "Le calendrier climatique, lui, n'attend pas", rappelle le maire de Talence. Pour lui, les décisions doivent être prises dès maintenant, avant que l'été 2027 ne vienne rappeler, une nouvelle fois, la nécessité d'agir.

Sur le même thème