Laurent Gaudé : “Puis, on apprend la nouvelle et ce sont partout des hurlements de joie !”
Lorsqu'il reçoit le prix Goncourt à 32 ans à peine, Laurent Gaudé voit sa vie basculer, d'autant que c'est la première fois qu'Actes Sud remportait le Graal. Mais la découverte du festival d'Avignon à 16 ans, avec ses parents, aura aussi influencé son destin.
Remporter le prix Goncourt pour un troisième roman à l'aube de ses 32 printemps n'est pas banal et fit de Laurent Gaudé (Paris, 1972) la nouvelle coqueluche de la littérature. D'autant qu'avec sa chevelure abondante et son regard pénétrant, il rapportait pour la première fois le trophée à la maison d'édition Actes Sud, fondée par le Belge Hubert Nyssen, et reprise par sa fille Françoise Nyssen. Nous étions alors en 2006. Actes Sud, ancrée dans la très belle ville d'Arles, était encore considérée par le milieu germanopratin comme "une petite maison de province". Les choses ont bien changé depuis que Le Soleil des Scorta a brillé sur elle. "C'est sûr qu'il y a un avant et un après Goncourt. C'est arrivé très tôt dans ma carrière. Je pouvais me dire que c'était derrière moi. J'en étais libéré. Je n'avais pas eu le temps de l'attendre".
Laurent Gaudé : "La pandémie est une tragédie dans la tragédie"Mais avant de nous parler de cette folle journée et de la remise du prix le plus convoité par les écrivains, l'auteur de romans aussi brillants, attachants et contemporains qu'Eldorado, Ouragan, Écoutez nos défaites ou La porte des Enfers, tient à nous parler d'un autre moment important.
Trop timide
"Celui où tout a basculé ? Ça a pas mal basculé, en réalité", nous dit-il d'emblée au téléphone, un peu essoufflé, après avoir été retenu dans le métro. "Et si le Goncourt fut un moment clé, il en est un autre qui a beaucoup compté lorsque j'avais 16 ans. Mes parents m'ont emmené pour la première fois au Festival d'Avignon et je me souviens de cette sensation. Toute cette ville qui vibrait au rythme du théâtre, j'ai trouvé cela extraordinaire. On avait vu Hamlet mis en scène par Patrice Chéreau dans la Cour d'honneur du Palais des Papes et c'était incroyable. J'ai eu envie de participer à cela, mais j'étais trop timide pour pousser la porte d'un cours de théâtre. J'étais empêché par mon corps. L'écriture était le seul moyen pour moi de participer. Dans la vie, on choisit aussi en fonction des incapacités qu'on a. Je rêvais d'écrire depuis mes vingt ans. On fait aussi avec ce qu'on ne peut pas et c'est comme cela que j'ai commencé à écrire du théâtre. Je pouvais donc y participer tout en me tenant à distance. Mes premiers textes étaient des pièces et j'ai adoré cela".
"Écoutez nos défaites" : Laurent Gaudé et la folie des hommesLaurent Gaudé suivra donc des études de Lettres modernes avant de s'orienter vers des études théâtrales. Contrairement à Molière, il ne se considère pas comme un écrivain de tréteaux. Il garde ses distances, à la manière, et toutes proportions gardées, d'un Paul Claudel. Si l'écriture théâtrale joue un rôle important dans sa vie, celle de romans également. Le premier d'entre eux, Cris, sort en 2001 dans une certaine confidentialité, mais dès la parution de La mort du Roi Tsongor, l'année suivante, la machine s'emballe tant du côté des libraires que des jurés du Goncourt, qui le retiennent dans leurs premières sélections. Il obtiendra finalement le Goncourt des lycéens, une reconnaissance très prisée par les auteurs.
Grâce au "Soleil des Scorta"
Lorsqu'il s'est mis à écrire Le Soleil des Scorta en 2004, Laurent Gaudé rencontre les mêmes joies et les mêmes difficultés que pour les livres précédents, mais quand le roman commence à circuler dans la maison d'édition, il ressent un certain engouement, confirmé par les libraires et les lecteurs. Lorsqu'il se retrouve cette fois dans le dernier quarteron du Goncourt, il sent que la pression et l'attente montent.
"Le jour j, on était tous réunis chez Actes Sud, dans les bureaux de Paris. Moi, je suis seulement arrivé à 12h30 et Françoise Nyssen s'inquiétait. On écoutait la radio. Le verdict allait tomber à 13h. À 12h59, Françoise reçoit un coup de fil. Elle ne sait pas très bien qui l'appelle mais elle revient vers nous et nous dit : "Je crois que c'est bon !" Puis, on apprend la nouvelle et ce sont partout des hurlements de joie. Ensuite, nous avons foncé dans un café de Saint-Germain-des-Prés pour répondre aux journalistes. À l'époque, on n'allait pas directement au restaurant Drouant pour rencontrer les jurés. C'est vrai, ce fut une folle et longue journée qui dura deux ou trois jours. Ce fut vertigineux. Un vrai cadeau. Les interviews se sont poursuivies le lendemain. Il a fallu du temps pour que je redescende sur terre. Vers 23h, j'ai tout de même demandé à Françoise Nyssen s'il ne fallait pas remercier les jurés. Comme elle n'avait pas l'habitude, elle ne savait pas comment cela se passait. Alors j'ai téléphoné à Edmonde Charles-Roux, qui était présidente du jury pour la remercier."
Depuis ce jour mémorable, Laurent Gaudé n'a cessé d'écrire et d'enchanter les lecteurs et lectrices à un rythme soutenu. Du théâtre, des romans mais aussi de la poésie et des reportages suite à, autre moment de bascule, ses voyages avec le photographe belge Gaël Turine à Port-au-Prince, au Kurdistan irakien, dans la jungle de Calais…
Sa nouvelle Les Oliviers du Négus vient d'être adaptée avec bonheur en bande dessinée par David Prudhomme dans la collection Virages graphiques d'Actes Sud BD et il se réjouit également de la sortie de Pour seul cortège par Alfred aux éditions Delcourt.
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