Lukas Dhont : “Les hommes regardent aussi les autres hommes. Et ils sont entraînés à les regarder d’une certaine manière”
Mercredi, sort au cinéma "Coward", le troisième long métrage du jeune réalisateur flamand de "Girl" et "Close". Lequel nous plonge cette fois dans les tranchées de la Première Guerre mondiale pour une histoire d'amour bouleversante.
Dévoilé en Compétition du 79e Festival de Cannes en mai dernier, Coward a séduit le jury de Park Chan-wook. Sept ans après la Caméra d'or décernée à Girl et quatre ans après le grand prix du jury pour Close, Lukas Dhont figurait à nouveau au palmarès sur la Croisette, à travers le prix du meilleur acteur remis, ex-aequo, à ses deux jeunes comédiens, épatants : le Belge Emmanuel Macchia et le Français Valentin Campagne.
Dans son troisième long métrage, le cinéaste flamand interroge à nouveau la question de l'identité sexuelle, cette fois par le biais de l'Histoire, en filmant le coup de foudre, au cœur des tranchées de la Première Guerre mondiale, entre Pierre, un jeune soldat timide, et l'excentrique Francis, chargé de créer une revue pour soutenir le moral des troupes. Ce faisant, Dhont signe un nouveau drame poignant, qui représente la Belgique dans la course à l'oscar du meilleur film international. Comme ce fut déjà le cas pour ses deux films précédents.
Notre critique de "Coward", lors de sa présentation en Compétition à CannesCoward est un film de guerre où l'on ne voit jamais les combats, le cinéaste de 35 ans préférant se concentrer sur ce que ressentent ces jeunes hommes envoyés à la boucherie… "Je n'avais pas envie de faire du spectacle avec la destruction. Je voulais plutôt montrer les coulisses, la logistique, le côté ennuyeux. Ces hommes doivent constamment aller chercher les morts sur le champ de bataille et, en même temps, renouveler sans cesse les outils de destruction, en amenant de nouveaux canons, de nouveaux obus… Car la guerre est une industrie", nous expliquait Lukas Dhont, quand nous le rencontrions fin août à Bruxelles.
"Coward" aborde la question de la lâcheté et du courage. Dans ce contexte de la guerre, celle-ci est liée à celle de la virilité. On n'arrête pas de dire à ces jeunes soldats d'être "des hommes"…
Le soldat est un archétype de la masculinité patriarcale. Les hommes sont entraînés à garder à distance les autres hommes ou, pire, à les voir comme des objets, à les déshumaniser pour pouvoir les tuer… On parle beaucoup de male gaze pour évoquer la façon dont les femmes sont regardées, mais les hommes regardent aussi les autres hommes. Et ils sont entraînés à les regarder d'une certaine manière. J'avais envie d'utiliser ce cadre-là, parce que je pense que ça raconte quelque chose du monde de la domination, de comment les hommes ont été "violés" aussi. Faire la guerre en réprimant tout ce qu'on ressent, c'est une blessure. Je pense qu'aujourd'hui encore, on porte en nous les conséquences de cette guerre. Les hommes sont rentrés de la guerre avec de la violence en eux. Ils ont élevé leurs enfants avec toutes ces choses en eux qu'ils ne pouvaient exprimer. Je voulais montrer une autre possibilité d'être un homme. C'est un film qui essaie d'échapper à cette image de la masculinité.
Le seul endroit où il est possible pour Pierre et Francis d'exprimer qui ils sont vraiment, c'est sur une scène de théâtre. Là, un homme peut danser avec un homme…
Le point de départ du film, c'est une photo en noir et blanc, montrant un homme habillé en femme dans un spectacle militaire. En lisant beaucoup et en parlant avec des historiens, j'ai compris que cela existait dans toutes les armées, dans toutes les guerres. C'est un environnement homosocial, dont les femmes sont absentes, car restées au travail, tenues éloignées de la violence. Sur scène, les hommes jouent donc les femmes. Et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, les hommes qui excellaient dans le domaine étaient célébrés. Je ne m'attendais pas à cela. Je trouve ça très moderne. Dans son journal, un soldat écrit que, dans son régiment, avant de se coucher, un autre soldat s'habille comme une maman pour leur donner un bisou avant de dormir… J'ai trouvé ça tellement émouvant, tendre. Pour moi, c'est un antidote à notre époque.

