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Michel Drucker : « J’ai été pendant des années tétanisé et je le suis encore »

ENTRETIEN 1/3 - À 84 ans, il publie un livre où il fait revivre toutes les stars et personnalités politiques qui sont passées sur son plateau. Et nous confie ses secrets de longévité.

Michel Drucker pose au restaurant l'Alma.Paris, FRANCE-08/10/2026

À Élise, la serveuse du Café de l’Alma, son repaire, il montre une photo de lui pendant son service militaire, en 1963 : il venait déjà ici, à l’époque, pour côtoyer les journalistes. Le 8 octobre.

© Vincent Capman

Laurence Pieau 14/10/2026 à 20:00, Mis à jour le 14/10/2026 à 20:00

ENTRETIEN 1/3 - À 84 ans, il publie un livre où il fait revivre toutes les stars et personnalités politiques qui sont passées sur son plateau. Et nous confie ses secrets de longévité.

Tant de souvenirs en héritage. Sa mémoire a toujours été, dit-il, l’un de ses atouts majeurs. Sa fidélité aussi. Michel Drucker, le patriarche du petit écran, a choisi de nous les faire partager l’une et l’autre. Dans « Je vous ai tant aimés », il raconte soixante célébrités qu’il a côtoyées bien au-delà de leurs heures de gloire. Bardot, Johnny, ou encore Dalida, Zidane et tous les présidents : autant de portraits en forme d’hommages, truffés d’anecdotes, et qui brossent en creux celui de leur auteur. Au fil d’une déambulation dans ce « kilomètre carré » du VIIe arrondissement de Paris où son destin s’est joué, l’intervieweur se prête à son tour, pour Match, au jeu des confidences.

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Paris Match : À voir les Français de toutes générations vous saluer, dans ces rues du VIIe arrondissement de Paris, où vous vivez et travaillez depuis 60 ans, on comprend que vous êtes devenu comme une sorte de trésor national. Comment expliquez-vous cela ?

Michel Drucker : Ça me touche beaucoup, ces gens qui me disent « J'ai grandi avec vous », m'invitent à venir « manger le couscous à la maison dimanche »… Si je suis encore là, je pense que c'est parce que j'aime profondément les gens. Ce n'est pas par hasard si je voulais être médecin, comme mon père. D'une certaine façon, je l'ai été. Mon père disait : « Finalement, Michel est devenu un médecin des âmes. »

Le 5 octobre 1966, à l'époque de votre premier direct à la télé, Polnareff chante encore sur les marches du Sacré-Cœur et Gainsbourg s'appelle Ginsburg… En entrant à Cognacq-Jay deux ans auparavant, vous avez signé pour la vie…

Ce métier, c'est un coup de foudre, une fulgurance. Quand je suis rentré à Cognacq-Jay, j'ai su tout de suite qu'il fallait que j'y reste. C'est une intuition, la même que j'ai eue quand j'ai dit à Dany : « Vous êtes la femme de ma vie. » J'aime les gens et j'ai beaucoup aimé et j'aime toujours beaucoup les artistes. Même s'ils sont compliqués. C'est pour ça que mon livre s'appelle : « Je vous ai tant aimés ». J'appartiens à un milieu très proche des artistes. J'ai épousé une ancienne actrice qui était mariée avant moi à un grand compositeur, Maurice Jarre. J'ai une nièce dont je suis très fier, qui est Léa Drucker, actrice magnifique déjà césarisée, qui venait dans les coulisses de « Champs-Élysées » voir The Cure, Julien Clerc… Quand je la vois sur la scène des Césars, je suis bouleversé. Le seul regret que j'ai, c'est que mes parents et mon frère Jean ne puissent voir cela. La mort de mon frère, c'est le grand drame de ma vie.

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Je suis né dans un milieu anxiogène.

