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« On n’a plus de temps à perdre avec les pénibles et les emmerdeurs » : Philippe Bouvard a tiré son irrévérence

Radio, télévision, presse écrite : son espièglerie a réjoui les Français. À 96 ans, l’éternel galopin a rejoint le ciel des malicieux. Jacques Mailhot, sociétaire historique des « Grosses têtes », dresse le portrait de son vieux compère Philippe Bouvard.

Le farniente au bord de la piscine, une douce illusion pour ce drogué de l’actu, incapable de s’arrêter. Dans sa maison de Valbonne (Alpes-Maritimes), en juillet 1986.

Le farniente au bord de la piscine, une douce illusion pour ce drogué de l’actu, incapable de s’arrêter. Dans sa maison de Valbonne (Alpes-Maritimes), en juillet 1986.

© Frédéric PIAU / GAMMA RAPHO

Jacques Mailhot 31/08/2026 à 13:43

Radio, télévision, presse écrite : son espièglerie a réjoui les Français. À 96 ans, l’éternel galopin a rejoint le ciel des malicieux. Jacques Mailhot, sociétaire historique des « Grosses têtes », dresse le portrait de son vieux compère Philippe Bouvard.

C’était un après-midi de printemps dans un studio de la Maison de la Radio, je me retrouvais devant le « redouté » Philippe Bouvard pour lui présenter un sketch intitulé « Les bigotes » que j’interprétais au Théâtre de Dix Heures.

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Quelques jours plus tôt, sa ravissante assistante – ses assistantes étaient toujours ravissantes – avait passé le bout de son nez dans ce petit théâtre que ­Philippe connaissait bien, puisqu’il en avait été l’attaché de presse et que la directrice, Oléo Arnaud, était la marraine de sa fille aînée. Le soir, Oléo m’avait confié : « Philippe Bouvard va vous appeler. » Le lendemain, en effet, j’avais rendez-vous à la Maison de la Radio. C’était en 1974, notre première rencontre. Philippe m’écouta attentivement. Je le vis sourire puis glousser de bas en haut avec ce rire bon enfant qui ne le quittera jamais. C’était un monologue. Il me conseilla d’en faire un dialogue, ce qui se révéla un judicieux conseil. Le samedi suivant, grâce à Philippe, je faisais ma première apparition télévisée dans « Dix de der », un talk-show impertinent dont il fut le créateur à la télévision française.

Le réalisateur était Alexandre Tarta. Il m’avait installé face à Philippe avec des « gaffeurs » au sol pour fixer mon intervention. Philippe lui demanda de me rapprocher. Je proposai de décoller les gaffeurs et de les replacer au nouvel endroit, lorsque Philippe me glissa : « Si vous faites en plus le travail des techniciens, vous allez être très vite apprécié dans la maison. » Je lui répondis que c’était un moyen d’avoir une bonne critique télé dans « L’Humanité ». Nous partîmes dans un même éclat de rire. Quelques mois plus tard, je croisai, à l’angle de la rue François Ier et de l’avenue Montaigne, une femme élégante : « Je suis Colette Bouvard, la femme de Philippe. Mon mari vous aime beaucoup. Vous verrez… »

Devant « Le Figaro », où il a commencé comme garçon de courses pour le service photographique, avec l’aviateur et grand reporter Pierre Voisin, en 1959.

Devant « Le Figaro », où il a commencé comme garçon de courses pour le service photographique, avec l’aviateur et grand reporter Pierre Voisin, en 1959.

Getty Images / © PVDE / Bridgeman Images

J’étais sur Inter mais il me voulait aux « Grosses têtes » : « Il serait temps que vous pensiez à rejoindre la famille… »

Sur la pointe des pieds, je venais sans le savoir d’entrer dans la maison Bouvard. Quelques années plus tard, alors que Philippe commençait à faire grimper les audiences de ses célèbres « Grosses têtes », il me proposa de rejoindre sa dream team aux côtés de Jean Dutourd, Jean Yanne et Jacques Martin.

