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Maxime Lucu, capitaine du XV de France cet été, se confie sur sa relation tortueuse avec les Bleus : « Je suis fier de ne pas avoir lâché »

D'une première feuille de match sans entrer en jeu il y a cinq ans au capitanat sur ces rendez-vous de juillet, Maxime Lucu a construit une histoire particulière avec le XV de France, qui défie le Japon samedi matin (10 h 40). Pleinement épanoui aujourd'hui, à 33 ans, il s'est replongé dans ce parcours tortueux qui l'a mené jusqu'à cette forme d'aboutissement.

Posé dans le somptueux lobby de l'hôtel des Bleus, mercredi en fin de matinée, Maxime Lucu ne voit pas ses coéquipiers arriver dans son dos pendant l'entretien. Les caresses sur son crâne s'enchaînent puis tout le monde le salue. Le Bordelais de 33 ans se marre quand on lui dit qu'ils doivent bien le respect à leur capitaine. « Il y a une demi-finale de Mus, une sorte de poker basque, qui se prépare, c'est notre terrain là, explique-t-il en pointant une table près des baies vitrées qui surplombent la baie de Tokyo. Je vais jouer la deuxième demi-finale tout à l'heure. »

L'ÉQUIPE

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Quatre ans après son premier passage dans l'établissement, où il avait pris la pose après une interview au même endroit, le demi de mêlée bordelais dégage une forme de sérénité. Pendant une heure, il s'est confié à la fois sur ce rôle de capitaine mais aussi sur le chemin qu'il a fallu emprunter pour y arriver.

« Il y a quatre ans, vous nous disiez, et c'était le titre de l'interview, "Je ne me sentais pas légitime". Et on vous retrouve au même endroit avec les galons de capitaine du XV de France...
(Il sourit.) Ça me permet de réaliser un peu le chemin parcouru. Entre-temps, il y a eu une Coupe du Monde (2023), un Six Nations raté (2024), un autre gagné (2025). Tellement de choses se sont passées depuis cette interview. Il y a de la fierté d'en être arrivé là, parce qu'il y a plein de moments où j'avais envie et où j'aurais pu lâcher. Je suis fait un peu comme ça aussi, je travaille dans la difficulté.

« Capitaine, vous apprenez à l'être, c'est un peu stressant au début dans la gestion de la semaine puis avec l'expérience, vous relativisez »

Comment avez-vous appréhendé ce rôle de capitaine sur cette tournée ?
Je ne me suis pas pris la tête. J'ai pris ce rôle-là petit à petit à l'UBB, je l'ai vécu dans des matches à pression. En équipe de France, ça s'est fait naturellement depuis que j'ai rejoint le groupe (fin juin).

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Cela vous a-t-il traversé l'esprit de refuser le capitanat ?
Non, parce que ce sont des étapes qui sont importantes dans une carrière de joueur. J'ai eu une expérience vraiment négative à Biarritz comme capitaine quand j'avais 22-23 ans, ça m'avait pris la tête. Maintenant, ça me paraît plus naturel. Capitaine, vous apprenez à l'être, c'est un peu stressant au début dans la gestion de la semaine puis avec l'expérience, vous relativisez.

Après tout ce que vous avez vécu en équipe de France, cela en valait-il la peine ?
Ah oui ! Il y a plein de moments où je vous aurais dit non (rires). Mais l'équipe de France, ça procure cette sensation de se sentir vivant car on vit des choses dingues. Je suppose que c'est mieux de vivre des choses positives pendant dix ans. Moi je suis passé par des moments compliqués, où je me suis remis en question. Et je suis revenu avec l'intention de faire mieux. C'est tellement plus vivant de vivre ça.

Maxime Lucu et son sélectionneur Fabien Galthié, avant d'affronter l'Australie, samedi dernier. (A. Mounic/L'Équipe)

Maxime Lucu et son sélectionneur Fabien Galthié, avant d'affronter l'Australie, samedi dernier. (A. Mounic/L'Équipe)

Remontons un peu votre histoire en équipe de France. Dès le début, ce n'est pas banal, avec une première feuille de match mais sans sélection, car vous n'entrez pas en jeu contre l'Argentine (le 6 novembre 2021)...
Au début, je l'avais mal vécu, parce que vous avez envie de jouer ces matches, surtout quand c'est votre première. Ma famille était dans le stade, j'étais impatient d'être sur le terrain. Puis j'en avais discuté avec le staff et j'avais compris qu'au niveau international, avec les changements qui ne sont pas illimités, ça peut arriver, notamment quand vous avez Antoine (Dupont) qui est au sommet de sa carrière. Donc il fallait l'accepter. J'entre la semaine suivante à Bordeaux (contre la Géorgie, 41-15). Je priais pour qu'on me dise : "Max, c'est ton moment". Il n'aurait pas fallu me faire le coup une deuxième fois (rires). La semaine d'après, c'est les All Blacks, un match énorme (victoire 40-25 des Bleus), le Stade de France est en feu, j'étais entré en jeu, c'était génial ! Trois ou quatre mois avant, je ne me serais jamais imaginé là.

