« Le smartphone va disparaître » : ce que cette théorie dit vraiment, et ce qu’elle ne dit pas
J’ai écrit dans un article, cette semaine, que l’écran pourrait disparaître. Beaucoup ont lu : le smartphone va mourir, et Frandroid a perdu la tête. Ce n’est ni une prédiction ni une lubie personnelle. C’est u...
J’ai écrit dans un article, cette semaine, que l’écran pourrait disparaître. Beaucoup ont lu : le smartphone va mourir, et Frandroid a perdu la tête. Ce n’est ni une prédiction ni une lubie personnelle. C’est une thèse qui circule depuis dix ans dans l’industrie, que l’IA générative et les lunettes connectées viennent de rendre sérieuse. Je vous la raconte telle qu’elle est, avec ce qu’elle a de solide et ce qu’elle a de fragile.

Tout part d’un fil publié et d’un article Frandroid, dans la foulée de la keynote Apple. J’y expliquais que le smartphone pliable n’a jamais dépassé 2 % du marché en sept ans, et que l’iPhone Duo arrive au moment où une partie de l’industrie tech annonce que l’écran, et peut-être le smartphone lui-même, pourrait cesser d’être au centre de nos usages.
Cette dernière phrase a fait réagir bien plus que le reste. Certains y ont lu une prophétie, d’autres une provocation, beaucoup m’ont demandé d’où ça sortait. La réponse : de l’industrie.
Depuis une dizaine d’années, une thèse circule chez les constructeurs, les analystes et les fondateurs de la Silicon Valley, selon laquelle le smartphone ne sera pas éternel comme interface principale. Elle a longtemps ressemblé à un vœu pieux de gens qui n’en vendaient pas. Depuis deux ans, avec l’IA générative d’un côté et les lunettes connectées de l’autre, elle a des chiffres, des produits et des morts.
Pour aller plus loin
iPhone Duo : sept ans après le Galaxy Fold, Apple entre dans une niche qui n’a jamais vraiment marché
Commençons par le geste. Pour faire à peu près n’importe quoi de numérique aujourd’hui, on suit le même chemin : on sort le smartphone, on le déverrouille, on cherche l’icône, on ouvre l’app, on trouve la bonne fonction, on tape, on lit le résultat. Cinq à sept étapes pour réserver un train, répondre à un message ou savoir dans combien de temps on arrive. On ne s’en rend plus compte parce qu’on le fait deux cents fois par jour, et parce que c’est infiniment mieux que ce qu’on avait avant. Mais ce chemin n’existe que pour une raison : la machine ne comprend pas ce qu’on veut, donc il faut lui parler dans sa langue, celle des menus et des boutons, et il faut un écran de six pouces pour afficher ces menus.
La théorie tient là. Si la machine finit par comprendre une demande formulée normalement, « réserve-moi un train pour Paris demain matin », « réponds-lui que je serai en retard », « rappelle-moi ce que Lola m’a dit sur le devis », alors on n’a plus besoin de savoir quelle application fait quoi, ni de la trouver, ni de naviguer dedans. On formule une intention, la machine se débrouille avec les services derrière. Et si l’interface devient une conversation, l’écran perd une partie de sa raison d’être. Pas toute, on y revient. Une partie. Celle qui consiste à afficher des grilles d’icônes et des formulaires pour qu’un humain les manipule au pouce.
Ce n’est pas arrivé avec ChatGPT
Cette idée est plus vieille que les LLM. Google Glass l’a formulée en 2013, avec un prisme devant l’œil et une commande vocale, et a échoué sur le prix, l’autonomie, l’allure et la caméra que personne ne voulait voir braquée sur soi au restaurant. Les assistants vocaux, Siri en 2011, Alexa en 2014, en étaient une autre version : parler à la maison au lieu de toucher un écran. Ils ont échoué sur la compréhension, ils exécutaient des commandes, pas des intentions.
Les montres connectées ont pris une partie du travail, les notifications, le paiement, la santé, sans jamais menacer le smartphone.
Une protection complète de votre vie numérique.
Protégez votre vie numérique et vos appareils contre les virus, arnaques, ransomwares et menaces en ligne avec Bitdefender, primé pour sa protection et compatible avec Windows, Mac, Android et iOS.
L’informatique ambiante, cette idée que l’ordinateur se fond dans l’environnement, date des années 1990 chez Xerox. La thèse n’est donc pas neuve. Ce qui est neuf, c’est qu’on dispose enfin d’un composant qui comprend une phrase et sait enchaîner plusieurs actions dans plusieurs services. C’est exactement la pièce qui manquait à tout ce qui précède.
Le deuxième morceau, ce sont les objets portés, les wearables. Personne ne propose de remplacer le téléphone par un seul appareil. La thèse est celle d’une répartition : les lunettes voient ce qu’on voit et affichent une ligne de texte, les écouteurs portent la voix dans les deux sens, la montre donne l’heure du train et le pouls, une bague ou un capteur mesure le reste, et l’IA fait le lien entre tout ça, quelque part entre la puce locale et le cloud. Chacun de ces objets récupère un morceau de ce que fait le smartphone. Aucun ne le remplace seul. C’est ce qui rend la thèse crédible et, en même temps, difficile à visualiser, parce qu’on cherche l’objet qui succède à l’iPhone alors qu’il n’y en aurait pas un, mais quatre.
Ce que les morts ont appris aux vivants
Il y a un point intéressant dans cette histoire : les premiers appareils censés remplacer le smartphone ont surtout démontré à quel point le smartphone était difficile à remplacer. L’AI Pin de Humane, lancé en 2024 à 699 dollars avec abonnement, débranché en février 2025 et vendu à HP pour ses brevets, a échoué parce qu’il voulait tout faire sans écran, avec un projecteur laser sur la paume, une latence de plusieurs secondes et une chauffe de radiateur.