J’étais emballé bien sûr, mais quelle trouille à l’idée de me frotter à ces monuments que j’écoutais « religieusement » alors que j’étais élève chez les frères maristes. Mais Jacques Martin et les deux Jean étaient de généreux compères qui savaient tendre la main au benjamin que j’étais. Je me sentais des leurs… Sauf que, depuis 1975, j’avais rejoint l’équipe de « L’oreille en coin », l’émission de Pierre Codou et Jean ­Garretto, et que Pierre Wiehn, le patron d’Inter, ne l’entendait pas de cette oreille. Cette bigamie entre RTL et France Inter était impossible, et ce n’est pas sans une légère amertume que Philippe dut me rendre à ce qu’il appela « ma famille adoptive ».

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Grand, mais beau joueur… Chacun le sait… Philippe Bouvard ne m’oublia pas pour autant. En 1981, la présidentielle en perspective, j’avais commis un spectacle « Pluraliste que moi tu meurs ». Un matin je reçus cet appel de Philippe : « On me fait des cachotteries, vous faites un spectacle sans m’en parler. Vous savez que j’ai un rendez-vous quotidien sur Antenne 2 qui s’appelle ­“Passez donc me voir”. Je vous attends lundi. » Colette ne s’était pas trompée. Philippe et moi, c’était du sérieux, comme aurait dit un ancien président. Je connus une nouvelle récidive bien des années plus tard. Nous étions au théâtre Alexandre Dumas à Saint-Germain-en-Laye pour saluer la mémoire du député-maire Michel Péricard. À la demande de son épouse, Catherine, j’avais évoqué Michel en présence de Bernadette Chirac. Coup de fil de Philippe : « Bravo mon cher Jacques, non seulement vous avez fait sourire Bernadette, ce qui n’a pas l’air d’être fréquent, mais votre hommage à notre copain était émouvant et courageux. Si mes renseignements sont bons, vous avez fini vos infidélités… Il serait temps que vous pensiez à rejoindre la famille. »

Il ne prend rien au sérieux, pas même les récompenses. Pour lui, des cocottes en papier. Ici en 1957 pour fêter son Prix de la chronique parisienne, entouré des actrices Rosine Luguet (à g.) et Jacqueline Gauthier (à dr.).

Il ne prend rien au sérieux, pas même les récompenses. Pour lui, des cocottes en papier. Ici en 1957 pour fêter son Prix de la chronique parisienne, entouré des actrices Rosine Luguet (à g.) et Jacqueline Gauthier (à dr.).

GAMMA RAPHO / © KEYSTONE-FRANCE

Philippe détestait les enterrements. « À mon âge, me disait-il, je préfère éviter les cimetières, j’ai l’impression de partir en repérage »

Le lundi suivant j’étais au micro des « Grosses têtes ». Je retrouvais avec bonheur Jean Yanne, Sim et Jean Dutourd. Quinze années d’éclats de rire et de complicité venaient de commencer. Nous comptions quelques amis communs comme Michel Charasse, avec lequel nous partagions un goût malicieux pour les dessous de l’actualité dont on se délectait au cours de dîners hilarants, où les arrière-cuisines de la politique occupaient tout autant la table que les spécialités du chef. Mais aussi un autre ami et complice exceptionnel, Jean-Claude Brialy. Philippe avait une grande estime pour Jean-Claude qui le lui rendait bien. Ces deux personnages étaient de la même trempe. Ils savaient conjuguer l’amitié en lettres majuscules. Lorsque Jean-Claude nous convia à son ultime représentation, Philippe, qui détestait les enterrements car, disait-il, à partir d’un certain âge, si on n’y prend garde on passe sa vie avec les pompes funèbres, me proposa ceci : « Je vais à Notre-Dame et, si vous le voulez, vous allez au cimetière de Montmartre. Nous partagerons ainsi notre tristesse. À mon âge, je préfère éviter les cimetières, j’ai l’impression de partir en repérage. »

Ainsi était Philippe. Facétieux mais empathique. Lorsque ma mère disparut, il me téléphona. « Je pense à vous. J’ai connu cette épreuve. Sachez que désormais, pour le grand départ, vous êtes en première ligne. C’est un changement de statut non négligeable. »

Alors qu’il avait passé sa vie à traquer ­l’information essentielle comme le scoop malicieux, Philippe avait gagné avec le temps une sérénité et un plaisir de vivre qu’il avait longtemps mis de côté.

