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Les Fagnes, l’histoire d’un territoire pas si naturel que ça - RTBF Actus

Pâturage, coupe de bois et tourbe Au Moyen Âge, nos Fagnes sont encore majoritairement boisées. Elles deviennent toutefois de plus en plus fréquentées par les populations voisines, qui y trouvent des ressources...

Pâturage, coupe de bois et tourbe

Au Moyen Âge, nos Fagnes sont encore majoritairement boisées. Elles deviennent toutefois de plus en plus fréquentées par les populations voisines, qui y trouvent des ressources essentielles. Certains villages en bord du plateau voient également le jour.

Le pâturage, l’écobuage, la récolte de foin et de fougères, la coupe de bois, le drainage et l’exploitation de la tourbe modifient progressivement les sols et la végétation.

Ces usages contribuent à l’ouverture du paysage. Là où dominaient auparavant des forêts de feuillus, des milieux plus ouverts se développent.

Les landes sèches, aujourd’hui emblématiques des Fagnes, ne sont donc pas uniquement le résultat des conditions naturelles : elles sont aussi liées à la dégradation de la forêt par l’action humaine, notamment comme nous l’avons évoqué pour le pâturage, les coupes de bois et l’extraction de tourbe.

Les textes historiques confirment l’ancienneté de ces pratiques. Le pâturage est documenté dès 1444, lorsque les habitants de Robertville sont autorisés à conduire leurs troupeaux en Fagne.

L’extraction de tourbe, utilisée comme combustible, est quant à elle attestée à partir du XVIe siècle. Ces ressources étaient alors au cœur de la subsistance des villages voisins, au point même de provoquer des conflits pour le partage des zones d’exploitation.

Une ressource convoitée à travers l’histoire

On le voit la tourbe a longtemps constitué une ressource énergétique précieuse dans cette région pauvre en bois facilement accessible. Son extraction impliquait toutefois le creusement et l’assèchement local de certains secteurs.

À cela s’ajoutaient les pratiques agricoles et pastorales, qui empêchaient parfois le retour spontané de la forêt. La pression sur les bois s’accentue encore avec le développement des activités industrielles.

Les maîtres de forges, notamment, réclament du charbon de bois. Le hêtre, abondant dans la région, est particulièrement recherché. La forêt voit alors sa superficie réduite et s’appauvrit, au point que des mesures de replantage sont progressivement imposées.

Le paysage que l’on considère aujourd’hui comme "naturel" est donc aussi l’héritage d’un territoire longtemps travaillé, traversé et exploité.

Les voies de communication y sont anciennes : le Pavé Charlemagne constitue l’une des premières traces humaines sur le plateau, tandis que, dès le XVIe siècle, des chemins d’exploitation et des routes commerciales traversent déjà les Hautes Fagnes.

L’épicéa change encore le décor

Au XIXe siècle, une nouvelle transformation intervient avec l’enrésinement. À partir des années 1840, sous l’administration prussienne, d’importantes surfaces de landes sont plantées d’épicéas, une essence non spontanée en Belgique. Il a été choisi car il pousse vite et produisait du bois recherché, entre autres pour étançonner les galeries de mines.

L’opération s’accompagne de drainages plus profonds pour rendre les sols exploitables. Cette évolution bouleverse à son tour les habitats naturels : certaines espèces disparaissent, tandis que les milieux humides et ouverts reculent localement.

Les landes tourbeuses deviennent particulièrement rares sur le haut plateau, notamment en raison de ces plantations d’épicéas.

Au début du XXe siècle, les inquiétudes face aux plantations intensives, à l’exploitation industrielle de la tourbe, aux projets de barrages et au tourisme émergent.

Une première association de défense des Hautes Fagnes est créée en 1911 suite à un incendie majeur. Dans les Hautes Fagnes, le feu qui avait débuté le 1er août et n’a pu être complètement maîtrisé que deux mois plus tard, à la fin septembre. Mais il faut dire que les moyens pour combattre les flammes étaient beaucoup plus rudimentaires : les soldats belges et prussiens mobilisés sur place n’avaient parfois que des pelles et des branchages pour tenter de contenir les flammes. Une nouvelle association de défense à suivi en 1935, les Amis de la Fagne.

Protéger un paysage vivant

La Réserve naturelle des Hautes Fagnes a été constituée progressivement à partir de 1957, grâce à l’action conjointe de chercheurs, d’associations de protection de la nature et des services des Eaux et Forêts. Initialement étendue sur 1400 hectares, elle couvre aujourd’hui près de 4500 hectares, principalement sur des terrains appartenant à la Région wallonne, mais aussi sur des parcelles louées ou gérées par des associations.

Elle constitue par ailleurs le cœur du Parc naturel Hautes Fagnes-Eifel, créé entre 1971 et 1985 et couvrant quelque 72.000 hectares. Les deux dispositifs poursuivent toutefois des objectifs distincts : la réserve est entièrement consacrée à la protection de la nature, tandis que le parc naturel cherche à concilier préservation des milieux, activités humaines et développement économique local.

Protéger les Fagnes ne revient donc pas seulement à préserver une nature supposée intacte. Il s’agit aussi de gérer un paysage vivant, façonné par des équilibres fragiles entre dynamiques naturelles et interventions humaines.

Les tourbières, les landes et les forêts qui composent le haut plateau racontent à la fois une histoire climatique très ancienne et celle, plus récente, des communautés qui y ont puisé de quoi vivre.

Maintenir une faune diversifiée

Selon Laurane Winandy, directrice de la Station scientifique des Hautes Fagnes, les mammifères les plus mobiles ont généralement le temps de fuir un incendie. En revanche, les amphibiens, reptiles et certains oiseaux sont davantage menacés. Les espèces qui se réfugient dans le sol — comme les crapauds, grenouilles, tritons ou lézards vivipares — risquent d’être particulièrement touchées lorsque le feu pénètre profondément dans la tourbe.

Le devenir des tétras-lyres réintroduits récemment dans les Fagnes reste également incertain, même si des émetteurs pourraient permettre d’en localiser certains. Plus largement, il faudra attendre pour mesurer les effets de l’incendie sur la biodiversité et déterminer quelles espèces ont survécu ou pourront recoloniser la zone.

Cet incendie rappelle enfin combien les Hautes Fagnes demeurent un territoire à la fois précieux et vulnérable. Après plusieurs jours de mobilisation, le feu ne présente plus de risque d’extension, mais les équipes restent engagées afin d’éviter toute reprise dans des sols tourbeux où le feu peut couver durablement. Selon la météo prochaine, cela peut se compter en jour, en semaine, en mois et peut-être même en années.

Les pluies orageuses ont apporté un soutien déterminant en humidifiant le terrain, avec environ 150 millions de litres d’eau tombés sur la zone touchée, mais ces pluies peuvent aussi ralentir les interventions dans ce terrain accidenté.

Au-delà de l’urgence, cet épisode souligne la fragilité d’un paysage construit par des millénaires d’évolution naturelle et des siècles d’activités humaines.

Préserver les Fagnes, c’est donc aussi comprendre leur histoire — et adapter leur gestion aux épisodes de sécheresse et aux risques d’incendie qui peuvent mettre en péril leurs tourbières, leur biodiversité et leur capacité à stocker l’eau.