NOS JOURS HEUREUX. “On regarde le ciel comme des enfants” : à l’observatoire de Saint-Véran, les férus de montagne visent la Lune et les étoiles
Notre série "Nos jours heureux" explore les moments de bonheur et de joie pendant l'été. Dans cet épisode, un groupe d'amateurs s'initie à l'astronomie lors d'une nuit inoubliable dans le Queyras.
"Non mais là c'est trop stylé, je ne partirai pas." L'œil de Maryne reste accroché à l'oculaire du télescope. Il est bientôt une heure du matin à l'observatoire de Saint-Véran, dans les Hautes-Alpes, en ce début d'été, mais ni l'heure, ni le temps ne semblent avoir d'importance. Emmitouflée dans la veste de ski de son compagnon, l'infirmière de 29 ans a le regard fixé à 12,5 millions d'années-lumière de là, en tête à tête avec la galaxie M82 et ses longs filaments de gaz. "J'aime ce côté magique", souffle cette Lyonnaise en direction de Julian.
Collés l'un à l'autre, les amoureux savourent l'instant. Cela fait près d'un an qu'ils attendent cette nuit sous les étoiles. "Je me sens privilégiée de vivre ça à deux", glisse Maryne, dont seuls les yeux sont encore visibles dans la pénombre, planètes brillantes entre son bonnet bleu et son tour de cou remonté jusqu'au nez. Une tête au-dessus, Julian – capuche et bonnet sur le crâne – ne cesse de sourire. "On regarde le ciel comme des enfants", lance le grand gaillard, avant de jeter à son tour un œil dans la lunette d'observation.

Comme eux, une dizaine d'amateurs quittent chaque jour Saint-Véran, la commune la plus haute d'Europe, pour vivre pendant vingt-quatre heures dans l'observatoire planté sur le pic de Château Renard depuis 1974. L'ascension de 900 mètres de dénivelé prend environ quatre heures à pieds, avec une vue époustouflante sur le Queyras et la compagnie de dizaines de marmottes et de quelques rapaces tout le long du chemin pentu. A l'arrivée, de grandes coupoles blanches aux allures de station spatiale se découpent dans le ciel. Les arbres ont disparu à cette altitude et seules quelques fleurs, dont les fameux edelweiss, jonchent le sol minéral.
A travers la baie vitrée de la base de vie, récemment reconstruite, Sébastien fait signe d'entrer. Une pile de fausses Crocs en plastique attend les pieds endoloris des randonneurs. Le gardien – en total look Quechua – accueille comme chez lui les visiteurs avec un thé ou un café, car malgré la canicule qui sévit dans les plaines, l'air est un brin frisquet ici.
Maryne et Julian sur le chemin qui mène à l'observatoire
Un bouquetin dans les montagnes du Queyras
Sébastien, le gardien de l'observatoire depuis 2020.
L'un des dortoirs du refuge qui peut accueillir jusqu'à seize personnes.
Sylvie, 81 ans, et Jean-François, 80 ans, continuent de pratiquer l'alpinisme.
Depuis 2020, ce passionné d'astronomie aux cheveux grisonnants vit dans l'observatoire 48 semaines par an, six jours sur sept. "Je fais de l'astronomie depuis le CE2", explique-t-il humblement. La suite n'a été qu'un enchaînement d'aléas et d'occasions de la vie pour finalement se retrouver au plus près des étoiles. Après avoir plaqué ses études d'ingénieurs sur un coup de tête, il s'installe dans cette région montagneuse, réputée pour avoir l'un des ciels les plus purs d'Europe. Il enchaîne alors les petits boulots en boîte d'intérim. "J'acceptais tout. Puis j'ai eu des enfants, donc il a fallu se calmer. J'ai bossé à Mr.Bricolage, puis au McDo pendant douze ans. C'était un job alimentaire."
"Il n'y avait aucune perspective dans laquelle je pouvais vivre de l'astronomie."
Sébastien, gardien de l'observatoire
à franceinfo
Mais à force de passer tout son temps libre à l'observatoire – géré par une association d'amateurs éclairés depuis les années 1990 –, cet homme à tout faire s'est finalement imposé naturellement comme le gardien idéal de ce refuge coupé du monde. "C'est très isolé géographiquement, mais assez contre-intuitivement, c'est très riche humainement", explique Sébastien, dont le premier abord d'ermite discret laisse vite place à une grande tendresse. La preuve autour de la table, où les huit explorateurs du jour – âgés de 29 à 81 ans – l'interrogent autant sur le fonctionnement des toilettes que sur l'origine de l'univers.
Alors que des nuages blancs viennent soudain obscurcir la vue, Sébastien se met à conter l'histoire de ce lieu ainsi que ses plus belles observations. "De temps en temps, on a des conditions atmosphériques extraordinaires", assure-t-il. "Je me rappelle d'une vision de Saturne où l'on a poussé le grossissement à 1 000 fois ! On voyait à l'œil ce que l'on voit seulement en photo", illustre le passionné devant un public médusé.
Après un bref orage et un dîner sur le pouce, le ciel se dégage peu à peu. Les observations vont pouvoir débuter. Cette fois, c'est Jean-Marc qui prend le relais. Cet opticien en astronomie aux longs cheveux châtains fait partie des animateurs qui se succèdent tout l'été pour épauler le gardien pendant la nuit et guider les voyageurs des étoiles d'un soir. Lui aussi est tombé dans la potion magique de l'astronomie quand il était petit. "Le 21 juin 1986, mes parents m'ont acheté ma première lunette d'observation. J'avais 13 ans. Ça fait quarante ans que j'observe le ciel", explique le quinquagénaire, les yeux écarquillés.
