La stratégie risquée de l’État français : un nouvel accord avec Mistral, fleuron tricolore de l’IA encore bien seul en Europe
En quête de souveraineté technologique face aux géants américains, l’Etat renforce son partenariat avec la start-up française d’IA Mistral. Tout en insistant sur la nécessité de faire émerger d’autres fleurons en Europe.
Déjà engagé dans des partenariats avec plusieurs acteurs publics français, dont le ministère des Armées, France Travail et l'Assurance maladie, Mistral consolide son alliance avec l’État. Le cabinet du ministre des Comptes publics, David Amiel, a en effet confirmé mercredi 2 septembre que des expérimentations dans plusieurs ministères allaient être lancées avec la start-up française d’intelligence artificielle, notamment dans les domaines de la cybersécurité et de la lutte contre la fraude. L’information avait initialement été rapportée par Les Echos.
Cette nouvelle étape intervient quelques mois après la généralisation, en juin, d’un assistant d’IA développé avec Mistral auprès de deux millions d’agents publics. Trois cas d’usage doivent être expérimentés en priorité dans les prochaines semaines. Le premier concerne la cybersécurité, alors que l’État cherche à renforcer ses capacités de défense après une série d’attaques informatiques survenues depuis la fin de l’année 2025. Le sujet est particulièrement sensible depuis le piratage qui a touché cet été la Direction générale des finances publiques et entraîné la fuite de données fiscales concernant 678 000 particuliers et professionnels.
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Le ministère de la Justice souhaite également tester l’utilisation de l’IA pour le traitement des contentieux de masse, afin d’accélérer et de désengorger les tribunaux, d’après Les Echos. Enfin, Bercy entend recourir davantage à l’IA pour cibler les comportements frauduleux. L’administration fiscale utilise déjà depuis plusieurs années des outils d’apprentissage automatique pour repérer certaines fraudes, notamment immobilières.
L’État français à l’heure de la souveraineté
Ce projet représente un investissement de six millions d’euros sur la période 2026-2027. Dans ce cadre, Mistral doit détacher directement des ingénieurs au sein des administrations pour mettre en œuvre les différents cas d’usage identifiés. Les outils pourront être hébergés sur différentes infrastructures en fonction du niveau de sensibilité des données, qu’il s’agisse des infrastructures de Mistral, du cloud souverain d’Outscale ou des centres de données des administrations. Le partenariat a été conclu à l’issue d’une procédure de marché public et ne revêt pas de caractère exclusif, selon Bercy.
En approfondissant sa collaboration avec Mistral AI, l’État poursuit sa stratégie de souveraineté numérique. La start-up est en effet un pur produit français : elle a été cofondée par les trois trentenaires surdiplômés Timothée Lacroix, Guillaume Lample et Arthur Mensch, qui figurent à la 20e place du classement des 500 Fortunes professionnelles de Challenges. Leur fortune cumulée a doublé en un an pour atteindre 6 milliards d’euros en 2026, soit la quatrième plus belle progression de l’année.
La valorisation de la pépite française de l’IA a elle aussi doublé en un an, atteignant près de 12 milliards d’euros. Mistral AI est d’ailleurs en négociations pour une nouvelle levée de fonds d’environ 3 milliards d’euros, qui la valoriserait à 20 milliards d’euros, comme l’a rapporté Bloomberg en juin dernier.
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La start-up française représente donc l’une des entreprises tech les plus prometteuses en Europe, alors que le Vieux Continent prend peu à peu conscience de l’urgence de réduire sa dépendance aux mastodontes américains. En juin, Washington avait contraint Anthropic, créateur du chatbot Claude, à couper pendant deux semaines l’accès de tout ressortissant étranger à ses modèles les plus puissants. L’intervention avait provoqué un concert de voix européennes s’inquiétant de la dépendance technologique du Vieux Continent.
« Si l’IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus »
Reste que la valorisation de Mistral AI fait pâle figure face à ses concurrents outre-Atlantique : OpenAI est par exemple valorisé à 852 milliards de dollars. La start-up dirigée par Arthur Mensch ne pourra donc pas, à elle seule, remporter la bataille de la souveraineté européenne en matière d’IA. Ce que le gouvernement français semble avoir compris.
« Si l’IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus », a ainsi prévenu le ministre de l’Économie Roland Lescure ce mercredi, en marge d’un déplacement dans la Silicon Valley pour rencontrer des investisseurs et des sociétés d’IA. « On ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier : c’est tout un écosystème qu’il faut développer », a-t-il encore plaidé. Interrogé sur le risque que l’administration Trump fasse du chantage aux Européens en leur coupant l’accès aux meilleurs modèles d’IA, Roland Lescure a répondu d'« un seul mot : imprévisibilité ».
L’avertissement du patron de Palantir
Mais à trop vouloir se détourner des fleurons américains, la France pourrait aussi prendre le risque de se tirer une balle dans le pied. C’est en tout cas ce que pense Alex Karp, le patron de l’entreprise américaine de logiciels Palantir. Le dirigeant a averti ce mercredi que l’Hexagone se « fera du mal » s’il croit se protéger avec des entreprises françaises dont la technologie sous-jacente repose sur des IA américaines ou chinoises.
Alex Karp réagissait aux propos tenus en juin dernier par Sébastien Lecornu. Le Premier ministre avait alors annoncé vouloir remplacer le logiciel d’analyse de données de Palantir, utilisé par la DGSI depuis 2016, par celui de l’entreprise française ChapsVision. Une décision prise au nom de l’« autonomie stratégique ». Sans citer ChapsVision, Alex Karp a critiqué l’idée de confier « uniquement » à « des entreprises françaises » le déploiement de « modèles fermés » américains et chinois.
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Si Paris laisse ses décisions être « guidées par la peur et par des gens qui ne comprennent pas vraiment les enjeux », « cela fera du mal à la France », a lancé le patron de Palantir en marge d’une réunion ministérielle du G20 en Caroline du Nord. « L’environnement réglementaire n’aide manifestement pas l’Europe ni la France, et il vous faut une régulation qui aide vraiment », a martelé Alex Karp. Le dirigeant assurait ne pas parler dans l’intérêt des entreprises américaines. Toutefois, il y a de grandes chances que ses propos soient interprétés à cette aune.
(avec AFP)