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Mulhouse. Société alsacienne de constructions mécaniques : des années 1900 à Wärtsilä

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La Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM), a vu le jour en 1826. À l’occasion du bicentenaire de cette naissance, Patrick Perrot, retraité de la SACM et chercheur associé au Cresat (*), évoque pour nous l’histoire de cet ancien fleuron de l’industrie alsacienne. Second volet : l’évolution de l’entreprise au XXe siècle et jusqu’au départ de Wärtsilä du site historique mulhousien en 2011.

Propos recueillis par François Fuchs -

Aujourd’hui à 07:00

En 1966, l’usinage des bâtis de moteurs diesel dans la halle de gros usinage, bâtiment 37. À gauche, les aléseuses Graffenstaden ; à droite les perceuses à colonne.  Photo fonds SACM du Cerare
En 1966, l’usinage des bâtis de moteurs diesel dans la halle de gros usinage, bâtiment 37. À gauche, les aléseuses Graffenstaden ; à droite les perceuses à colonne. Photo fonds SACM du Cerare
Patrick Perrot, on a vu qu’au tournant des XIXe et XXe siècle, la SACM s’était dotée à Mulhouse de nouveaux bâtiments et de nouveaux équipements XXL, en particulier pour ses activités dans la grosse construction. Comment vont-ils permettre à l’entreprise de poursuivre sa diversification ?

« On a construit d’énormes bâtiments pour faire les turbines et les machines à vapeur. Il y a une fonderie pour des pièces de 40 tonnes et des machines-outils de grande capacité. Alors il y en a qui vont venir frapper à la porte de la SACM, en disant : vous ne pourriez pas nous fabriquer ça ? C’est le cas en particulier des sidérurgistes, pour qui on va fabriquer de très grosses machines, des laminoirs, des cisailles. Ça commence dans les années 1890. Et à partir de 1910, la SACM développe ses propres produits pour la sidérurgie, des moteurs à gaz de haut-fourneau, qui font dans les 40 mètres de long. »

Centrale des aciéries de Micheville, montage des deux premiers groupes, mars 1923.   Photo fournie

Centrale des aciéries de Micheville, montage des deux premiers groupes, mars 1923.   Photo fournie

« Ensuite, il va y avoir un client qui se trouve aux portes de l’entreprise : les MDPA [Mines de potasse d’Alsace]. Eux aussi viennent frapper à la porte de la SACM, qui va leur fabriquer des usines entières pour le traitement du sel. »

La SACM va aussi travailler pour l’industrie chimique.

« Oui, dans les années 1920-1930, la SACM commence à faire de gros appareils pour l’industrie chimique. La moitié des produits sont fabriqués sur plans du client et l’autre moitié sont des produits catalogue. Pour la chimie, les hypercompresseurs à 4 ou 6 étages montent à 800 bars des mélanges de gaz souvent dangereux, dans la fabrication d’engrais et de produits de synthèse. Dans les années 1950 la SACM construit des shuttle-cars sous licence américaine JOY pour les MDPA, les mines de charbon du Nord et de Lorraine. »

L’atelier de chaudronnerie du bâtiment 47 de la SACM en 1927. Au premier plan, des portes de visite de chaudières ambitubulaires en cours de peinture. Au second plan, une chaudière tubulaire à virole rivée destinée à l’industrie. À gauche de l’image, on distingue une potence à laquelle est accrochée une riveteuse pneumatique, avec son col-de-cygne si particulier.   Photo fonds SACM du Cerare

L’atelier de chaudronnerie du bâtiment 47 de la SACM en 1927. Au premier plan, des portes de visite de chaudières ambitubulaires en cours de peinture. Au second plan, une chaudière tubulaire à virole rivée destinée à l’industrie. À gauche de l’image, on distingue une potence à laquelle est accrochée une riveteuse pneumatique, avec son col-de-cygne si particulier.   Photo fonds SACM du Cerare

Comment la SACM Mulhouse va-t-elle traverser la Seconde Guerre mondiale ?