En dehors de ce cadre de la représentation théâtrale, l'homophobie était pourtant très forte…
Ce qui était différent à cette époque, c'est qu'il n'y avait pas de vocabulaire en Belgique. Pierre et Francis inventent leur histoire d'amour au moment où on la découvre. Aujourd'hui, on a des exemples, le vocabulaire. Cela reste dur, parce qu'on vit encore dans un monde très homophobe, et peut-être de plus en plus. Mais à cette époque-là, ils n'avaient même pas les mots. Je suis admiratif de leur liberté.
guillementJ'écris et je suis confronté au fait qu'à l'autre bout du monde, il y a un génocide. Comment crée-t-on avec cela ?
Paradoxalement, "Coward" met en scène la guerre, théâtre de l'horreur absolue, comme une sorte de parenthèse enchantée pour Francis et Pierre, comme le lieu où ils peuvent vivre un amour interdit dans la société…
Cette contradiction vient de ce que j'ai ressenti durant l'écriture. J'écris et je suis confronté au fait qu'à l'autre bout du monde, il y a un génocide, la violence absolue. Comment crée-t-on avec cela ? Ce privilège est absurde… Même s'il n'y a pas de témoignages directs, en parlant avec des historiens, j'ai compris qu'à cette époque, la guerre offrait une opportunité aux hommes queer de s'aimer. Une opportunité qui disparaissait quand la guerre s'arrêtait et que ces hommes devaient retourner dans une société très violente envers eux.

Vos trois films parlent des questions d'identité sexuelle, mais c'est la première fois que vous abordez ouvertement le sujet de l'homosexualité…
C'est un film qui rend visible l'invisible. Je voulais rendre visibles ces photos, que je n'avais jamais vues avant. Dans l'armée belge, 150 soldats ont disparu durant la Première Guerre mondiale. On a dit que certains sont morts, mais ils ont sans doute déserté et mené une vie cachée, en dehors de la société. En regardant ces photos d'hommes habillés en femmes, je me disais que, pour certains, ce n'était rien de plus que du slapstick, de l'humour. Mais pour d'autres, c'était peut-être plus que cela, un camouflage parfait. L'idée de cette histoire d'amour camouflée vécue au grand jour pouvait être le moteur émotionnel du film. J'ai fait des études de cinéma pour m'évader. Girl et Close sont des films sur les raisons pour lesquelles j'ai fui. Avec Coward, j'avais envie de créer un film dans lequel on peut fuir. C'est-à-dire un film plus romantique, volontairement plus doux, parce que je pense qu'on en a besoin à notre époque.
Dans le film, cette émotion passe par le théâtre, mais aussi par la musique, par des chansons comme "Frou frou" de Berthe Sylva, du XIXe siècle, ou "Plaisir d'amour", du XVIIIe siècle… Comment un jeune cinéaste flamand a-t-il découvert ces vieilles chansons ?
C'est d'abord venu de notre travail avec les historiens. Dans les flyers des spectacles des soldats, on a retrouvé les paroles de certaines chansons, comme "Les Boches, c'est comme des rats". Mais je connaissais "Plaisir d'amour", car la chanson favorite d'Émilie Dequenne (qui a joué dans Close, l'un de ses derniers rôles avant sa mort l'année dernière, NdlR) était "Can't Help Falling in Love" d'Elvis Presley (adaptation de cette mélodie composée en 1794 par Jean-Paul-Égide Martini, NdlR). Elle nous a quittés durant l'écriture du film. Utiliser "Plaisir d'amour" me permettait de lui rendre hommage. Mais c'était aussi une chanson qui pouvait créer, chez ces hommes, l'illusion qu'au milieu de la violence, ils peuvent se projeter, un instant, dans leur vie romantique…


Drame historique De Lukas Dhont Scénario Lukas Dhont et Angelo Tijssens Photographie Frank van den Eeden Musique Valentin Hadjadj Montage Alain Dessauvage Avec Emmanuel Macchia, Valentin Campagne, Jonas Wertz… Durée 2h
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