Et vous êtes de l'équipe qui fait le Grand Chelem 2022...
C'est le premier trophée posé sur l'armoire. Je rentre sur les cinq matches et surtout je vis mon premier Tournoi des Six Nations de l'intérieur. Quand j'étais petit, c'était LE rendez-vous à la télé, on regardait plus ça que le Championnat. Pour moi, le jouer, c'était quelque chose d'immense. Se déplacer en Écosse, à Cardiff, je découvrais les stades, c'était irréel pour moi.

Vous êtes sur le terrain quand retentit le coup de sifflet final face à l'Angleterre lors du dernier match...
C'était magique. Mais la journée était compliquée parce qu'on avait appris la mort de Fede Aramburu (*). C'est mon frère (Ximun) qui m'avait envoyé des messages, il n'était pas loin (du lieu du drame), il était avec lui quelques heures avant et il avait fini la soirée plus tôt. Et bien heureusement d'ailleurs.

(*) L'ancien international argentin (22 sélections) et champion de France avec Biarritz en 2005 et 2006 a été tué par balles le 19 mars 2022, dans les rues de Paris. En 2024, le parquet de Paris a demandé que les deux prévenus, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, militants d'extrême droite, soient jugés pour « assassinat ». Le procès aura lieu le 7 septembre 2026. Retrouvez ici notre documentaire vidéo « Les dernières minutes d'Aramburu ».

Maxime Lucu face à l'Australie, samedi dernier. (A. Mounic/L'Équipe)

Maxime Lucu face à l'Australie, samedi dernier. (A. Mounic/L'Équipe)

Venons-en à la Coupe du monde 2023. Antoine Dupont se blesse au visage contre la Namibie et vous devez le remplacer pour le dernier match de poules contre l'Italie. Comment avez-vous vécu tout ça ?
C'était une tourmente émotionnelle et médiatique. Vous perdez votre capitaine et votre meilleur joueur et qui est derrière ? C'est Max. D'un coup, j'étais propulsé sur le devant de la scène. C'était la première fois pour moi... Pendant dix jours, c'était horrible, j'avais énormément de pression, je ne voulais pas faire partie de l'équipe qui ne se qualifiait pas en phase finale. Je pensais au fiasco, ça pouvait arriver. Je cogitais : "Est-ce que je vais être à la hauteur ?" Finalement, on avait fait un match énorme (victoire 60-7). Mais j'avais découvert à ce moment-là la pression médiatique et surtout les réseaux sociaux...

« Les médias, je m'en fiche, ça fait partie du jeu et à la limite, si c'est constructif et que ça me permet de progresser... Le plus dur, ça a été les réseaux sociaux »

À propos des critiques en équipe de France

Qui prend une autre ampleur dans le Tournoi 2024. Vous êtes titulaire face à l'Irlande en l'absence d'Antoine Dupont, qui lançait sa préparation aux JO 2024...
C'était dur... J'étais très content de commencer le Tournoi et on prend une énorme claque (17-38 à Marseille face à l'Irlande). Et là, tout se déchaîne derrière, sur les réseaux sociaux. Je suis tombé dans le piège.

Vous vous sentiez particulièrement ciblé ?
Dans les journaux, c'étaient plus des reproches sur le jeu. Les médias, je m'en fiche, ça fait partie du jeu et à la limite, si c'est constructif et que ça me permet de progresser... Le plus dur, ça a été les réseaux sociaux. Là, c'était ma personne qui était visée, ma famille, mes proches.

Concrètement, comment ça se passe après l'Irlande ?
J'avais reçu des milliers de messages pendant et après le match. J'avais mon Instagram qui brûlait. Dans le bus, je posais mon téléphone sur la banquette et ça ne faisait que s'allumer, s'allumer, s'allumer. C'était ouf... Toute la nuit avait été un peu... Mais je n'avais pas le choix en fait, ça me tombait dessus. Derrière, on gagne en Écosse (20-16) mais on est critiqués parce qu'on doit perdre si l'essai de Sione Tuipulotu à la fin n'est pas refusé. On fait nul contre l'Italie (13-13)... J'étais dans le dur, puis je suis passé remplaçant (pour les deux derniers matches) et le déferlement s'est accentué. Je disais à ma famille : "Je ne veux plus y aller" (en équipe de France) et je l'ai fait ressentir dans le groupe.