« Évidemment, l’entreprise a dû soutenir l’effort de guerre allemand. J’ai trouvé trace de la fabrication d’autochenillettes, dans le bâtiment 41 que les Allemands ont construit pendant la guerre, et de la fabrication de lignes de DCA [des armes de défense antiaérienne] en 1944. Et puis bien sûr, comme toutes ces usines de mécanique, ils ont aussi fait des obus et des équipements militaires. En parallèle, les fabrications normales se poursuivaient. Il fallait aussi que l’Allemagne ait ses métiers à tisser. »

Une photo de 1954. La porte de l’Ill était exclusivement réservée à la sortie à vélo ou à pied. La dame et son chef à droite s’occupaient des commandes d’acier pour la fabrication par usinage.   Photo collection François Coutant

Une photo de 1954. La porte de l’Ill était exclusivement réservée à la sortie à vélo ou à pied. La dame et son chef à droite s’occupaient des commandes d’acier pour la fabrication par usinage.   Photo collection François Coutant

Quelles évolutions marquent les années d’après-guerre ?

« Une nouvelle fabrication va faire irruption : les moteurs diesel. En région parisienne, un bureau d’études monté par les ingénieurs Grosshans et Ollier avait conçu un moteur pour la prospection pétrolière, le moteur MGO (Marep Grosshans et Ollier). Ils cherchaient un fabricant et la direction de la SACM a accepté. Les premiers moteurs MGO ont été faits à Mulhouse en 1952. Ce moteur, très bien conçu, va avoir un très grand succès et convient à de nombreuses autres applications : la traction ferroviaire, la propulsion marine, les groupes électrogènes…

Dans les années 1950 aussi, la SACM s’est lancée dans la fabrication de réacteurs du système nucléaire français graphite gaz, pour la centrale de Marcoule. »

« Puis la SACM est sollicitée par la SNCF pour faire un moteur de plus de 2000 CV. Elle demande à Grosshans et Ollier de le dessiner, il s’appellera AGO (Alsacienne Grosshans Ollier). Les premiers essais sont faits en 1964 et ce moteur va aboutir dans la fameuse locomotive CC 72 000 construite par Alsthom. »

Travail au pupitre de l’ordinateur IBM 1401 à disques durs magnétiques (à droite sur la photo), à la pointe du progrès en 1962. Cet ordinateur était installé au premier étage du bâtiment 73, à côté des bureaux des méthodes textile et diesel.   Photo fonds SACM du Cerare

Travail au pupitre de l’ordinateur IBM 1401 à disques durs magnétiques (à droite sur la photo), à la pointe du progrès en 1962. Cet ordinateur était installé au premier étage du bâtiment 73, à côté des bureaux des méthodes textile et diesel.   Photo fonds SACM du Cerare

Vous parlez de l’année 1963 comme d’une année charnière pour la SACM. Pour quelles raisons ?

« Cette année-là, la SACM arrête la grosse construction, les machines qu’on ne construisait qu’à l’unité et pour lesquelles il y avait donc un gros risque industriel. À cette même période, il y a aussi la sortie de la machine à tisser MAV [machine à aiguilles volantes], qui tisse beaucoup plus vite que les machines antérieures et qui est pratiquement entièrement faite en acier, un matériau beaucoup moins cher que la fonte. La SACM va faire sa fortune avec ce MAV. Quand je suis arrivé dans l’entreprise en 1973, il en sortait 400 par mois, sans compter ceux qu’on produisait sous licence en Pologne, c’est un truc de malade ! »

Une machine à tisser MAV de la SACM présentée à la foire de Leipzig en 1968. Le modèle va conquérir le marché de l’Est, mais après les premières livraisons depuis Mulhouse, il devra être fabriqué en Pologne sous licence.   Photo SACM

Une machine à tisser MAV de la SACM présentée à la foire de Leipzig en 1968. Le modèle va conquérir le marché de l’Est, mais après les premières livraisons depuis Mulhouse, il devra être fabriqué en Pologne sous licence.   Photo SACM

La SACM va aussi travailler de plus en plus pour le secteur nucléaire.

