“Le racisme est toujours bien vivace” : on vous explique pourquoi les Bleus ont été la cible d’attaques pendant le Mondial
Les joueurs de Didier Deschamps ont été visés par des propos racistes pendant la Coupe du monde, venus notamment d'une élue paraguayenne ou d'un ancien Premier ministre espagnol. Ces attaques sont loin d'être inédites, mais elles témoignent d'une offensive réactionnaire et d'une méconnaissance de la société française.
France Télévisions
Publié le 18/07/2026 06:40
Temps de lecture : 6min
Les joueurs de Didier Deschamps ont été visés par des propos racistes pendant la Coupe du monde, venus notamment d'une élue paraguayenne ou d'un ancien Premier ministre espagnol. Ces attaques sont loin d'être inédites, mais elles témoignent d'une offensive réactionnaire et d'une méconnaissance de la société française.
Il est déjà temps de fermer la parenthèse de la Coupe du monde, dimanche 19 juillet, avec la finale Espagne-Argentine. L'histoire de ce Mondial 2026 laissera le souvenir d'une bataille de stars pour le classement du meilleur buteur, d'une séquence lunaire avec l'intervention de Donald Trump pour faire annuler un carton rouge, de débats sur l'arbitrage, mais aussi de polémiques racistes. L'équipe de France, qui dispute samedi sa petite finale face à l'Angleterre, a été particulièrement visée par les propos discriminants au cours des cinq semaines de compétition.
La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla s'en est d'abord pris à plusieurs reprises au capitaine des Bleus, Kylian Mbappé, qu'elle a assimilé à un "chimpanzé". José Luis Chilavert, l'ancien gardien du Paraguay, a estimé que le groupe de Didier Deschamps était une "sélection africaine". La vice-gouverneure argentine, Hebe Casado, a surenchéri en évoquant une "équipe africaine sans aucune manière". Enfin, l'ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a considéré que la France ne comptait "aucun joueur français dans ses rangs". Et cette liste peut s'allonger avec les nombreux propos haineux publiés sur les réseaux sociaux.
"On voit que le racisme est toujours bien vivace et dans ses formes les plus crasses, les plus vulgaires, avec les propos de la sénatrice paraguayenne", s'insurge Dominique Sopo, le président de SOS Racisme. La Coupe du monde est une énorme caisse de résonance et peut pousser certains élus à prendre la lumière, à n'importe quel prix. Et si l'équipe de France s'est retrouvée particulièrement ciblée, c'est d'abord parce qu'elle gagnait avec la manière, au moins jusqu'en demi-finale. "Elle a donc été l'objet d'une attention particulière, parfois un objet de haine", poursuit Dominique Sopo.
"Dans un imaginaire raciste, être battu par des Noirs, c'est doublement humiliant. Il y a la défaite et en plus on est défait par des gens que l'on méprise profondément."
Dominique Sopo, président de SOS Racisme
à franceinfo
Il ne faut pas négliger que ces attaques racistes peuvent blesser, y compris des sportifs aguerris. "On peut imaginer que ça n'a eu aucun impact sur l'équipe de France face à l'Espagne (0-2), mais on peut aussi se dire qu'en termes d'influx nerveux, de stigmatisation, de désignation à la vindicte, ça fonctionne", soulève Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial. "N'oublions pas que ces insultes, ces discriminations ont toujours un objectif. Quand vous discutez avec un Lilian Thuram, il explique bien que ça vous touche sur un terrain."
"Au football, les insultes vont jouer sur le genre, sur la race... Il y a une volonté de dégrader l'adversaire à travers des catégories vues comme inférieures", poursuit le sociologue Patrick Mignon. Pour éviter les insultes, notamment racistes, sur le terrain, la Fifa a d'ailleurs fait évoluer son règlement cette année en interdisant aux joueurs de se masquer la bouche quand ils s'adressent à un adversaire, sous peine d'expulsion.
Le terrain sportif ne suffit pas à expliquer cette animosité envers l'équipe de France. Les joueurs de Didier Deschamps, dont 23 sur 26 sont nés en France, sont également visés en tant que symbole d'un modèle de société contesté. "La France est un peu considérée comme la première nation qui a développé l'argumentaire de l'efficacité multiculturelle", explique l'historien Yvan Gastaut, spécialiste de l'immigration. Les auteurs des propos racistes nient donc les spécificités françaises : "Soit ils ne veulent tout simplement pas reconnaître ce qu'est la France, soit ils sont ignorants des réalités plurielles de la société française, de l'apport des immigrations multiples", poursuit-il.