Maxime Lucu et ses coéquipiers à l'entraînement en amont du Championnat des nations, le 28 juin, à Brisbane. (A. Mounic/L'Équipe)

Maxime Lucu et ses coéquipiers à l'entraînement en amont du Championnat des nations, le 28 juin, à Brisbane. (A. Mounic/L'Équipe)

Comment vous en êtes-vous sorti ?
Je suis rentré en club, ça m'a offert une bouffée d'air frais. Mais j'ai été vite rattrapé. Je loupe la pénalité de la gagne contre les Harlequins (41-42, le 13 avril 2024, en quarts de finale de Coupe des champions). Du coup, rebelote... Puis on en prend 60 en finale (du Top 14 contre Toulouse, 59-3)... J'étais le capitaine qui en avait pris 60. L'été suivant, j'ai fait reset... Marie, ma compagne, a été énorme avec moi. Je pense que je n'étais pas très intéressant à vivre. Elle m'a dit : "Il faut que tu t'accroches. l'année prochaine, ça sera ton année". Je me suis reconstruit doucement, ça a pris du temps, cinq-six mois. Je suis 24e(hors feuille de match) au début du Tournoi 2025 et il y a eu ce match contre l'Irlande (le 8 mars 2025, au Tournoi des Six nations).

Mais avant ça, vous êtes le "1" du banc en 7-1 lancé contre l'Italie (le 23 février)...
Ça m'a permis de regagner ma place et j'étais trop heureux d'y être ! Après, je me suis dit : "Merde, je vais rentrer au centre"(rires). À ce moment-là, on se dit que c'est une folie. Mais j'étais juste content d'être dans le groupe un an après. Je voulais juste jouer, même si c'était au centre ou en troisième-ligne...

Et donc, en Irlande, que ressentez-vous quand vous remplacez Antoine Dupont qui se blesse gravement à un genou en première période ?
Étant le seul arrière sur le banc, je me doute bien que je ne vais pas entrer à la 30e minute. Mais là oui (rires). C'est drôle quand j'y repense parce que quand le kiné me dit que c'est le croisé (pour Dupont), j'étais assis sur le siège et je me disais : "Le pauvre, fait chier". Un coéquipier sur le banc à côté de moi me réveille : "Oh Max, enlève la chasuble, tu vas rentrer". Je n'avais pas du tout percuté (rires). Mais quand je suis rentré, je me suis dit : "Là maintenant, c'est la guerre"...

« Si on me siffle en Top 14 avec le maillot de Bordeaux à l'extérieur, OK. Mais se faire siffler par des supporters français alors que je porte le maillot des Bleus... J'avais été un peu choqué »

Vous étiez revanchard ?
Je ne sais pas mais je voulais montrer le vrai Max. J'avais changé d'état d'esprit pour ne prendre que le plaisir d'être en équipe de France, pas la pression négative. Donc quand j'entre, je me dis que c'est le destin et que je veux juste prendre du plaisir et jouer mon rugby. Et je me suis éclaté... On les bat largement (27-42) et à la fin, au fond, je suis fier de ne pas avoir lâché. Et dans les tribunes, à l'Aviva, Marie était là...

Mais pas vos parents ni votre frère ?
Ils ne voulaient plus venir à stade. À Lyon (contre l'Angleterre, 33-31, le 16 mars 2024), j'entre en jeu et il y a des sifflets. Si on me siffle en Top 14 avec le maillot de Bordeaux à l'extérieur, OK. Mais se faire siffler par des supporters français alors que je porte le maillot des Bleus... J'avais été un peu choqué. C'était un moment difficile à vivre pour ma famille.

En Irlande, vous avez l'impression d'avoir renversé l'opinion ?
À ce moment-là, oui. Je me sentais bien dans mon rugby. On bat l'Écosse une semaine plus tard (35-16), j'ai le trophée du Tournoi dans les mains, puis j'enchaîne avec la Coupe d'Europe avec Bordeaux (victoire 28-20 face à Northampton, la première de l'histoire du club). Je touchais du doigt ce que j'avais toujours voulu avoir.

Étiez-vous moins "gentil" aussi ?
C'est vrai que des fois, peut-être que j'ai été trop gentil, notamment en 2024, sur le Six Nations, à me dire que j'acceptais les critiques. Je déteste le conflit. Aujourd'hui, je me dis qu'à ce niveau-là, il n'y a pas de gentillesse à avoir. Quand je rentre sur le terrain, je ne suis plus le même. C'est pour ça que je gueule aussi (sourire). Je vais appuyer des plaquages et je sais qu'il y a des matches où il faut que je tape du poing sur la table.

Êtes-vous en paix aujourd'hui avec l'équipe de France ?
Oui, largement. Après, il y aura sûrement d'autres moments difficiles mais je saurais les appréhender. Déjà, je me suis coupé de tous les réseaux. Les gens ne peuvent pas m'écrire. Je suis en paix avec moi-même, je vis tout ce qui va arriver comme un bonus. Comme si c'étaient les derniers moments, je profite à fond. »