« On est plus jamais tranquilles » : six ans après la tempête Alex, les habitants de la vallée de la Vésubie vivent la peur au ventre à la moindre goutte
Traumatisés par la tempête de 2020, les habitants du quartier Deloutre, à Saint-Martin-Vésubie, vivent dans l’angoisse des crues et l’attente interminable de la construction de leur pont, emporté par les eaux il y a six ans.
Le ciel est menaçant sur Saint-Martin-Vésubie. Il crachine à peine, presque rien. Mais, comme à chaque fois que la grisaille l’emporte dès le mois d’octobre, le fantôme d’Alex ressurgit et noue les ventres. « À chaque fois qu’il pleut, j’ai peur. Là, je reste chez moi, mais après Alex, je suis partie à Antibes vivre chez ma fille toute la fin d’année 2020. Je n’arrivais pas à rester à la maison, je ne dormais plus », confie Josy, qui habite tout près du Boréon.
La septuagénaire n’est pas la seule à trembler dès que les nuages pointent le bout de leur nez. Annie, une autre Saint-Martinoise, reconnaît avoir perdu une bonne dose d’insouciance.
La mère de famille avance à pas prudents sur son « passage pédestre », cet unique et fragile fil qui la relie au reste du monde, tout au bout du quartier Deloutre. « Regardez. Le mur du voisin s’est effondré, impossible de faire venir un camion pour le reconstruire. Celui au dos de ma maison gonfle, il peut lâcher aussi. Bientôt, on ne passera même plus à pied, et je ne pourrai plus sortir de chez moi », souffle-t-elle.
Deloutre, quartier enclavé
Six ans après, elle arrive à sourire. Pourtant, rien n’est simple pour elle, comme pour ses voisins. Ici, vit une quarantaine de personnes. Le pont Deloutre emporté par les flots n’a toujours pas été reconstruit. « Il était joli comme tout avec ses arcades », se rappelle Marguerite. La retraitée habite de l’autre côté. Ce côté qui n’est pas enclavé. Annie et ses voisins, eux, sont privés d’accès pérenne au village. Leur seule issue : un passage à gué qu’il est interdit d’emprunter à la moindre alerte météo : « Même en vigilance jaune », dit-elle. Annie hausse les épaules : « Pourtant on est bien obligés si on veut aller travailler, alors on brave la tempête, mais les personnes âgées quand il pleut, elles ne bougent plus du tout ».
« À chaque vigilance, on est tout le temps en train de regarder le téléphonei. Est-ce qu’il faut sortir les voitures et les garer en face au village. Est-ce qu’il faut partir ? Psychologiquement, c’est très compliqué, on est plus jamais tranquilles », se désole la Saint-Martinoise à la vie suspendue à la météo.
Les maisons rayées de la carte
Face à sa demeure qui date des années 1920, avant il y avait le stade de foot. Aujourd’hui, il n’y a plus rien que la rivière. « La nuit de la tempête Alex, la maison tremblait, on est restés. Mais quand on a vu une vague recouvrir le terrain et tout emporter, j’ai pris mes deux filles et mon chien et on est partis, on est arrivés à la station-service… mais il n’y avait plus de station-service, elle avait déjà été emportée », se souvient-elle. La famille a vécu quatre mois dans un hébergement au sein de la résidence Altitude 1000, avant de rejoindre son foyer, épargné par les éléments déchaînés.
Son regard se perd de l’autre côté et se heurte à un amas de pierres, près de l’eau. « Là il y avait la maison de ma voisine, qui a été détruite car trop proche du lit de la rivière, une maison Fonds Barnier », articule Annie. Ce n’est pas la seule bâtisse à avoir été rayée de la carte.
« Enfin, ça bouge »
« 180 maisons ont été perdues à Saint-Martin », détaille Clément Baccialon. Le jeune artisan, enfant du pays, est sapeur-pompier, adjoint au chef de centre. Lors de la tempête, il a aidé les habitants, notamment pour les évacuations. Une nuit d’enfer gravée au fer rouge. « Il faut maintenant recartographier le village, refaire un plan d’urbanisme pour voir où l’on peut reconstruire. C’est important », assure le jeune homme. Qui se félicite de la reprise des travaux. « Les ponts Maïssa et Venanson prennent forme, enfin, ça bouge ! Quand je vois que dans la Roya, tout est fini, et qu’ils ont planté des fleurs, nous, on avait six ans de retard, on se sentait oubliés, là on a un président de la Métropole [Éric Ciotti, ndlr] qui prend les choses en main et qui vient s’exprimer devant nous, ça fait du bien », sourit Clément.
Patrice Lapoirie / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP
Josy abonde : « Il y a de nouveau des ouvriers partout, les ponts ça avance, on est contents, mais ça n’enlève pas la peur, je crois qu’on ne sera plus jamais vraiment sereins ».
Et peut-être aussi une lueur au bout du tunnel… Deloutre ? Éric Ciotti a annoncé que les études pour sa reconstruction commençaient à la fin de l’année. Le président de la métropole souhaite que les travaux commenceront fin 2027 et qu’il pourra inaugurer l’équipement fin 2028. « J’espère », pose prudemment Annie.