Le Rancard du week-end|Avec “Femmes & Guerrières”, la Claviéroise ouvre un local d’écoute à Flémalle : “Les battantes y trouvent réconfort”
En ce mois d'Octobre rose et de lutte contre le cancer du sein, on a rencontré Carole Zubani, 41 ans. Elle-même touchée par un cancer, elle a lancé il y a trois ans l'ASBL "Femmes & Guerrières" dédiée à toutes celles qui sont frappées par la maladie. La Claviéroise vient d'inaugurer son local d'écoute et de soutien à Flémalle.
Carole Zubani, c'est parce que vous avez vous-mêmes été une "battante" que ce projet a germé dans votre tête, il y a trois ans ?
Oui, les maladies, ça me connaît… Je vis avec l'endométriose, j'ai traversé des parcours PMA (Procréation médicalement assistée) puis j'ai eu le cancer de l'utérus. Depuis 2020, je suis patiente en oncologie et je suis toujours sous immunothérapie avec la crainte que le cancer revienne. J'ai traversé tous les combats que le cancer implique, pendant le traitement mais aussi après : changements physiques, douleurs, perte de repères, confrontation à la mort… En sortant de tout ça, j'ai éprouvé ce besoin de créer une association de femmes. Car je suis convaincue qu'ensemble, on peut mieux vivre son combat, que l'entraide et le partage mènent à une forme de résilience. Et que finalement, nous sommes toutes des guerrières…
D'où le nom de votre ASBL, "Femmes & Guerrières" née en 2023.
Oui, tout est dit dans ces deux mots. Mon association vient en soutien aux femmes souffrant ou ayant souffert d'un cancer mais pas que. Je vise aussi celles qui vivent des pathologies chroniques, gynécologiques, des maladies auto-immunes. Ça peut être la fibromyalgie, les parcours PMA, l'endométriose, la stérilité, le burn-out… Dans mon ASBL, je me suis entourée de plusieurs femmes bénévoles mais aussi d'une psychologue, Céline Liurno, qui a un regard professionnel. L'idée était d'offrir un lieu de répit, d'échange, de parole, dans une écoute bienveillante et soutenante. Sans tabou ni jugement.
Vous avez débuté à Tinlot dans un local mis à disposition par la Commune, rue Malplaquaye.
Pendant trois ans, on a profité de cette salle communale, elle a permis de lancer les activités mais dès le départ, j'avais dans l'idée d'avoir un local attitré, qu'on pourrait marquer de notre identité, décorer, aménager, personnaliser pour que ce soit une "safe place" pour les femmes, un cocoon dans lequel elles se sentent bien. Après un an demi de fonctionnement, le groupe de parole était bien constitué, il y avait une régularité. C'était le moment pour moi d'ouvrir l'œil sur l'immobilier dans la région…
Et puis, il y a eu cette opportunité, à Flémalle…
Je passais régulièrement par ce carrefour qu'est la place François Gérard à Ivoz-Ramet et j'avais repéré cette grande vitrine, bien visible. Un jour, le bâtiment a été mis en vente, c'était un signe. Le local, au rez-de-chaussée, fait une 70-80 m2. C'était un appartement. On l'a complètement réaménagé, repeint, décoré à notre image, un endroit zen qui invite au repos. Ça nous a pris deux mois. Voilà enfin un lieu rien qu'à nous, qui donne envie de pousser la porte.
À quoi et à qui est dédié ce local ?
Il sert pour toutes nos activités : groupe de parole, animations, ateliers… Il y a un coin salon, une cuisine, une grande tablée pour les discussions, un espace cocoon pour les soins individuel (réflexologie plantaire, massage…), une bibliothèque… Je peux désormais aussi y organiser mes réunions professionnelles, concentrer ici tout ce qui est administratif. Mais surtout, j'y tenais, j'ai pu mettre en place une permanence deux demi-journées par semaine, ouverte à toutes les femmes qui ont besoin de déposer leur sac à dos, de se libérer, sans attendre une réunion ou une activité. Je suis aussi disponible sur rendez-vous si besoin.
Combien de femmes poussent la porte de l'ASBL ?
On accueille de manière régulière une vingtaine de femmes, qui viennent de toute la région. Ce sont des femmes qui sont en plein traitement ou, et c'est le plus fréquent, dans l'après-traitement. C'est souvent à ce moment-là, après le combat, qu'on redevient plus fragile. Ces femmes ne sont plus les mêmes, elles ne savent plus qui elles sont. Il faut pouvoir se reconstruire et ce n'est pas simple.
