Le commandant Thiry sur les nombreux feux en province de Luxembourg: “C’est vraiment la débrouille, l’organisation entre les zones est assez amateur”
La zone de secours Luxembourg était à pied d'œuvre ces deux derniers jours pour faire face à trois incendies de grande ampleur ainsi que plusieurs autres feux de broussailles. Ce jeudi 13 août 2026, c'est encore une petite dizaine d'interventions qui ont concerné des incendies en province. Stéphane Thiry, commandant de la zone de secours de la province de Luxembourg, fait le point. En soulignant la belle solidarité qui lie les pompiers et la bravoure de ces derniers, mais non sans égratigner le
Stéphane Thiry, vos hommes ont fait face à plusieurs incendies de grande ampleur ces derniers jours. D'abord simultanément à Halma (Wellin) et Habay, et ensuite chez Stallbois (Etalle). Est-ce une situation exceptionnelle pour vous ?
Ce serait comique d'estimer que c'est exceptionnel alors que depuis plusieurs années, les experts disent que ça va arriver (NDLR: à cause du réchauffement climatique). C'est désormais presque notre quotidien. Rien que le mercredi 12 août, nous avons eu douze incendies en milieu naturel, et quinze le lendemain. C'est comme ça depuis des jours, des semaines. On ne vit que le résultat de ce qui est annoncé depuis des années, sauf que nous le vivons en avance. Je ne suis pas surpris de cette situation, mais très réaliste. Tout se confirme sur le terrain et c'est ce que nous allons vivre dans les années futures.
Quelles étaient les craintes sur des incendies comme Halma et Habay ?
La base de notre métier, c'est de sauver les gens et quand on a des incendies de grande ampleur comme ça, le premier objectif est d'identifier les habitations à risque et de vérifier s'il n'y a personne en forêt. Et si tel est le cas, il faut les préserver. La deuxième crainte, c'est de ne plus être capable d'assurer les secours de routine aux citoyens de la province. Parce que c'est facile de mettre tous mes pompiers sur le feu à Halma, mais il faut que je sache mettre des hommes si un accident survient à Bertrix. C'est un jeu d'équilibriste que d'arriver à faire des grosses interventions en même temps, et surtout sur plusieurs jours comme ici.
Vu le dispositif engagé et les renforts d'autres zones de secours et de la Protection Civile dont vous avez bénéficié, est-ce que la crainte n'était pas aussi qu'il y ait un énième incendie ailleurs et de ne pas pouvoir vous y rendre ?
Le risque existe toujours et je n'ai pas de boule de cristal. Si je commence à imaginer un incendie de plus, c'est impossible, donc je ne le fais pas. Et si cela arrivait, je conduirais la bataille. C'est ce que nous avons fait hier en appelant d'autres zones à la solidarité. Je pourrais même en rire car faire venir des colonnes de Liège à Wellin, où est-on ? C'est une chance que les pompiers soient solidaires, il n'a suffi que d'un message sur WhatsApp pour qu'une personne prenne les choses en main. C'est assez comique qu'on en soit à gérer les secours d'un pays de cette façon. Cela devrait être mieux géré et mieux structuré.
Est-ce que ça ne montre pas de manière concrète le manque de moyens dont vous disposez ?
Je vais vous répondre oui, mais je précise que tout n'est pas une question d'argent. Aujourd'hui, les pompiers sont surtout demandeurs qu'on leur permette de s'organiser au mieux. Nous sommes demandeurs, depuis bien longtemps, de la création d'un état-major wallon, un organisme qui coordonnerait les secours sur l'ensemble du territoire wallon. Au lieu d'un message WhatsApp, il s'agirait d'être aidé par cet outil qui ferait en sorte que toutes les zones de secours gardent des moyens. Nous passerions de quelque chose qui est assez amateur aujourd'hui à quelque chose de professionnel, et ça ne coûterait rien du tout. Ce qu'on demande, c'est de l'organisation et aujourd'hui, elle n'existe pas du tout.
Si vous n'aviez pas eu ces renforts ces derniers jours, combien d'hommes vous aurait-il manqué ?