Rolls, Ferrari : il collectionne les bolides. « J’ai longtemps fait l’emplette de véhicules au capot beaucoup plus long que mon CV. » À Valensole, en 1985.

Rolls, Ferrari : il collectionne les bolides. « J’ai longtemps fait l’emplette de véhicules au capot beaucoup plus long que mon CV. » À Valensole, en 1985.

GAMMA RAPHO / © Patrice PICOT

« Tout ce que je sais de la vie, du monde et des hommes, je l’ai appris dans les salles de jeu. » Il s’en était même fait aménager une dans le sous-sol de son domicile parisien. En 2010.

« Tout ce que je sais de la vie, du monde et des hommes, je l’ai appris dans les salles de jeu. » Il s’en était même fait aménager une dans le sous-sol de son domicile parisien. En 2010.

Paris Match / © Philippe Petit

C’est à cette époque-là, alors que le crépuscule de la vie commençait à toquer à sa porte, qu’il m’expliqua ne plus vouloir travailler qu’avec les gens qu’il aimait et qui l’aimaient aussi. « On n’a plus de temps à perdre avec les pénibles et les emmerdeurs. » Cela nous valut une semaine inoubliable avec cette série d’émissions que nous avons enregistrées dans sa villa sur les hauteurs de Cannes. Seuls avaient été conviés les historiques et les copains des « Grosses têtes ». Pour nous accueillir, Colette et Philippe avaient mis les petits plats dans les grands. La table était royale, la piscine divine et le rire impérial. Ce fut notre ultime rendez-vous avec notre cher Sim et notre ami Georges Lautner.

À la rentrée de septembre, rebelote… Nous fîmes une turbulente escapade à Bruxelles afin d’aller saluer et remercier tous les amis belges qui, en coulisses, avaient œuvré discrètement au retour de Philippe sur l’antenne de RTL. Le dîner à La Villa Lorraine fut aussi épique que chaleureux, conclu par ce mot de Philippe : « Les Belges sont plus malins que nous. Ils n’ont plus de gouvernement et ça marche nettement mieux. »

C’est dans le Thalys du retour que Philippe me proposa de rejoindre le Club des Cent. Avec celui de Jean Vitaux, son parrainage s’avéra décisif. « Vous verrez, on y mange plutôt mieux qu’ailleurs, et vous qui adorez les pages saumon du “Figaro”, vous allez connaître le Cac 40 de l’intérieur. »

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La 2 500e des « Grosses têtes », diffusée sur Antenne  2 en 1985, et sa joyeuse troupe. Au premier rang (de g. à dr.) : Jean Yanne, Olivier de Kersauson, Bernard Tapie, Patrick Baudry et Gloria Lasso.

La 2 500e des « Grosses têtes », diffusée sur Antenne 2 en 1985, et sa joyeuse troupe. Au premier rang (de g. à dr.) : Jean Yanne, Olivier de Kersauson, Bernard Tapie, Patrick Baudry et Gloria Lasso.

GAMMA RAPHO / © Frédéric REGLAIN

Les sociétaires à l’École polytechnique lors d’une émission spéciale à Palaiseau, en janvier 1983. Avec (de g. à dr.) : Philippe Castelli, Jacques Martin, Olivier de Kersauson et Patrick Sébastien.

Les sociétaires à l’École polytechnique lors d’une émission spéciale à Palaiseau, en janvier 1983. Avec (de g. à dr.) : Philippe Castelli, Jacques Martin, Olivier de Kersauson et Patrick Sébastien.