Aujourd'hui, il passe tout son temps dans des observatoires ou à travers le globe pour traquer les éclipses. "C'est une drogue", reconnaît-il, avant de tenter de convaincre l'assistance d'y goûter. Le chasseur d'éclipses lâche même ses meilleurs spots en Espagne pour observer celle prévue le 12 août 2026. "Il faut voir une éclipse totale dans sa vie, c'est une expérience extraordinaire !"
Trêve de bavardages. Dehors, le soleil est enfin allé se coucher. Le groupe sort du baraquement avec entrain, une couverture du dortoir sur le dos pour les plus frileux. Une fois dehors, tout le monde lève les yeux vers ce ciel, où les étoiles brillent intensément, sans pollution lumineuse venue de la ville, ni pollution atmosphérique. Jean-Marc dégaine alors son laser vert ambiance Star Wars et pointe la Grande-Ourse – qui rappelle plutôt une casserole – puis montre une autre constellation. "Je vois de ouf le centaure !", s'exclame Maryne, en la montrant du doigt. C'est bien elle, "mais elle ressemble plutôt à une théière", sourit l'animateur, avant d'enchaîner sur les origines mythologiques de ces groupes d'étoiles.
Après une petite heure d'observation à l'œil nu, les nuques commencent à être fatiguées mais l'excitation reste intacte. Il est minuit passé quand le groupe grimpe à la queue leu-leu dans l'une des coupoles de l'observatoire. "J'ai tellement hâte de regarder dans le télescope", glisse Maryne à Julian. C'est elle qui lui a offert ce cadeau pour ses 30 ans. Sur des feuilles cartonnées, elle lui a dessiné à l'aquarelle la destination de leur escapade en amoureux. "Il se trouvait un lieu magique... Un lieu où l'on pouvait observer l'univers de tout près. Et c'est là que je t'emmène", peut-on lire sur son carton d'invitation fait maison.
Le carton d'invitation de Maryne pour l'anniversaire de son compagnon.
Jean-Marc, lors d'une observation du soleil.
Le groupe se prépare à l'observation du soir.
Jean-François regarde le ciel dans le télescope.
L'une des trois coupoles de l'observatoire.
Les deux infirmiers touchent enfin du doigt leur rêve. "On attend ça depuis près d'un an. On est trop excités !", trépigne Maryne dans un large sourire. Une parenthèse après des mois difficiles. "J'ai démissionné il y a deux semaines, je veux juste trouver un boulot pour lequel j'ai envie de me lever le matin", explique l'infirmière. En attendant, elle savoure ce moment hors du temps. "On est mercredi, qu'est-ce qu'on fout là ?", rigole-t-elle aux côtés de Julian. Lui qui a longtemps été plus accro à l'ordinateur qu'à la randonnée se laisse à son tour embarquer par le spectacle des étoiles.
"Je ne suis pas très baroudeur à la base, c'est la plus belle chose que Maryne a fait changer en moi."
Julian
à franceinfo
Avec le télescope, Jean-Marc vise la Lune, et ça ne lui fait pas peur. "C'est comme un gruyère, il y a plein de trous", illustre l'animateur, qui a sorti une maquette maison de l'astre, format ballon de football. "Si vous voulez décrocher la Lune, c'est maintenant", lance-t-il en direction de Maryne et Julian, avant de lâcher, dans un clin d'œil complice : "Certains ont même déjà fait des demandes en mariage ici..."
De nébuleuses en pouponnières, de galaxies en étoiles, les découvertes célestes embarquent tout le groupe dans un voyage aussi fascinant que déconcertant. "On se rend compte qu'on est ultra-éphémère. On n'est qu'un clignement dans l'existence", souffle Julian face à l'immensité qui s'ouvre à travers la coupole. "On est sur une petite planète qui tourne autour d'une petite étoile, dans une galaxie normale au milieu de beaucoup d'autres", confirme Sébastien, toujours très rationnel.
Au fil de la nuit, le groupe devient de plus en plus clairsemé. Certains sont allés discrètement se coucher. Il faut dire que le réveil du lendemain est réglé à 5h30 du matin. Jean-Marc, lui, veillera seul jusqu'à quatre heures, blotti dans un coin de la coupole. "Il faisait clair, le ciel était exceptionnel", assure-t-il, au petit matin.
Après une courte sieste, tout le monde se réveille – plus ou moins facilement – afin d'observer le dernier spectacle de cette aventure : le lever du soleil. "On distingue la ceinture de Vénus, en rose et en gris", pointe Sébastien en guidant les yeux à peine entrouverts des membres du groupe. Le spectacle de cette bande de ciel colorée au-dessus des montagnes est saisissant. "Si je m'en lasse, il faudra que je me pose des questions..." glisse le gardien, bien décidé à rester encore quelques années sur sa montagne.
Avant de lui dire au revoir et de reprendre le chemin en sens inverse, tout le groupe grimpe une dernière fois sur le sommet qui borde l'observatoire. Le soleil est sorti derrière le Grand Queyras et cinq jeunes bouquetins viennent jouer dans les rochers. "C'est dans ce genre de moment que je me sens la plus vivante, souffle Maryne, bouche bée. C'est ça qui donne du sens à ma vie."
Crédits
Rédaction
Robin PrudentDéveloppement
Fabien StervinouDesign
Adèle ThomasPhotographie
Pauline GauerRelecture
Clément ZagnoniSupervision éditoriale
- Julie Rasplus
- Simon Gourmellet
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