Rien que sur l'incendie à Halma, il y avait une centaine de pompiers. À Stallbois, j'ai fait venir des pompiers français et grand-ducaux, nous étions une quarantaine. Ajoutons à ceux-là ceux de Habay qui étaient une trentaine. Quand j'en ai déjà cent de disponibles dans la zone de secours Luxembourg, je suis content, mais avec ça, je n'assure pas les secours de routine. Sans les renforts, il me manquait une bonne cinquantaine d'hommes et si je devais mettre un mot là-dessus, c'est vraiment la débrouille. En période de congé comme maintenant, les effectifs diminuent et les interventions augmentent. Automatiquement, la situation devient plus difficile. S'ajoutent à cela les feux récurrents et la sécheresse. L'objectif dans le futur est d'arriver à 320 pompiers professionnels au lieu des 260 aujourd'hui.
Cela fait plusieurs heures que vous et vos hommes êtes sur le terrain.
On organise des relèves régulièrement, mais si je respectais la loi, après douze heures de service, les hommes devraient rentrer chez eux. Mais alors quoi, je dis au patron de chez Stallbois, que je laisse brûler son entreprise ? C'est infernal. Si le travail est plus pénible avec cette chaleur ? C'est même insupportable. Ils se prennent des centaines de degrés dans la vue avec un équipement sur le dos qui n'est pas piqué des vers. On les fait boire, on les réhydrate, mais il y a des limites.
Qu'est-ce que vous redoutez le plus ?
Qu'on ne prenne pas la mesure de ce qui est en train de se passer. Dans deux, trois ans, les systèmes que l'on connaît aujourd'hui ne seront plus viables et rien n'aura été fait pour anticiper ça. Je ne veux pas dire que personne ne réagit mais qu'est-ce qui a été mis en place pour anticiper tout ce qui se passe ? Et qui s'en prend plein la figure au quotidien ? C'est nous.
Des agriculteurs sont aussi venus vous aider, c'est une bonne chose ?
Je les remercie de manière incroyable car sans eux, sur des incendies de grande ampleur comme ceux-ci, on n'y arriverait pas. Mais la difficulté, c'est qu'éteindre des incendies n'est pas leur métier. Quand ils viennent, ils travaillent en électron libre, nous ne parlons pas le même langage puisque nous, nous travaillons de manière un peu militaire. Il faut que nous parlions avec eux pour trouver des manières de travailler ensemble et qu'ils comprennent, aussi, notre manière de faire et les raisons pour lesquelles on leur dit de ne pas aller à tel endroit. Ma crainte aussi, c'est que quand il y aura encore plus de feux, ils ne pourront pas nous aider toutes les semaines car ils ont leur travail aussi. Et encore une fois, qu'est-ce qui est fait pour anticiper ça ? Rien.
Comment vous sentez-vous actuellement ?
Il est 17 heures ce jeudi et je viens de quitter Etalle où j'avais devant moi une vingtaine de gars complètement épuisés qui font ça en tant que volontaires. Ils n'ont pas la reconnaissance sociale qu'ils méritent. Il faut être un peu à la masse et ravagé pour s'engager dans ce métier, où l'on travaille toute la nuit pour y revenir au matin. Je trouve cela admirable.
Encore d'autres feux jeudi après-midi
Les feux se sont poursuivis ce jeudi. Après les incendies à Halma, Habay et Étalle, c'est le long de l'E25 à hauteur de Les Tailles (Houffalize), dans le sens Bastogne-Liège, qu'un feu de végétations s'est déclaré vers midi 30. L'incendie a été maîtrisé en milieu d'après-midi. Un autre feu s'est déclaré vers 14 h dans une prairie du côté de Grune (Nassogne), mais les flammes ont été maîtrisées. Peu avant 16 h, un incendie de végétations a touché 100 m carrés de prairie à la rue Victor Orianne à On (Marche). À la même période, un feu de tracteur à la rue des Fossés Finet à Offagne (Paliseul) a été sous contrôle. Peu après 17 h, un feu de broussailles s'est étendu sur 100 m carrés rue de la Fourche à Izel. Et vers 17 h 30, ce sont 100 à 200 m carrés qui ont été touchés dans un feu de broussailles dans les bois au-dessus de On, à l'allée des Moineaux. Pour cette dernière intervention, il a fallu faire appel aux pompiers de Rochefort.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.