À 84 ans, vous dites avoir écrit ce livre pour « tester votre mémoire ». Visiblement, elle fonctionne. Votre vie, dites-vous, ressemble, par ses nombreuses coïncidences, à un film de votre ami Claude Lelouch. Vous avez par exemple fait votre service militaire sur la base 117 de Compiègne. Vous n'apprendrez que 45 ans plus tard que c'est sur cette même base que votre père était interné comme médecin de 1942 à 1943…

Le découvrir a été un des moments les plus forts de ma vie. J'ai fait sans le savoir mon service militaire là où était l'infirmerie de mon père, Abraham Drucker, qui fut interné à Drancy et Compiègne. Le grand-père d'Anne Sinclair y était au même moment que mon père. Les coïncidences concernent aussi Dany. Elle habitait rue de Douai, j'habitais tout près place Clichy avec ma maman. J'aurais pu la rencontrer aux Sables-d'Olonne, où travaillait son grand-père, ou à Honfleur, où sa mère tenait une parfumerie et où j'étudiais dans une boîte à bac à Honfleur, dont j'ai été viré au bout de six mois. Et quand j'ai rencontré Claude Lelouch, qui devient un ami de toujours, j'ai découvert que sa première interprète, c'était Dany, filmée alors qu'elle avait 15 ans.

Dans cet ouvrage, vous parlez de ces rues du 7e qui racontent votre vie, mais aussi beaucoup de la province…

Mais je viens de la province, de Basse-Normandie ! Et je viens même de bien plus loin, d'Europe centrale. Mes parents sont originaires de l'empire austro-hongrois, de Roumanie et de la Bucovine, qui maintenant font partie de l'Ukraine.

Ils se sont mariés à Ploemeur, près du centre de rééducation et de réadaptation de Kerpape, où est né le film Intouchables. Ils ont été naturalisés français sous le Front populaire de Léon Blum, en 1938. Je suis né dans un milieu anxiogène, dans une famille très perturbée. Mes parents formaient un couple très slave, très volcanique. Ça a fait de nous des enfants très angoissés, même si Jacques, qui est le papa de Léa Drucker, l'est beaucoup moins. Jean est mort à 62 ans des suites d'une crise d'asthme, c'est une maladie psychosomatique, d'inquiets.

Si je réussis dans ce métier, si je continue à le faire malgré mon angoisse, c'est au prix d'un énorme effort et d'une discipline et un mental d'acier que je me suis forgé en faisant du sport (ce qui m'a sauvé la vie). Pour le public, je suis quelqu'un d'apparemment calme, qui ne montre rien, qui apparemment a une grande aisance à la télévision. Mais ça a été au prix d'un énorme effort. J'ai été pendant des années tétanisé et je le suis encore.

Vous racontez que lors de votre première télé, vous tremblez tellement que vous semblez souffrir de Parkinson. Au point que le lendemain, dans le bus, les passagers qui vous ont vu à la télé vous demandent : « Ça va mieux depuis hier soir ? »

On m'a laissé apprendre mon métier devant les caméras, qui étaient une école extraordinaire, pendant des années, entouré de gens qui me rassuraient. J'ai beaucoup travaillé, je dormais peu. Je suis très attaché à la longue distance. Je suis un marathonien. Très tôt, dès mes 22 ans, j'ai voulu m'inscrire dans la durée. Dès mes débuts, je m'interrogeais : « Est-ce que je serai encore là dans dix ans ? » On en revient à l'anxiété, la peur de l'échec. Ça fait 60 ans que je fais ce métier. Je me sens bien depuis, en gros, trois ans seulement. Avant les émissions, je suis méconnaissable. Pas bien. J'aime les choses bien faites, précises, calibrées comme tous les anxieux. Ce reportage pour Paris Match, cela fait des semaines que j'y pense. J'ai besoin d'appeler et de rappeler les gens. Je travaille pratiquement tout seul. J'ai une assistante bien sûr, mais je ne peux pas m'empêcher d'avoir un circuit court. Je n'ai pas de cour autour de moi. Je suis un artisan.

C'est important de ne pas avoir de cour ?

Très important. J'ai appris ça très tôt, j'ai vu des gens que ce métier a détruits. La célébrité est quelque chose de compliqué. Quand on devient célèbre très tôt, c'est un avantage. On comprend très vite comment ça marche. La célébrité tardive, c'est plus compliqué. Et il n'y a pas de star, la star, c'est la télé. La star de TF1, c'est TF1.