Le Rabbit R1 a échoué parce qu’il faisait moins bien qu’une app gratuite sur un téléphone qu’on avait déjà dans l’autre poche. Les deux ont commis la même erreur : attaquer le smartphone de front, sur son terrain, avec un objet en plus.

Les lunettes ont pris le chemin inverse, et c’est pour ça qu’elles marchent. Les Ray-Ban Meta ne prétendent pas remplacer le smartphone, elles lui retirent des usages un par un : la photo sur le vif, l’appel en marchant, la musique, la traduction, la question posée à voix haute sur ce qu’on regarde. Elles restent dépendantes de l’iPhone ou de l’Android dans la poche, et c’est leur force, pas leur faiblesse. EssilorLuxottica en a vendu plus de 7 millions en 2025, le triple des deux années précédentes cumulées, et discute avec Meta d’une capacité de 20 millions par an. Meta Ray-Ban Display, avec un affichage dans le verre et un bracelet neuronal, a été si demandé aux États-Unis que son lancement international a été repoussé. Apple accélère ses propres lunettes selon Bloomberg, Google revient avec Warby Parker, OpenAI a recruté Jony Ive pour un objet dont personne ne connaît la forme. Ce n’est pas un marché de niche qui se cherche, c’est une catégorie qui se construit sous nos yeux, à côté du téléphone, en attendant de lui prendre plus.
Elle ne dit pas que les écrans disparaissent. Pour regarder un film, jouer, travailler sur un tableur, lire deux heures, retoucher une photo ou comparer trois billets d’avion, un écran reste incomparablement plus efficace qu’une voix dans l’oreille. Personne de sérieux ne prétend le contraire. Ce que la thèse dit, c’est que cet écran n’a plus besoin d’être le rectangle qu’on transporte toute la journée : il peut être celui des lunettes, de l’ordinateur, de la tablette, de la voiture, du téléviseur, ou d’un écran qu’on pose devant soi quand on en a besoin. L’écran devient un périphérique qu’on choisit selon la tâche, au lieu d’être le centre par lequel tout passe.
Elle ne dit pas non plus que ça arrive demain. Les lunettes tiennent quelques heures, affichent une ligne de texte, coûtent le prix d’un téléphone et ne savent pas encore réserver un train sans le smartphone. Les assistants d’Apple, Anthropic, Meta, Google et OpenAI enchaînent des actions dans les démos et se trompent dans la vie. Et il y a un obstacle que personne ne mesure bien : nous.
Une IA qui réserve le train à notre place suppose qu’on lui fasse confiance sur le prix, l’horaire et la carte bancaire, et on met des années à faire confiance à une machine pour moins que ça. Le smartphone a mis dix ans à devenir universel après 2007. Une transition vers autre chose, si elle a lieu, ne sera pas plus rapide.
Le destin du PC
La formulation la plus juste, à mon avis, est celle-ci : le smartphone pourrait connaître le destin du PC. L’ordinateur personnel n’a pas disparu. Il s’en vend encore 250 millions par an, tout le monde en a un au bureau et beaucoup à la maison, et il reste l’outil de toute production sérieuse. Mais il a cessé, quelque part entre 2011 et 2015, d’être l’appareil autour duquel notre informatique personnelle s’organisait.
Les comptes, les photos, les messages, l’identité, tout a migré vers le smartphone, et le PC est devenu un périphérique de plus, précieux, mais pas central.
La thèse de la fin du smartphone dit exactement ça, une étape plus loin : le smartphone reste, il se vend encore par centaines de millions, mais l’identité, la mémoire et l’assistant passent dans quelque chose qu’on porte, et l’écran de poche devient un accessoire parmi d’autres. Le Minitel, lui, a disparu. Ce n’est pas la même chose.
Il faut donc séparer deux choses que mon article avait mélangées, et c’est ma faute. La prédiction, personne ne peut la faire : aucun de ceux qui annoncent la mort du smartphone, Mark Zuckerberg en tête, ne vend de smartphone, et ceux qui en vendent ont intérêt à ce qu’il reste au centre.
Le mouvement, lui, est réel et documenté : une informatique moins centrée sur les apps, davantage pilotée par des assistants, répartie entre plusieurs objets portés sur soi. Il se voit dans les chiffres d’EssilorLuxottica, dans les recrutements d’OpenAI, dans les annonces de Google, et même dans la keynote d’Apple de mardi, qui a passé vingt minutes sur un Siri qui comprend le contexte avant de passer une heure sur des écrans.

C’est d’ailleurs ce qui m’a fait écrire cet article, et ce qui m’a valu les commentaires. L’iPhone Duo arrive au moment précis où une partie de l’industrie dit que l’écran compte moins, et Apple répond en doublant le sien. On peut y voir une contradiction. On peut aussi y voir un pari cohérent : si l’assistant fait le travail, il faut un endroit pour voir ce qu’il fait, et un grand écran qu’on plie est une réponse à ça autant qu’une paire de lunettes.
Les deux thèses ne s’excluent pas, elles se disputent la même décennie. Ce que je crois, sans le savoir, c’est que dans dix ans on aura encore un smartphone dans la poche, qu’on le sortira beaucoup moins, et qu’on ne se souviendra plus très bien de l’époque où il fallait chercher une icône pour demander l’heure d’un train. Ce n’est pas une mort. C’est une retraite progressive, et le PC nous a montré à quoi ça ressemble.
Pour aller plus loin
iPhone Duo : Apple présente son premier pliant, sept ans après le Galaxy Fold
Pour aller plus loin
Test des Ray-Ban Meta : un couteau suisse numérique sur le nez