« Comme il y avait eu un retour d’expérience très intéressant sur le moteur AGO, EDF s’est intéressé à ça et elle va dire à la SACM : écoutez, on voudrait un groupe électrogène de secours de 4 mégawatts pour nos centrales nucléaires. On en avait déjà fait, mais en 1976, on a rentré un grand contrat prévoyant la réalisation de 59 groupes et à partir de là, cette activité a pu prendre une dimension industrielle. »

Un groupe électrogène à deux moteurs UD 45 à 20 cylindres en V pour la centrale nucléaire de Yongwang (Corée du Sud) au banc d’essais en groupe de la SACM. C’est le plus grand groupe « Twin » à moteurs diesels construit par l’entreprise mulhousienne.   Photo SACM

Un groupe électrogène à deux moteurs UD 45 à 20 cylindres en V pour la centrale nucléaire de Yongwang (Corée du Sud) au banc d’essais en groupe de la SACM. C’est le plus grand groupe « Twin » à moteurs diesels construit par l’entreprise mulhousienne.   Photo SACM

« La deuxième étape dans ce domaine du nucléaire, ça a été les groupes électrogènes Twin, (deux moteurs encadrant un alternateur) avec lesquels on est arrivé à faire 5 500 à 6 700 kilowatts. Ça a permis d’étendre nos marchés vers l’Espagne, sur des centrales américaines, en Corée, en Chine… »

En avril 1976, le pool dactylographique des achats de la SACM, installé au sein du bâtiment 36. Ce sont des dactylos correspondancières, les commandes sont déjà passées en informatique.   Photo Fonds SACM du Cerare

En avril 1976, le pool dactylographique des achats de la SACM, installé au sein du bâtiment 36. Ce sont des dactylos correspondancières, les commandes sont déjà passées en informatique.   Photo Fonds SACM du Cerare

Jusqu’à combien de salariés le site mulhousien de la SACM a-t-il compté ?

« À l’apogée en 1976, c’est monté jusqu’à 5 000 personnes. Cette usine, elle tournait alors à fond, avec tout ce qui était machines textiles, avec le diesel, qui marchait bien aussi, et le département chaudières. Dans les Trente Glorieuses, on fabriquait d’énormes chaudières pour les usines d’incinération d’ordures. On en faisait aussi pour les chauffages urbains. »

Aux postes d’usinage, les ouvriers étaient chronométrés, non pour surveiller leur productivité, mais pour établir un programme d’utilisation des machines-outils et programmer les pièces en production. À droite, Adolphe Graff procède au chronométrage d’une opération sur fraiseuse. Il travaillait au bureau des méthodes textiles dans la section « calculateurs ».   Photo fonds SACM du Cerare

Aux postes d’usinage, les ouvriers étaient chronométrés, non pour surveiller leur productivité, mais pour établir un programme d’utilisation des machines-outils et programmer les pièces en production. À droite, Adolphe Graff procède au chronométrage d’une opération sur fraiseuse. Il travaillait au bureau des méthodes textiles dans la section « calculateurs ».   Photo fonds SACM du Cerare

Après ces années florissantes, la tendance va s’inverser…

« Dans les années 1980, la SACM est touchée par la désindustrialisation et la régression. En 1986, c’est la liquidation du textile. Ce secteur s’est donc effondré en dix ans seulement. Le secteur chaudières a disparu aussi dans ces moments-là, on l’a vendu à Stein Fasel à Cernay. Le diesel tirait la langue, là encore parce que la désindustrialisation en Europe était flagrante. On sentait vraiment la crise, on la vivait. »

Une partie des ouvriers de la SACM venaient de secteurs ruraux, certains avaient encore un statut de paysan-ouvrier dans les années 1980. Ils vendaient leurs produits aux collègues de l’atelier.   Photo Collection Bruno Sylvest

Une partie des ouvriers de la SACM venaient de secteurs ruraux, certains avaient encore un statut de paysan-ouvrier dans les années 1980. Ils vendaient leurs produits aux collègues de l’atelier.   Photo Collection Bruno Sylvest

Comment se passent les années 1990 ?

« On a remonté la pente en trouvant des marchés de cogénération. La cogénération, c’est la production simultanée d‘électricité et de chaleur. Les groupes électrogènes à moteur à gaz naturel produisent de l’électricité, et on récupère la chaleur sur l’eau de refroidissement et l’échappement du moteur. Cette puissance thermique alimente les circuits de chauffage urbain ou de chauffage d’hôpitaux. Dans les années 1990-2000, on a continué à développer ce secteur avec [l’entreprise finlandaise] Wärtsilä à base de moteurs SACM puis de moteurs Wärtsilä et Crépelle. »

Le groupe finlandais Wärtsilä est devenu actionnaire majoritaire de l’entreprise mulhousienne en 1992.   Photo archives Jean-Paul Domb

Le groupe finlandais Wärtsilä est devenu actionnaire majoritaire de l’entreprise mulhousienne en 1992.   Photo archives Jean-Paul Domb

À quel moment la SACM était-elle devenue majoritairement Wärtsilä ?

