La “révélation” d’Eric Domb : “Je n’étais pas prêt”
Enfant, Eric Domb découvre pour la première fois le chef-d'œuvre de Victor Hugo. Des "Misérables", celui qui deviendra le fondateur du parc animalier Pairi Daiza décrypte l'essentiel : nous pouvons voir un homme autrement que par l'acte qu'il vient de poser.
Série d'été
"Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence", écrivait Lamartine. Et pour vous, quel est le penseur, la lecture, le concept ou l'auteur qui a modifié durablement votre perception des choses, marquant véritablement un avant et un après dans votre vie ? Nos sept témoins de l'été ont accepté de lever un coin du voile sur leur "révélation". Après Bart De Wever (11/7), Sophie Dutordoir (18/7), Bernard Foccroulle (25/7) et Amélie Nothomb (1/8), c'est Eric Domb qui nous raconte son choix.
Un récit d'Eric Domb, fondateur et président de Pairi Daiza (*)
J'étais enfant. Je n'étais pas prêt. J'ai lu une scène dans Les Misérables. Je n'en comprenais pas tout. Mais cela, je l'ai compris.
Un homme sort de prison. Il a faim. Il est sale. Il fait peur. Personne n'ouvre. Les portes se ferment avant même qu'il parle. On détourne les yeux comme on évite une honte.
Un seul homme dit oui. Un évêque. Il ne demande rien. Il ne cherche pas à savoir si l'autre le mérite. Il le fait entrer, le fait manger, le fait dormir.
Et la nuit, l'homme vole. L'argenterie. Tout ce qu'il peut. On le rattrape, on le ramène. Cette fois, c'est fini.
Alors l'évêque dit : "Je vous avais donné les chandeliers aussi… pourquoi ne les avez-vous pas emportés ?" Il ment. Calmement. Il prend les chandeliers et les met dans les mains de l'homme. Il lui donne plus que ce qu'il a pris.
Il ne sait pas si cela servira à quelque chose. Il ne sait pas si l'homme changera. Il donne quand même. Il accepte de ne pas savoir.
C'est incompréhensible. Et pourtant, c'est la seule chose qui ouvre.
La "révélation" (3/7) de Bernard Foccroulle : "La crise de la culture" d'Hannah Arendt, une analyse prophétiqueCe moment n'a pas changé une idée. Il a laissé une fissure. La possibilité de voir un homme autrement que ce qu'il vient de faire. La possibilité de choisir ce que l'on voit et ce que l'on décide d'ignorer. Je n'avais pas de mot pour cela. Victor Hugo me l'a donné. Et depuis, je ne l'ai plus perdu.
Car cette scène ne parle pas de celui qui vole. Elle parle de nous. De ces instants très courts où quelqu'un passe devant nous avec assez de détresse pour être vu et assez de dignité pour que nous choisissions de ne pas voir.
On ne choisit pas de mal faire. On choisit de ne pas s'arrêter. C'est plus facile. C'est silencieux. Cela ne laisse pas de trace visible. Seulement une absence, quelque part, que personne ne compte. Seulement un manque que celui qui part emporte seul.
"Je n'ai pas rappelé"
Le mal que l'on fait finit par passer. On peut réparer un peu. Le temps aide. Mais ce que l'on ne fait pas ne se répare pas.
Mon père avait nonante ans. Il m'a appelé. Je n'ai pas rappelé le jour même. Il est mort le lendemain.
Il avait passé sa vie à répondre. Chirurgien. Toujours là. Pour ses patients, pour les autres. Pour moi. Même dans les moments où il n'y avait rien à défendre. Même quand tout semblait fragile. Il découpait les articles de journaux. Il gardait chaque mot. Il croyait en moi, sans condition et sans bruit. Il était de ceux qui s'arrêtent, toujours, même quand personne ne le demandait. Même quand rien ne l'obligeait.
Je n'ai pas rappelé.
Il n'y a rien à corriger. Rien à réparer. Seulement un moment où il aurait suffi de presque rien et où rien ne s'est passé.
Un enfant s'approche. Il pose la main sur votre bras. Vous êtes ailleurs. Il la retire. Et quelque chose en lui se ferme, définitivement. Vous ne le saurez jamais. Il continuera à sourire. Mais il aura appris quelque chose ce jour-là, pas avec des mots, avec son corps.
Quelqu'un, un jour, tient encore quelques secondes devant vous. Pas davantage. Il n'attend pas un miracle. Seulement que quelqu'un reste. Seulement un regard qui dit : je te vois. Vous passez. Et il comprend. Et il range cette attente-là pour toujours.
C'est cela qui ne revient pas. Pas la faute. Pas l'erreur. Le moment où rien ne se passe. Le moment où quelqu'un, en silence, cesse d'espérer.
Donner sans retour, sans garantie
Pendant des années, j'ai construit. J'ai cru que construire suffisait. Que créer un lieu, tenir une promesse collective, faire quelque chose de grand, cela comptait comme présence. Mais on peut tout créer et laisser quelqu'un repartir comme il est venu. Seul. Je le sais.
La "révélation" (2/7) de Sophie Dutordoir : les combats et la dignité de "Madame Veil", une boussole pour nous tousL'évêque ne saura jamais ce qu'il a fait. Il donne sans témoin, sans retour, sans garantie. Il accepte de ne pas savoir. Nous savons. Nous savons exactement quand ces secondes se présentent. Et nous savons ce que nous en faisons.
Un regard. Un appel. Une main. Un silence.
Aujourd'hui, quelqu'un passera devant vous. Pas une idée. Pas une cause. Quelqu'un. Vous le verrez. Vous saurez. Vous aurez une seconde.
Après, elle sera passée.
Et quelque part, sans bruit, quelqu'un cessera d'attendre.
(*) L'homme qui a réalisé son rêve
Il est connu comme le loup blanc. En Belgique et ailleurs. Eric Domb est le patron du plus grand parc animalier d'Europe. Un rêve de gosse qu'il a réalisé il y a un peu plus de trente ans, en transformant le site de l'ancienne abbaye cistercienne de Cambron, dans le Hainaut, en parc ornithologique. Depuis lors, Paradisio, devenu Pairi Daiza, a grandi. Il est même devenu l'une des plus grandes locomotives du pays. Son succès fulgurant et son expansion sont cycliquement au cœur du débat, singulièrement lorsque de l'argent public est en jeu. "Il n'y a pas d'échec, il n'y a que des leçons", confiait-il en décembre 2017 lors d'un entretien à "La Libre". Titulaire d'une licence en Droit de l'Université catholique de Louvain, l'homme a débuté sa carrière comme avocat en barreau de Bruxelles. Fréquemment approché par les partis politiques, il a récemment été nommé par le MR au conseil d'administration de Proximus. Al. D.
→ Les précédents épisodes :
Bart De Wever (1/7) : Quintus Tullius Cicero
Sophie Dutordoir (2/7) : Simone Veil
Bernard Foccroulle (3/7) : Hannah Arendt
Amélie Nothomb (4/7) : Rainer Maria Rilke