« On a beau avoir des paysages sublimes… » : cette décision qui a déstabilisé le tourisme en Corse
Le port de Saint-Florent ne fait plus le plein. © HENRI TABARANT / ONLYFRANCE.FR / ...
Le port de Saint-Florent ne fait plus le plein.
© HENRI TABARANT / ONLYFRANCE.FR / Only France via AFP
Julian Mattei, à Bastia 15/08/2026 à 08:00
Les restrictions de mouillage autour de l'île détournent la grande plaisance des ports insulaires et font tourner au ralenti la très lucrative activité du yachting.
L'image parle d'elle-même. Ce matin d'août, les mâts se dressent dans le golfe de Saint-Florent (Haute-Corse) : catamarans, voiliers, quelques embarcations moyennes. Mais pas un seul yacht à l'horizon. « Ça fait trois ans que c'est comme ça, se lamente un professionnel du secteur. On a beau avoir des paysages sublimes, la plupart des skippers nous ont rayé de la carte marine. »
En plein cœur de la saison estivale, les agents maritimes corses en font chaque jour le constat : les grandes unités de plaisance, ces yachts de luxe qui trustent habituellement les places les plus en vue sur les quais d'honneur ou dans les baies, désertent les côtes insulaires. « La Corse n'est plus une destination pour la grande plaisance, constate, amer, Michel Mallaroni, vice-président de l'union régionale des ports de plaisance et directeur du port de Bonifacio (Corse-du-Sud). Sur les trois dernières années, on accuse une baisse de 10 à 20 %, selon les sites, sur la fréquentation des yachts, avec des conséquences sur toute l'économie induite. »
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« Un panier moyen entre 5 000 et 15 000 € par jour »
À en croire les professionnels de la grande plaisance, cette situation ne doit rien au hasard. Elle trouve son origine dans un changement de réglementation. En cause : un arrêté de la préfecture maritime de Méditerranée interdisant le mouillage des navires de plus de 24 mètres sur une large partie du littoral corse, afin de préserver les herbiers de posidonies. Les autorités ont dû agir pour préserver cette plante protégée, malmenée par les ancrages, qui recouvre 60 % des côtes corses et joue un rôle clé dans la fixation du carbone et la réduction de l'impact du changement climatique.
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Depuis juin 2023, ces géants des mers sont tenus à distance du littoral, contraints de jeter l'ancre dans des zones strictement délimitées, à 40 mètres de profondeur, sous peine de sanctions. « Cette ligne rouge autour de la Corse a rendu la navigation moins confortable, déplore Jean Bacave, capitaine de charters, aux commandes d'un yacht de 40 mètres. Cela nous oblige à mouiller loin des côtes, dans des zones exposées, ce qui peut créer un risque en matière de sécurité en cas de météo défavorable. » Si les professionnels du secteur ne contestent pas la nécessité de préserver ces prairies sous-marines, ils n'en dénoncent pas moins l'impact sur une filière qui pèse lourd dans l'île : 650 entreprises et 2 000 emplois gravitent autour de la grande plaisance, selon le Yachting Club de Corse, un collectif réunissant les agences maritimes corses.
Car derrière un yacht au mouillage apparaît toute une économie. Un navire de plusieurs dizaines de mètres embarque un équipage nombreux. Il consomme du carburant, se ravitaille, fait appel à des sociétés de maintenance. Ses passagers, personnalités du showbiz, capitaines d'industrie ou financiers pour la plupart, vont au restaurant, prennent des taxis, louent des voitures ou des bateaux... « Le panier moyen d'un yacht, c'est entre 5 000 et 15 000 € par jour, selon la taille du bateau et le nombre de passagers, estime Marilyn Sarti, directrice de Mar'Isula Yacht Services, une agence spécialisée dans les services pour la grande plaisance. La plupart de ces navires allaient au mouillage car tous les ports ne peuvent pas les accueillir au-delà d'une certaine dimension. Faute de solution, cette clientèle très haut de gamme se détourne de l'île. »
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Cap sur la Sardaigne
D'ordinaire, un millier de yachts transitaient sur les côtes insulaires chaque année, selon l'office de l'environnement de la Corse. Deux escales sur trois s'effectuaient au mouillage forain, le plus souvent dans des zones naturelles sensibles. « Aujourd'hui, ils ont mis le cap sur la Sardaigne », grince Marilyn Sarti. La presse italienne se fait même l'écho de cet attrait : le 12 août, le journal La Repubblica a diffusé une vidéo virale présentant une mer de yachts dans les eaux turquoise de Cala di Volpe, sur la Costa Smeralda.
« Le problème, c'est d'avoir interdit le mouillage avant de trouver des solutions alternatives », regrette Michel Mallaroni. Pour préserver le potentiel économique du yachting, la Corse s'était dotée, en 2015, d'un grand plan d'aménagement et de développement durable comportant un volet maritime. Objectif : déployer, sur une trentaine de sites, un réseau de 110 coffres de mouillage pour accueillir des navires de 24 à 200 mètres. Le projet est toujours en jachère.
L'exécutif nationaliste, à la tête de la région, ne cache pas ses réticences à implanter ces bouées décriées par des associations environnementales. Si bien que, onze ans plus tard, seule une quinzaine de coffres ont été installés, 14 à Bonifacio et 2 à Ajaccio, pour un coût de 2,5 millions d'euros. Dans la cité des falaises, qui accueille 44 % de la flotte de grande plaisance fréquentant la Corse, la question des mouillages a même donné lieu à une bataille juridique, illustrant les difficultés à concilier économie et écologie.
Entre les deux, il faudra trouver une ligne de mouillage…
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