« En 1992, quand Wärtsilä est devenu actionnaire majoritaire, à 59 %, de l’entreprise, qui s’appelait alors SACM Diesel. Wärtsilä était venue avec des billes pour créer de nouveaux moteurs, en s’inspirant ce qui était fait chez eux mais en le déclinant en moteurs rapides, parce qu’ils n’en avaient pas dans leur gamme, essentiellement semi-rapide. Et pour la première fois à Mulhouse, on a dessiné un moteur. Avant, c’était Budi [le bureau d’études fondé par Georges Frédéric Grosshans et Jacques Ollier] qui dessinait nos moteurs. »

Un salarié de Wärtsilä à l’œuvre en 2001. Photo archives Christine Hart

Un salarié de Wärtsilä à l’œuvre en 2001. Photo archives Christine Hart

À l’époque où Wärtsilä prend les commandes, quel est l’effectif de l’entreprise ?

« On était environ 1 500 salariés, mais en comptant le personnel de la SSCM à Surgères [en Charente-Maritime], qu’on avait acquise en 1984. »

Dans le secteur de la gare de Mulhouse, le bâtiment où Wärtsilä France s’est installé fin 2011, quittant le site Fonderie. Entre-temps, l’entreprise a déménagé dans un bâtiment voisin. Photo archives Denis Sollier

Dans le secteur de la gare de Mulhouse, le bâtiment où Wärtsilä France s’est installé fin 2011, quittant le site Fonderie. Entre-temps, l’entreprise a déménagé dans un bâtiment voisin. Photo archives Denis Sollier

Quand et comment la production s’est-elle définitivement arrêtée sur le site historique mulhousien de l’entreprise ?

« Wärtsilä a arrêté la fabrication de ses moteurs à Mulhouse en 2003. De 2003 à 2011, on n’a plus fait que de l’après-vente. Et en 2011, on a quitté le site de la Fonderie pour s’installer près de la gare. Les ateliers et bancs d’essais sont partis à Surgères. Aujourd’hui, il ne reste plus à Mulhouse [qui est toujours le siège de Wärtsilä France] que les bureaux (administration, ventes, etc.), avec un effectif d’environ 75 personnes. »

(*) Le Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (Cresat) de l’Université de Haute Alsace.

En 2022, le site de la Fonderie, à Mulhouse, où subsistent de nombreux bâtiments de la SACM.  Photo fournie par Patrick Perrot

Les prochains rendez-vous du bicentenaire

Un riche programme d’événements a été mis en place pour marquer, de cet été à début 2027, le 200e anniversaire de la fondation de l’entreprise André Koechlin & Compagnie, qui deviendra la SACM. Voilà les prochains rendez-vous proposés :

▶ Rappelons qu’une exposition en trois volets sur la SACM est en place jusqu’au 31 août à KMØ à Mulhouse (30 rue François-Spoerry), visible du lundi au vendredi de 8 h à 18 h (entrée libre).

▶ À la salle polyvalente de Jungholtz, exposition sur le thème « La SACM à Jungholtz » samedi 19 et dimanche 20 septembre et conférence sur ce même thème vendredi 18 septembre à 20 h ; visite guidée de l’ancien site de Jungholtz le samedi 19 septembre à 14 h.

▶ Le même week-end des 19 et 20 septembre, à la Maison du patrimoine de Masevaux, exposition sur le thème « La SACM à Masevaux », avec une conférence le samedi à 18 h.

▶ Les 18 et 19 septembre encore, de 11 h à 18 h, exposition de catalogues et photos de la SACM Graffenstaden à la Gare aux artistes de Sentheim.

▶ Jeudi 24 septembre à 18 h, à KMØ à Mulhouse, table-ronde sur le thème « Une journée à la SACM », avec des anciens de l’entreprise.

▶ Jeudi 8 octobre à 18 h, à KMØ à Mulhouse, conférence sur le thème « SACM, quelle belle usine ! ».

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