‘On a voulu normaliser mon corps’ : Coralie transforme son calvaire médical en arme de sensibilisation - RTBF Actus
"A ce moment-là, je suis un peu réifiée. Je suis un peu vue comme un monstre. On me dit que mon corps n'est pas normal et donc ma confiance en moi, elle en prend un sacré coup", nous raconte-t-elle lors de notr...
"A ce moment-là, je suis un peu réifiée. Je suis un peu vue comme un monstre. On me dit que mon corps n'est pas normal et donc ma confiance en moi, elle en prend un sacré coup", nous raconte-t-elle lors de notre rencontre.
Deux options lui sont présentées : des dilatations vaginales, douloureuses, contraignantes, sans garantie de résultat ou la chirurgie. Le médecin, selon ses propres mots, "saute sur l'occasion" pour orienter la jeune fille vers l'opération. Une vaginoplastie : on prélève un morceau d'intestin pour créer une cavité vaginale. Les médecins lui assurent qu'en deux semaines, elle sera sur pied, que cette opération est "essentielle pour mener une vie de femme normale". Coralie, qui ne connaît alors rien à la sexualité, accepte.
Une opération qui tourne au cauchemar
L'intervention dure une dizaine d'heures. Coralie se réveille dans la douleur. Quelques jours plus tard, elle est renvoyée chez elle sans être allée à la selle.
© Editions Akata
Le lendemain, c'est la catastrophe : "Toutes les selles passaient par le vagin. Ça brûlait et ça me dégoûtait." Le chirurgien, après avoir visionné les dix heures de film opératoire, revient lui expliquer qu'"ils ont fait une bourde" : au moment de suturer, les intestins ont été connectés à la suite du néo-vagin.
© Editions Akata
Une deuxième opération, de plus de huit heures, est nécessaire. Coralie en ressort avec une pneumonie et finit aux soins intensifs. S'ensuivent des douleurs abdominales chroniques, une constipation sévère, des lavements réguliers à l'hôpital, des laxatifs à fortes doses...
Puis vient le bloc cœliaque : une injection d'anesthésiants par le dos pour endormir les terminaisons nerveuses responsables de ses souffrances.
"Je fais l'intervention et quand je me réveille, je ne sens plus mes jambes."
Depuis ce jour, Coralie vit en fauteuil roulant.
Je ne vais pas y aller par quatre chemins : ce sont des viols
Le calvaire ne s'arrête pas là. Hospitalisée pour ses douleurs persistantes, Coralie se voit imposer les dilatations vaginales qu'elle avait pourtant explicitement refusées au départ. "Il me dit : 'Si tu ne veux pas les faire toi, ce n'est pas grave, un médecin va les faire à ta place !'"
Elle se souvient avoir hurlé de douleur. "Je ne vais pas y aller par quatre chemins : ce sont des viols. Ce sont des pénétrations non consenties et j'en ai subies tous les jours pendant plus d'un mois."
© Editions Akata
Lorsqu'elle tente d'obtenir son dossier médical pour se faire soigner ailleurs, l'hôpital refuse. Une bataille judiciaire s'engage. Quand le dossier est finalement obtenu, Coralie découvre qu'il a été falsifié : "Ils n’ont pas été très malins, parce qu’ils nous ont fourni la version originale avec la version falsifiée. Je trouvais ça tellement injuste et dégueulasse que je me suis dit : je vais aller jusqu'au bout."
C'est la première fois en Europe
En 2018, le tribunal retient la responsabilité de l'Hôpital. La décision est confirmée en appel le 7 février 2023. Le tribunal reconnaît que la vaginoplastie pratiquée sur Coralie mineure n'avait aucun caractère d'urgence, que la patiente a été mal informée, mal préparée psychologiquement, et que son consentement libre et éclairé n'a pas été obtenu. Les médecins n'ont pas agi "comme des médecins prudents et avisés".
Mais surtout, le tribunal note que ces actes constituent des "procédures de normalisation" liées à l'intersexuation. Une première en Europe. "Ça a fait jurisprudence. C'est la première fois en Europe qu'il y a cette notion-là transposée dans un procès", souligne Coralie.
Le manga comme arme
© Editions Akata
"Comme les institutions m'ont déçue et que j'estime qu'elles ne me protègent pas, j'essaye de trouver d'autres moyens de sensibiliser, de conscientiser les gens, en espérant que si ça ne passe pas par les institutions, ça passera par le peuple."
Coralie se lance alors dans la production d'un manga pour raconter son histoire et déverse toute sa colère dans le dessin.
D'abord publiées gratuitement sur internet, ses planches ont attiré l'attention d'une maison d'édition. Le premier tome de "Numéro Invalide" est sorti en juin 2025. Une autobiographie en 5 tomes en cours d’édition. "Le manga, c'est accessible, ce n'est pas très cher. Tout le monde peut le lire", explique-t-elle.
Son message aux familles d'enfants intersexes est direct : "Toute ma vie, on a vu mon intersexuation comme une maladie à soigner, alors que cela n'avait pas d'impact sur ma santé. Nos corps sont très bien comme ils sont."
Coralie conclut avec une ambition claire : "Si moi, j'ai fait des remous, j'espère que celui ou celle qui viendra après moi créera un tsunami."
© Editions Akata
Une réalité loin d'être isolée
Le cas de Coralie, aussi extrême soit-il dans ses conséquences, n'est pas unique. En Belgique, chaque jour, cinq bébés naissent avec une variation au niveau des caractéristiques sexuelles, selon l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes.
"Les personnes intersexes représentent 1,7 % de la population mondiale, c’est autant que les personnes avec des cheveux roux ou des yeux verts", nous disait Arno, militant et activiste intersexe, dans le témoignage qu'il nous avait accordé en 2024.
En 2021, le parlement fédéral belge a adopté une résolution allant dans le sens de la protection des mineurs intersexes. Depuis lors, plusieurs associations réclament une loi interdisant explicitement les opérations chirurgicales non nécessaires sur les mineurs intersexes.
Selon des chiffres du Conseil de l'Europe, la quasi-totalité des personnes intersexes reçoit un traitement hormonal ou subit une opération, le plus souvent durant l'enfance, avec des conséquences comme la stérilité, l'incontinence ou la détresse psychologique.
Le 27 octobre 2025, le Conseil de l’Europe a adopté une recommandation qui donne des orientations claires aux gouvernements pour l'élaboration de lois et de politiques qui interdisent les interventions médicales non consenties et qui garantissent que toute intervention sur des enfants intersexes soit reportée jusqu'à ce qu'ils puissent décider par eux-mêmes. Le texte préconise aussi d'assurer un accès équitable aux soins de santé et de protéger les personnes intersexes contre la violence, la discrimination et l'exclusion dans tous les domaines.