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Littérature. Affaire Thélyson Orélien : du Nobel au Goncourt, un siècle de scandales autour des prix littéraires

Depuis l'été, Thélyson Orélien enchaînait les prix pour son premier roman, C'était ça ou mourir (Grasset), le récit de l'exil d'un migrant haïtien. Il est même devenu le roman le plus sélectionné de la rentrée,...

Depuis l'été, Thélyson Orélien enchaînait les prix pour son premier roman, C'était ça ou mourir (Grasset), le récit de l'exil d'un migrant haïtien. Il est même devenu le roman le plus sélectionné de la rentrée, sur les listes des Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis, avant de remporter le prix du roman Fnac le 21 septembre. Ce jour-là, tout bascule : le compte anonyme Balance ton Claude affirme sur X, analyse du logiciel Pangram à l'appui, que le livre a été « presque intégralement » généré par une intelligence artificielle (IA).

L'écrivain dément aussitôt : « Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », déclare-t-il à Libération, en assurant préparer un dossier avec ses éditeurs. Deux jours plus tard, une seconde accusation s'ajoute. La Presse et les Décrypteurs de Radio-Canada montrent qu'au moins cinq de ses chroniques, publiées en 2012 et 2013, reprennent en partie des textes d'autres auteurs, dont un article du quotidien philippin The Philippine Star. Un autre de ses livres, Où va le monde, contiendrait aussi des phrases identiques à celles d'une autre œuvre.

Boréal suspend alors la tournée promotionnelle du livre, le Salon du livre de l'Estrie exclut l'auteur de sa programmation, et le prix Strasbourg Espoir CIC lui est retiré au profit d'Amandine Agic. Vendredi 25 septembre, l'Académie Goncourt retire à son tour C'était ça ou mourir de sa sélection, en invoquant les plagiats et des analyses concluant à un usage massif de l'IA, quelques jours à peine après que son président Philippe Claudel avait appelé à la prudence. La deuxième sélection est attendue le 6 octobre, le prix restant fixé au 4 novembre.

L'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, dont le roman C'était ça ou mourir a été retiré de la sélection du Goncourt après des soupçons de plagiat et d'usage de l'intelligence artificielle. Photo AFP/Joel Saget

L'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, dont le roman C'était ça ou mourir a été retiré de la sélection du Goncourt après des soupçons de plagiat et d'usage de l'intelligence artificielle. Photo AFP/Joel Saget

Kamel Daoud et Houris, un Goncourt rattrapé par la justice

Deux ans avant Orélien, un autre lauréat du Goncourt s'était retrouvé au cœur d'une affaire, cette fois judiciaire. En novembre 2024, Kamel Daoud reçoit le prix pour Houris (Gallimard), l'histoire d'une survivante muette d'un massacre pendant la guerre civile algérienne. Saâda Arbane, ancienne patiente de l'épouse psychiatre de l'écrivain entre 2015 et 2023, affirme s'y reconnaître et accuse l'auteur d'avoir utilisé son histoire sans son accord, alors qu'elle dit le lui avoir refusé à plusieurs reprises.

En France, il est assigné pour atteinte à la vie privée et elle réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. En Algérie, où le livre n'est pas publié, deux plaintes pénales sont déposées dès l'été 2024, avant même l'attribution du prix, au nom d'une loi qui interdit d'évoquer cette guerre civile encore taboue. En avril 2026, la justice algérienne le condamne à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d'amende, puis émet deux mandats d'arrêt internationaux contre lui, une situation que le ministère français des Affaires étrangères dit suivre « de près ».

Kamel Daoud en 2025, à Nice. Photo Sipa/Syspeo

Kamel Daoud en 2025, à Nice. Photo Sipa/Syspeo

2018, l'année sans Nobel de littérature

En novembre 2017, 18 femmes accusent le photographe français Jean-Claude Arnault de viols et d'agressions sexuelles, dans le quotidien suédois Dagens Nyheter. Son épouse, la poétesse Katarina Frostenson, siège à l'Académie suédoise, qui décerne le Nobel depuis 1901. Une enquête interne révèle en plus un conflit d'intérêts financier et soupçonne Arnault d'avoir plusieurs fois révélé à l'avance le nom du lauréat.

Six académiciens démissionnent dans la foulée, et l'institution n'a plus assez de membres actifs pour voter. En mai 2018, elle annonce qu'il n'y aura pas de Nobel de littérature cette année-là, une première depuis 1949. Les lauréats 2018 et 2019, Olga Tokarczuk et Peter Handke, ne seront révélés qu'ensemble, en octobre 2019. Jean-Claude Arnault est quant à lui condamné à deux ans de prison pour viol.

