On ne se sortira pas de la crise climatique comme on s’est sorti du Covid-19 et de la crise financière de 2008
Incendies et canicules sont les signes d’un bouleversement profond dont la classe politique ne semble pas prendre la mesure. Contre cette inertie irresponsable, l’économiste Guillaume Duval encourage à une vraie remise en question, rappelant que contrairement aux crises précédentes, celle-ci ne passera pas.
Cet été, nous avons changé de monde : finie la « douce France ». Nos forêts meurent et brûlent. Nos fleuves sont asséchés. Les centrales nucléaires sont à l’arrêt. Les agriculteurs ne produisent quasiment plus rien. Les bêtes crèvent dans les étables et on sait plus quoi faire de leurs cadavres. On ne trouve plus de salades ni de légumes sur les marchés. Les touristes ont disparu. Nos villes et leurs appartements se révèlent invivables. Le chômage et l’inflation, qui étaient déjà à la hausse avant l’été, vont exploser à la rentrée…
Pour l’instant, le business as usual domine…
Pourtant, Emmanuel Macron continue à parader en jet ski à Brégançon. Bien qu’aucun migrant ne soit entré dans l’Union européenne (UE) après Ceuta, l’immigration continue d’occuper tous les médias. Alors que, au train où vont les choses, cela pourrait être bientôt notre tour de devoir migrer. On continue de nous promettre toujours plus de centrales nucléaires et de data centers. La FNSEA et les ministres qui sont à son service sont bien décidés à tout faire pour que l’agriculture productiviste puisse continuer comme avant. Edouard Philippe et Gabriel Attal continuent de se déchirer pour savoir lequel d’entre eux deux marchera le plus sur les platebandes du RN. Le gouvernement de Sébastien Lecornu continue de préparer un budget qui va, comme d’habitude, épargner les plus riches et couper dans les dépenses pour l’environnement, la santé, l’éducation…
Avec les événements de cet été, on aurait pu penser que le débat public basculerait, que tout tournerait désormais autour de l’écologie et de l’adaptation au changement climatique, que la classe politique rivaliserait (enfin) d’imagination pour chambouler les politiques publiques et se mettre à la hauteur du défi colossal auquel nous sommes désormais confrontés. Mais pour l’instant, rien, business as usual. Même la gauche et les écologistes qui avaient pourtant, beaucoup plus que les autres, mis en avant la question du changement climatique et des mutations qu’elle impose, n’arrivent manifestement pas à embrayer pour l’instant sur ce terrain. Et c’est toujours la force politique la plus antiécologique qui semble pouvoir tirer une fois de plus les marrons du feu (c’est le cas de le dire) de cet été de folie…
Comme après la mégacrise financière de 2008 et l’épidémie dévastatrice de Covid-19, les forces puissantes du « monde d’avant » semblent en effet en mesure d’empêcher de tirer les conclusions de la crise climatique majeure que nous venons de vivre pour continuer comme s’il ne s’était rien passé. Elles s’appuient sur la volonté compréhensible d’éviter des remises en cause douloureuses et des changements pénibles et coûteux, toujours très présente dans l’opinion. La situation peut donc sembler légitimement désespérante et désespérée à ce stade, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.
On ne peut pas tricher avec la crise climatique
Contrairement à la crise financière ou à la pandémie de Covid-19, épisodes de courte durée rapidement passés par pertes et profits, il ne sera cette fois tout simplement pas possible de zapper les conséquences de la crise climatique. Celle-ci est en effet un phénomène permanent aux conséquences incontournables : elle est là et bien là. Et non seulement elle va durer mais elle devrait encore s’aggraver à l’avenir. Si la société française (et l’humanité) veulent avoir une chance de survivre, il n’y a pas d’autre solution que de faire à marche forcée ce qu’il faut pour l’atténuer d’une part et s’y adapter d’autre part. En veillant à ce que ces deux volets indispensables de l’action face au changement climatique se complètent et se renforcent en permanence.
Toutes celles et tous ceux qui nous proposent de faire comme si rien ne s’était passé en continuant d’être obnubilé par la dérégulation, la baisse des dépenses publiques et des impôts, l’immigration… toutes celles et tous ceux qui continueront à vouloir étrangler financièrement les collectivités locales, les empêchant d’agir pour protéger leurs territoires, ou à poursuivre les dérives de l’agriculture productiviste, ne feront que précipiter le pays dans le mur et les Français.es finiront par s’en rendre compte.
Le souci est que nous n’avons pas le temps de laisser cette prise de conscience se faire spontanément : si l’élection présidentielle de l’an prochain devait aboutir à la poursuite du désastre macroniste ou à la victoire de l’extrême droite, nous aurions, entre autres choses, perdu au minimum cinq années dans la course contre la montre engagée pour l’adaptation de notre société et de notre économie au changement climatique.
Vaincre l’immobilisme écologique
C’est donc dès les prochains mois qu’il nous faut réussir à vaincre les forces puissantes du business as usual. Cela dépend bien sûr de la capacité des dirigeant.es de la gauche écologique, sociale et démocratique à tracer un chemin crédible pour le pays en matière d’adaptation au changement climatique. Il faudra évidemment une impulsion publique puissante mais, pour être efficace, ce chemin doit embarquer tous les acteurs à l’échelle de tous les territoires, y compris les entreprises privées dont c’est aussi l’intérêt. Ce n’est pas de l’étatisme généralisé que promeut Jean-Luc Mélenchon dont nous avons besoin mais d’une mobilisation de toutes les forces sociales analogue à celle qui avait permis la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale.
Mais gagner dès maintenant la bataille contre les forces formidables de l’immobilisme écologique dépend aussi et surtout de la mobilisation de tou.tes : chacun et chacune d’entre nous peut (et doit) agir dès cet automne partout où iel est présent.e pour changer la donne sur ce terrain avant qu’il ne soit trop tard.
BIO EXPRESS
Coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », Guillaume Duval a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et ex-vice-président de la Commission. Il a signé le manifeste « Construire 2027 », lancé par Raphaël Glucksmann, Boris Vallaud et Yannick Jadot.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Guillaume Duval