"On est un pays d'immigration et de colonisation, avec tout ce qui va avec. Les joueurs sont issus d'histoires parfois douloureuses ou difficiles, mais aussi de parcours d'intégration."
Yvan Gastaut, historien
à franceinfo
"Je pense qu'ils tentent de se positionner contre un modèle assimilé à un 'grand remplacement'. C'est une manière de discréditer l'équilibre, l'unité nationale française", poursuit Yvan Gastaut.
"Il y a un effet de loupe avec cette équipe de France parce que ses joueurs ne sont pas à l'image de l'ensemble de la population française", ajoute l'historien Patrick Clastres. "Même si un Français sur quatre a un grand-père étranger, la population française n'est pas ethniquement originaire en majorité d'Afrique ou des Antilles. C'est sans doute ce qui surprend à l'étranger." Cela démontre une société française "ouverte", qui "permet des ascensions sociales" dans certains univers comme le sport ou la musique. "C'est aussi le reflet d'un investissement dans le football par des familles de milieux populaires issus de l'immigration", note-t-il.
Il faut aussi regarder d'où viennent les propos discriminants. "L'équipe de France sert de grand révélateur du racisme des droites mondiales, des droites les plus conservatrices et extrémistes. Les émetteurs sont des personnalités politiques qui s'adressent à leurs électorats", estime Patrick Clastres. "Il y a actuellement des forces réactionnaires beaucoup plus fortes qu'en 1998 quand on célébrait la France 'black-blanc-beur', confirme Dominique Sopo. Il suffit de regarder l'Argentine de Javier Milei ou les Etats-Unis de Donald Trump."
La majorité des attaques émanent d'ailleurs d'Espagne et d'Amérique latine, même s'il faut rappeler que de nombreuses voix se sont aussi élevées pour condamner ces propos. Le gouvernement paraguayen s'est même excusé après les propos de Celeste Amarilla et le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a dénoncé les "déclarations xénophobes" de son prédécesseur Mariano Rajoy.
Pour autant, "le monde hispanique n'a pas achevé sa mue post-coloniale, au sens où les élites continuent à croire dans leur domination impériale passée", estime Patrick Clastres. "L'équipe d'Espagne est quand même extrêmement peu représentative d'une grande diversité, alors même que l'Espagne est un pays de forte immigration, remarque Pascal Blanchard. Par ailleurs, en Amérique du Sud, la question identitaire et la question raciale sont extrêmement prononcées."
Le monde du football n'a pas découvert le racisme avec ce Mondial. Dès les années 1930, les sélections en bleu du Marocain Larbi Ben Barek et du Guyanais Raoul Diagne avaient donné lieu à des commentaires. "L'ancien sélectionneur Michel Hidalgo rappelait que, dans les années 1980, lors d'un match amical en Russie où la majorité des joueurs venaient des Antilles ou de Nouvelle-Calédonie, il y avait eu des réflexions pour savoir si ce n'était pas l'équipe B qui venait jouer", raconte aussi Pascal Blanchard.
Puis, dans les années 1990, l'historien rappelle des faits racistes en tribunes, lors de matchs amicaux contre certaines équipes comme l'Italie ou la Croatie. Des banderoles stigmatisant une équipe de France avec "beaucoup d'Africains ou beaucoup d'étrangers" étaient visibles.
"Il y a encore des équipes pour qui le discours sur une forme de 'pureté nationale' est encore extrêmement prégnant."
Pascal Blanchard, historien
à franceinfo
Plus récemment, lors de la Coupe du monde 2018 remportée par la France face à la Croatie, l'ancien joueur croate Igor Stimac a estimé que sa sélection affrontait "la République de France et le continent africain". Le président vénézuélien déchu Nicolas Maduro avait aussi qualifié le succès des Bleus de "victoire de l'Afrique".
En France, Jean-Marie Le Pen, le fondateur du Front national, a longtemps été porteur d'un discours similaire. "Je trouve que c’est un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser 'équipe de France'", lance-t-il en 1996, deux ans avant la première étoile décrochée par les Bleus. Depuis, Eric Zemmour a regretté en 2022 la présence de "8-9 joueurs d'origine africaine, de couleur noire, dans l'équipe".
Mais pendant cette Coupe du monde, l'extrême droite française s'est montrée discrète sur ce thème. "Jusqu'à mardi, on était dans une séquence patriotique qu'il ne fallait pas remettre en cause, parce qu'on espérait aller au bout. Et les joueurs ont été exemplaires", explique Yvan Gastaut. Le Rassemblement national n'attaque pas "une équipe de France qui gagne", nuance Dominique Sopo, "alors qu'en 2010, avec la crise de Knysna, l'extrême droite était au rendez-vous".
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