Nuñez, Geffray, Lecornu : trois ministres dépassés par la mobilisation lycéenne
Après trois semaines de mobilisation des lycéens et de nombreux blessés, le gouvernement commence à infléchir son discours. La rhétorique sécuritaire laisse doucement la place à l’ouverture au dialogue et à l’écoute. Le Premier ministre doit tenir une allocution ce mercredi soir.
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 7 octobre 2026, au cours de laquelle il a rapporté le rappel du chef de l’Etat : respecter la « proportionnalité » lors des interventions sur les mouvements lycéens et les « documenter ». STÉPHANE LEMOUTON/SIPA
Et soudain, ce mercredi 7 octobre, le gouvernement infléchit (un peu) son discours. Depuis trois semaines et le début de la mobilisation des lycéens, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez en particulier et le gouvernement de Sébastien Lecornu en général sont pointés du doigt pour leur gestion du blocus des établissements ainsi que pour leur rhétorique axée sur la sécurité. En parallèle, de nombreux élèves ont été blessés lors d’actions policières, que ce soit à Tours ou dans le Val-d’Oise – à ce jour, l’Inspection générale de la Police national (IGPN, la « police des polices ») a ouvert dix-huit enquêtes.
Au lendemain de l’« acte III » de la mobilisation, et à la veille de l’« acte IV », l’exécutif semble donc opter pour un autre ton. Alors que les accusations d’« instrumentalisation » par « LFI [La France insoumise] et ses proxys de l’ultra gauche » sont moins audibles, les annonces de Laurent Nuñez en matière de maintien de l’ordre se veulent plus prudentes. De son côté, le ministre de l’Education Edouard Geffray propose d’organiser un temps d’échanges dans les lycées. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, enfin, envoie un premier signal avec la tenue d’une allocution depuis Matignon ce mercredi 7 octobre, notamment sur les mobilisations. Un changement de pied notable pour trois membres du gouvernement en première ligne.
• Les petits signaux d’apaisement de Nuñez
Après moult interventions à la télévision et à la radio, le ministre de l’Intérieur a légèrement changé de ton ce mercredi et a annoncé sur RTL qu’il suspendait l’usage des grenades assourdissantes « ASSD […] pour le mouvement lycéen ». Du moins, « le temps de comprendre ce qu’il s’est passé » à Lens, où un lycée a eu la main arrachée. Les jours précédents, il avait assuré qu’« aucune consigne de retenue » n’avait été donnée aux forces de l’ordre, qu’il était important qu’elles « puissent disposer de l’ensemble de la palette des armes intermédiaires qui sont à leur disposition » et qu’il ne comptait pas « présenter des excuses » aux familles de lycéens blessés.
Cette annonce permet au moins de changer l’image de sa politique. Sur RTL, puis lors d’une audition à l’Assemblée nationale qui l’a convoqué avec d’autres ministres au sujet de la mobilisation lycéenne, le locataire de la Place Beauvau a relayé la demande du président de la République : « être dans l’empathie », « insister sur l’exigence de proportionnalité » dans les interventions et les « documenter ». Dans l’entourage du ministre, on assure que la suspension des grenades assourdissantes « n’est pas un changement de doctrine ». « L’idée » resterait la même : « Intervenir lorsqu’il y a des violences, toujours de manière graduée et encadrée. »
Une « gradation » percutée de plein fouet ces derniers jours par les vidéos de la répression policière, montrant un jeune homme éborgné à Tours ou un autre la mâchoire fracturée. Des faits souvent documentés par des vidéos amateurs et qui inquiètent de nombreux parents, qui se mobilisent comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessous. Les déclarations du ministre rassureront-elles, alors que la Ligue des Froits de l’Homme dénonce une « dérive globale par rapport à l’Etat de droit » des interventions policières ?
• Geffray joue la carte du dialogue
Le ministre de l’Education nationale, lui, semble assez tributaire des décisions de son homologue à l’Intérieur. Très vite, il a appuyé son discours sécuritaire. Son premier message du 24 septembre, lorsqu’il reconnaissait sur X que « les difficultés scolaires doivent être entendues et traitées », est noyé dès le lendemain par ses critiques, formulées sur le même réseau, des « députés LFI » qui « encouragent » des « jeunes à bloquer les lycées ».
Projeté sur le devant de la scène pour la première fois, Edouard Geffray a dû ouvrir de (timides) concertations avec les élèves, les parents et les personnels de l’Education nationale. Il a certes jugé les revendications « légitimes » mais s’est contenté d’ouvrir d’abord une « plateforme de concertation » pour recueillir les demandes des lycéens. Un mode opératoire largement moqué. Le 2 octobre, il a ensuite reçu les représentants lycéens. Tous, à nouveau, se sont dits déçus des réponses apportées par le locataire de la Rue de Grenelle. Lui ne semblait pas prêt à de vrais efforts pour financer les locaux et les personnels de l’Education nationale, en pleine disette budgétaire, ni à abroger la plateforme d’orientation postbac Parcoursup, un des « totems » de la décennie macroniste.
Mardi 6 octobre, alors que des foules immenses ont défilé dans les rues, il propose d’organiser au sein des lycées dès la reprise des cours « une demi-journée banalisée, d’abord avec les personnels, puis avec les élèves, pour un débat de fond, ouvert et démocratique ». Une mesure jugée insuffisante par les lycéens, mais aussi par les chefs d’établissement, d’habitude peu enclins à la contestation. Leur principal syndicat, le SNPDEN-Unsa, refuse de mettre en place « une annonce totalement improvisée et ambiguë » et exige d’être reçu, avec des élèves, par le président Emmanuel Macron. « Il ne s’agit pas de refuser la démocratie scolaire, mais de la faire vivre en dehors de l’agenda politique », ajoute l’organisation.
• Lecornu, du silence à l’allocution solennelle
Les déclarations du Premier ministre n’ont pas eu de lourds échos, hormis ses condamnations de « l’instrumentalisation » de « LFI et ses proxys de l’ultra gauche ». Continuant dans une rhétorique offensive, le locataire de Matignon a lui aussi – durant trois semaines – chargé « l’ultraviolence » des mobilisations et nié l’emploi du terme de « violences policières ».
Le 4 octobre, Sébastien Lecornu rend toutefois publiques de premières annonces : il veut lancer avec ses ministres « cinq chantiers […] sur les problèmes de fond : assurer les cours, améliorer les locaux avec les conseils régionaux qui en ont la responsabilité, mieux organiser les journées, rendre Parcoursup plus transparent et donner des suites à la parole des lycéens ». Avec, malgré tout, une petite touche d’autorité à la fin de son message : l’examen du projet de loi « casseur-payeur », pour « mieux faire supporter aux auteurs de dégradations le coût des dommages causés », sera accéléré au Parlement.
Jusqu’à ce mercredi, où son discours ne comporte plus l’ombre de l’autorité. « La parole lycéenne est précieuse et doit être entendue », clame le Premier ministre sur X. Il annonce dans la foulée tenir une allocution depuis Matignon sur les mobilisations lycéennes, mais aussi sur les crises agricole et énergétique. Drôle de mélange, au lendemain du ralliement aux lycéens de la Confédération paysanne, syndicat ancré à gauche. Auprès de l’Agence France-Presse, un membre de l’exécutif se demande pourquoi le chef du gouvernement « fait lui-même la convergence des luttes avant même qu’elle n’ait commencé »… Contacté, le cabinet du Premier ministre n’a pas souhaité répondre à nos questions, nous renvoyant à sa prise de parole.
Par Sidonie Blaise