Jean-Claude Arnault, le photographe français dont le scandale a coûté au Nobel de littérature son édition 2018. Photo Sipa/AP/Jonas Ekstrome

Jean-Claude Arnault, le photographe français dont le scandale a coûté au Nobel de littérature son édition 2018. Photo Sipa/AP/Jonas Ekstrome

1932, le Goncourt qui a snobé Céline

D'autres fois, c'est l'inverse : le scandale vient de l'auteur que le jury a snobé. En 1932, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (Denoël) est le grand favori du Goncourt, au point d'avoir déjà une majorité informelle une semaine avant le vote. Le 7 décembre, coup de théâtre : le prix va finalement à un auteur bien moins connu, Guy Mazeline, pour Les Loups (Gallimard), après un revirement de plusieurs jurés qu'on attribue à l'époque à l'influence de l'éditeur Gaston Gallimard. Céline se console avec le prix Renaudot, décerné dans la foulée.

Il faut cependant resituer cet épisode dans son époque. En 1932, Céline n'a publié qu'un seul roman, salué pour sa force littéraire malgré des passages déjà très durs envers certaines communautés. Ce n'est que cinq ans plus tard qu'il bascule dans l'antisémitisme le plus violent, avec Bagatelles pour un massacre puis L'École des cadavres en 1938, avant de collaborer ouvertement avec l'occupant nazi. L'échec de 1932 tient donc, à ce moment-là, à une guerre entre éditeurs, pas à un jugement sur ce que Céline allait écrire ensuite.

L'écrivain Louis-Ferdinand Céline, dont le roman Voyage au bout de la nuit avait été écarté du Goncourt en 1932 au profit des Loups de Guy Mazeline. Photo d'archives Sipa/Eclair Mondial

L'écrivain Louis-Ferdinand Céline, dont le roman Voyage au bout de la nuit avait été écarté du Goncourt en 1932 au profit des Loups de Guy Mazeline. Photo d'archives Sipa/Eclair Mondial

Romain Gary, l'unique double lauréat, par la triche

Le règlement du Goncourt interdit à un même auteur de le recevoir deux fois. Romain Gary l'a pourtant obtenu deux fois : en 1956 sous son nom pour Les Racines du ciel, puis en 1975 sous le pseudonyme d'Émile Ajar pour La Vie devant soi. Pour que le mensonge tienne, il avait recruté son petit-cousin Paul Pavlowitch pour incarner Ajar face aux éditeurs et aux journalistes.

Gary racontera lui-même pourquoi, dans un texte écrit en 1979, Vie et mort d'Émile Ajar, publié après sa mort. Il explique avoir voulu échapper à l'étiquette que la critique lui avait collée, persuadé que ces mêmes livres, signés de son vrai nom, n'auraient jamais été reconnus à leur juste valeur. La vérité éclate après son suicide en 1980, quand Paul Pavlowitch la révèle sur le plateau d'Apostrophes. Gary reste, encore aujourd'hui, le seul écrivain à avoir reçu deux fois le plus prestigieux des prix littéraires français.

L'écrivain Romain Gary, seul auteur à avoir remporté deux fois le prix Goncourt, en 1956 sous son nom et en 1975 sous le pseudonyme d'Émile Ajar. Photo d'archives Sipa

L'écrivain Romain Gary, seul auteur à avoir remporté deux fois le prix Goncourt, en 1956 sous son nom et en 1975 sous le pseudonyme d'Émile Ajar. Photo d'archives Sipa

Houellebecq et le copier-coller de Wikipédia

Michel Houellebecq, lui, décroche le Goncourt 2010 dès le premier tour pour La Carte et le territoire (Flammarion). Quelques semaines plus tôt pourtant, le site Slate.fr avait relevé que plusieurs passages du roman étaient repris presque mot pour mot de Wikipédia, sur la mouche domestique, la ville de Beauvais ou encore sur le politique Frédéric Nihous.

Michel Houellebecq, en septembre 2026. Photo Sipa/Mirco Toniolo

Michel Houellebecq, en septembre 2026. Photo Sipa/Mirco Toniolo

L'écrivain reconnaît l'emprunt mais refuse le mot plagiat, expliquant mélanger volontairement des sources réelles à la fiction. La défense ne convainc pas tout le monde, mais n'empêche pas le sacre. Dans l'édition anglaise du roman, il ira jusqu'à remercier Wikipédia dans ses remerciements.