GAMMA RAPHO / © KEYSTONE-FRANCE

Affable, il pouvait être cinglant avec les imposteurs, tout en gardant un sens aigu de l’autodérision

Philippe aimait la cuisine bourgeoise et les plats mijotés. Le gigot de sept heures était l’un de ses plats préférés. Il était peu porté sur la nouvelle cuisine. Un jour où nous déjeunions avec nos camarades du Club chez un multi-étoilé, globe-trotteur de surcroît, il me glissa à l’oreille : « Pour une fois qu’il est présent dans la cuisine, il va pouvoir découvrir son restaurant. »

Souvent affable, Philippe pouvait être cinglant avec les imposteurs, tout en gardant un sens aigu de l’autodérision. Lors d’un déjeuner où chaque convive devait signer le menu, il glissa à son voisin : « N’oubliez pas de me rendre mon stylo, je n’ai que ça pour gagner ma vie. »

Dans le même registre, il me racontait parfois son service militaire en Allemagne, où il était censé conduire une moto flanquée d’un side-car. « Étant donné ma taille, c’était la moto qui conduisait et pas l’inverse. C’est ce qu’on appelle le génie militaire. »

Avec pour copilote son aînée, Dominique. Philippe travaillant sans cesse, ses filles seront surtout élevées par leur mère.

Avec pour copilote son aînée, Dominique. Philippe travaillant sans cesse, ses filles seront surtout élevées par leur mère.

© DR

Avec Colette, dans les années 1980. Leur couple a traversé les décennies, même si la mer ne fut pas toujours d’huile.

Avec Colette, dans les années 1980. Leur couple a traversé les décennies, même si la mer ne fut pas toujours d’huile.

© DR

Prendre le sérieux avec humour et l’humour avec sérieux était sa raison d’être

À table comme au micro, dans la vie comme à la radio, on s’amusait beaucoup. Travailleur acharné aussi précis que pressé, il savait ponctuer son marathon professionnel quotidien de pauses conviviales et joyeuses. Philippe Bouvard aura été une exception parmi ses confrères. Grâce à son sens du verbe et son esprit fulgurant, il pouvait aussi bien déshabiller le politicien le plus retors que partir dans des fous rires inextinguibles avec les saltimbanques. Prendre le sérieux avec humour et l’humour avec sérieux était sa raison d’être.

Pour l’élève dilettante qu’il avait été – il évoquait avec malice ses multiples renvois de différents lycées – et le Pic de La Mirandole qu’il était devenu à force de lecture et de curiosité, quelle magnifique revanche !

Grand amateur de chocolat, Philippe aura croqué tous les pans de la vie avec une égale gourmandise, mais, au-delà de son immense réussite personnelle, il aura surtout ouvert à de nombreux artistes les portes du succès. J’ai rarement vu quelqu’un se réjouir autant du succès des gens qu’il appréciait. Un ego-altruiste, voilà, peut-être, ce qu’était vraiment Philippe Bouvard.

Toujours en ligne avec RTL, à quelques heures de Noël, dans son bureau, à Paris, le 24 décembre 2018.

Toujours en ligne avec RTL, à quelques heures de Noël, dans son bureau, à Paris, le 24 décembre 2018.

Paris Match / © Alvaro Canovas

La fée Bouvard avec ses héritiers spirituels, venus des « Grosses têtes » ou de son « Théâtre ». De g. à dr., au 1er  rang : Pierre Bellemare, Stéphane Bern, Chantal Ladesou, Bernard Mabille, Michèle Bernier, Pascal Légitimus ; au 2e rang : Vincent Perrot, Jean-François Derec, Jacques Mailhot, Smaïn, Jean-Jacques Peroni, Chevallier et Laspalès. Au Point-Virgule, à Paris en 2012.

La fée Bouvard avec ses héritiers spirituels, venus des « Grosses têtes » ou de son « Théâtre ». De g. à dr., au 1er rang : Pierre Bellemare, Stéphane Bern, Chantal Ladesou, Bernard Mabille, Michèle Bernier, Pascal Légitimus ; au 2e rang : Vincent Perrot, Jean-François Derec, Jacques Mailhot, Smaïn, Jean-Jacques Peroni, Chevallier et Laspalès. Au Point-Virgule, à Paris en 2012.

Paris Match / © Vincent Capman