Expliquez-nous le groupe de parole. Quel est son rôle ? Comment fonctionne-t-il ?
Il est organisé une fois par mois et est uniquement destiné aux patientes. Je co-anime la séance avec notre psychologue qui permet d'intervenir et d'encadrer de manière professionnelle. Au fur et à mesure des mois, un groupe régulier d'une dizaine de personnes s'est formé. On y évoque des thématiques qu'elles ont choisies. On part d'un objet, d'une image ou d'un texte pour lancer le sujet. Chacune peut apporter son ressenti, son témoignage. Les thématiques évoluent au fil des séances : la perte de féminité, la reprise du travail, la vie de couple, l'estime de soi, la douleur physique et mentale, la mort… L'idée est de mieux se connaître, de partager ses difficultés, de voir qu'elles se rejoignent, même dans des maladies différentes. On est toutes d'accord pour dire que seuls nos pairs comprennent vraiment ce qu'on traverse. Ainsi, elles se sentent moins seules. Ces échanges sont vrais, intimes et ne passent pas toujours par la parole. Les guerrières viennent avec beaucoup de non verbal, on laisse durer les silences, les pleurs, qui aident à digérer les choses… Il y a une vraie confiance qui s'est installée et personne ne juge personne. En trois ans, ce groupe est devenu extrêmement riche. Ces femmes, en étant ensemble, se sentent plus fortes. Elles ont créé une communauté et se rencontrent même en dehors de l'association, elles se voient pour un resto, s'accompagnent en chimio, programment une promenade. Et c'est là que j'ai tout gagné !
Et les ateliers, que proposent-ils ?
Ils sont chaque fois encadrés par un spécialiste dans son domaine, un samedi par mois. Il y a des ateliers nutrition, santé et intimité, développement personnel, créatif, aromathérapie, maquillage, psycho, aquarelle… Le but est d'apporter du bien-être et d'évader les patientes de leur quotidien.
Vous vous servez aussi de l'écriture pour amener ces femmes vers d'autres horizons et perspectives…
C'est nouveau. Une fois par mois, je mène un atelier d'écriture sur une thématique précise. C'est une autrice québécoise qui m'a formée et m'a aidée à créer cet atelier. Je ne leur demande pas de coucher leurs angoisses, leurs douleurs ou leur vie sur papier. C'est plus subtil que ça. On part d'une image forte, dérangeante, interpellante, ou d'un mot, d'un son, d'une odeur et on travaille différentes formes littéraires : lettre, poésie, récit, liste de mots… Après quelques exercices d'échauffement, chacun se lance. Après 45 minutes, on partage oralement nos productions, toujours suivies d'applaudissement. Souvent, elles s'étonnent elles-mêmes. Certaines se révèlent. Et c'est toujours un atelier très émotionnel, souvent avec quelques larmes… Par l'écriture, elles s'évadent, elles retirent leur casquette de patientes et ça leur plaît beaucoup… C'est d'ailleurs ouvert à toutes les femmes, malades ou non.
Et puis il y a ces "box bien-être" que vous venez de lancer…
Oui, c'est mon dernier bébé… J'ai fait de l'accompagnement oncologique dans les hôpitaux, bénévolement. Je passais dans la chambre des patientes qui étaient demandeuses, pour discuter, échanger. Cette box est une porte d'entrée, un prétexte pour rencontrer la patiente et lui parler de l'ASBL, sans obligation. Des cousines, des mamans, des amies nous contactent pour l'offrir à un de leurs proches malades. Je passe alors la remettre en main propre, à l'hôpital, c'est un premier contact. La box a été spécialement conçue pour apporter du bien-être aux femmes en chimio, avec des petites choses simples : un petit coussin en cœur qui soulage les douleurs du sein touché par une tumeur, des lingettes démaquillantes, une bougie, un kit de soin spécial chimio, un bandeau coloré pour celles qui perdent leur cheveu, plusieurs bons pour des soins et massages spécifiques… Certains produits ont même été cousus par nos bénévoles. Douze boîtes ont déjà été apportées dans les hôpitaux de la région. Et c'est totalement gratuit…
Certaines femmes ont-elles des craintes à franchir la porte de "Femmes & guerrières" ?
