Le léopard, un symbole bantou qui a inspiré Hergé et coiffé Mobutu
"Il est préférable de ne pas tenter de comparaison politique quand on évoque la guerre que se sont livrée le lion et le léopard comme symbole de notre équipe de football", s'amuse Alphonse, dit "vieux Fonske" (...
"Il est préférable de ne pas tenter de comparaison politique quand on évoque la guerre que se sont livrée le lion et le léopard comme symbole de notre équipe de football", s'amuse Alphonse, dit "vieux Fonske" ("lourd reliquat de la colonisation belge"), businessman gomatracien septuagénaire, passionné de sport, de Mobutu et du léopard.
"Une évidence ! Le Léopard, c'était lui", lance-t-il d'un ton qui ne laisse aucune place au débat, avant de poursuivre : "Les footballeurs de l'équipe nationale du Zaïre portaient le nom de Léopards de 1971 à 1997. Les lions ou les Simbas (lions en lingala, NdlR), c'était du temps des "nokos" (les "oncles", surnom donné aux colons belges, NdlR). C'est de cette époque, sous le Maréchal, que date la victoire en Coupe d'Afrique des nations (CAN) et notre première et unique qualification en Coupe du monde jusqu'à cette année. C'était en 74. Pour relancer l'équipe après une humiliation à la CAN de 70, le Maréchal avait pensé à Raymond Goethals comme entraîneur. Un stage de l'équipe nationale congolaise a même a été organisé en octobre 1970 en Belgique mais Raymond-la-Science n'a pas mordu. C'est finalement un ancien gardien de but yougoslave, Blagoje Vidinic qui est devenu entraîneur. Il nous a qualifiés pour la Coupe du monde après avoir remporté la CAN grâce à Pierre Ndaye Mulamba, auteur de 9 buts. Personne n'a jamais fait mieux que notre Léopard sur une CAN".
Retrouvez ici tous les articles de la série "Le bestiaire des nations"Avec le renversement du régime du Maréchal Mobutu par Laurent-Désiré Kabila tout bascule. Le Zaïre redevient la République démocratique du Congo. Les Léopards sont rebaptisés Lions. "Une catastrophe", tonne Fonske. Il faudra attendre 2006 pour retrouver les Léopards. "Un animal agile et puissant ; cruel et stratège. Le symbole du pouvoir pour les Bantous", poursuit le septuagénaire qui a fait une partie de ses études en Belgique où il a découvert la bande dessinée et le personnage de l'homme-léopard mis en image par Hergé. "Une vraie découverte. J'étais un jeune citadin et j'ignorais tout de cette secte".
Au Bhoutan, le pays est dragon, le roi est dragon, le peuple est dragonL'homme-léopard, icône BD
Une image obsédante qui apparaît dans Tintin au Congo paru dès 1930 dans le Petit XXe avant d'être édité en album un an plus tard.
Coq, lion, dragon… Comment les animaux se sont-ils imposés comme emblèmes ? "Quand on choisit un aigle, il faut accepter de partager"Hergé a régulièrement expliqué qu'il s'était inspiré d'une statue d'homme-léopard sculptée par Paul Wissaert et exposée au Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren. Ces personnages se sont aussi imposés dans la rubrique faits divers des quotidiens belges dans les années 1920 après une série de crimes sanglants. Des assassinats d'une grande brutalité, signés par des hommes drapés dans une tenue de léopard qui frappaient leurs victimes avec des armes blanches sculptées pour imiter des griffes de félins. Ces hommes-léopards étaient membres d'une société secrète (appelée les "aniotas"), baignée de sorcellerie et de mysticisme, essentiellement active dans le nord-est de l'actuelle RDC.
Ces meurtres ciblaient exclusivement des Congolais. Vengeance ? Ciblage de compatriotes trop proches des colons par les membres de cette société gardienne des traditions, régulatrice de l'ordre social ou instruments de résistance face à l'intrusion coloniale ? Plusieurs pistes ont été évoquées et le colonisateur belge a mené une vague d'enquêtes qui ont abouti à plusieurs arrestations, condamnations et pendaisons publiques.
La République démocratique du Congo n'a pas le monopole de ces sociétés secrètes. Des structures assez similaires se retrouvent, parfois avec d'autres animaux fétiches (les hommes-crocodiles ou les hommes-lions), dans plusieurs régions d'Afrique, notamment en Afrique de l'Ouest comme le Liberia ou la Sierra Leone.
Sorcellerie, organisation mystérieuse, tenue fascinante, le personnage s'est imposé chez quelques maîtres de la BD, comme Hugo Pratt et ses hommes-léopards du Rufiji, aventure de Corto Maltèse, dans Les Éthiopiques. Beaucoup plus récemment, Spirou sera confronté sur les toits de Bruxelles à une… femme-léopard sous la plume de Yann et Schwartz.
L'indépendante licorne hante l'imaginaire de l'ÉcosseL'autre couronne royale
Mais évidemment, le léopard et le Congo/Zaïre ramènent inévitablement à la coiffe de Patrice Lumumba et surtout du Maréchal Mobutu. Dans la conception du pouvoir des peuples Bantous, présents dans une bonne partie de l'Afrique centrale et australe, "la coiffe en peau de léopard confère à son porteur une légitimation suprême de l'autorité", comme l'explique le site de la présidence de la RDC. La toque est l'équivalent de la couronne royale.
Mobutu, orfèvre en communication, a utilisé l'animal, son aura, sa légende et un proverbe qui dit que "celui qui tue un léopard de ses mains mérite de régner" pour asseoir son pouvoir. Longtemps, il a diffusé l'idée qu'enfant, il avait croisé un léopard et qu'après avoir surmonté sa peur, il était parvenu à le tuer à main nue.
Le léopard est aussi un acteur majeur des danses traditionnelles bantoues où des guerriers qui ont vaincu le fauve se drapent de sa peau comme d'un trophée qui ouvre la porte à tout un imaginaire magique.
L'aigle américain (qui n'en est pas un)Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.