Ce n'est pas toujours facile en effet. La gêne, la timidité, la culpabilité… Il y a aussi cette fausse image qu'une ASBL de soutien aux femmes malades a un côté plaintif, déprimant, lourd. C'est tout à fait le contraire ici : on vit des moments principalement heureux. Quand une nouvelle personne arrive, je prends donc le temps de l'accueillir, de lui présenter notre ASBL, avec un entretien individuel, un accompagnement, tout se fait en douceur. Et c'est tout un travail d'installer la confiance. Certaines arrivent dans un état de grande fragilité, à fleur de peau. Certaines filles ne diront pas un mot pendant plusieurs mois avant de se dévoiler petit à petit.
Vous souhaitez aussi vous ouvrir aux personnes non patientes ?
Oui, c'est une volonté aussi d'enlever les casquettes patientes/non patientes. On a ainsi lancé des soirées "feelgood" à thème où le seul but est de se retrouver pour se marrer : le 24 septembre, on a fait une soirée jeu de société, ouverte à tous. On envisage après un blind-test, un bingo, une soirée créative… On a aussi lancé notre café-papote du mercredi, ouvert à tous : pas de thème, juste un moment convivial entre femmes. Et puis, il y a aussi notre grand évènement "Relais pour la vie", en faveur de la lutte contre le cancer, qui mobilise chez nous 60 personnes pendant deux jours.
Votre ASBL est-elle reconnue, bénéficie-t-elle de subsides ?
Nos principales ressources viennent des cotisations annuelles des membres. Décrocher des aides ponctuelles, du sponsoring, des partenariats, du mécénat, c'est un combat permanent car on vit de presque rien. Depuis deux ans, on a la chance d'être soutenu par Noshaq (NDRL : groupe d'investissement liégeois) qui nous apporte une aide financière et humaine de terrain, sur des projets concrets, comme l'aménagement du local. Récemment, début 2026, on a été retenu par la Fondation contre le cancer avec un soutien financier pour nos ateliers bien-être. Ça, j'en suis fière car c'est une sorte de reconnaissance. On cherche en permanence des professionnels qui, bénévolement ou à petits prix, seraient partants pour organiser chez nous des ateliers dans des domaines comme la photo, l'esthétique, le montage floral, la coiffure…
Et vous, qu'est-ce que cette aventure vous a apporté ?
Je m'y épanouis complètement. Tendre la main, ça a toujours été en moi. J'aime la sororité qui se dégage de ces femmes, ça me booste. Je constate à quel point une force se dégage du collectif. Pour rien au monde, je ne retournerais dans mon ancien métier, enseignante, que j'ai pourtant adoré. Je me suis découverte créative, mobilisatrice et j'ai appris à adorer la liberté et l'indépendance dont je dispose. Je suis en ébullition dès qu'un nouveau projet m'anime. Cette ASBL est passionnante car rien n'y est jamais figé, on se réinvente sans cesse.
Êtes-vous la même qu'il y a six ans, avant la maladie ?
La personne que j'étais il y a six ans n'est plus du tout la même. Il n'y a pas un jour où je ne me dis pas : wouaw, quelle chance d'être en vie. C'est un luxe ! Et je profite de chaque moment de bonheur : chanter dans la voiture avec ma fille, accompagner mes enfants à leur sport, reprendre l'activité physique, être en forêt, faire une excursion pas loin de chez moi… Tout ce qui semblait normal ou banal avant me semble tellement fantastique aujourd'hui.
Vous avez l'impression de faire avancer les choses, des causes, des combats ?
À mon petit niveau, oui. Et d'ailleurs, vendredi dernier, j'ai été invitée par une sénatrice pour intervenir au colloque "Femmes après un cancer" devant le parlement fédéral. J'y ai porté la voix des patientes, pour que demain soit meilleur pour chacune d'elles. J'étais terrifiée car je n'ai jamais pris le micro devant autant de gens mais ça a été. Un tas d'intervenants de terrain sont venus parler de comment améliorer les choses dans le post-traitement des cancers, quels sont les manquements… Les politiques ont visiblement l'envie de faire bouger les lignes. Et j'avais plein de choses à dire sur le ressenti des patientes. J'étais honorée de participer à ce colloque qui montre aussi que la parole de la femme se délie.
> www.femmesetguerrieres.be. Facebook : Femmes & Guerrières. Local : place François Gérard 11/1 à Ivoz-Ramet (Flémalle). [email protected]. 0497/23 29 08
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