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La “révélation” d’Amélie Nothomb: “À 17 ans je suis super mal dans ma peau, et grâce à Rilke, j’en conviens: je ne peux continuer à vivre sans écrire”

"Lettres à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke a décidé de la vocation d'Amélie Nothomb. Qui l'avoue : "Je n'aurais jamais pensé envisager la vie comme je l'ai fait si je n'avais pas lu ce très beau livre".

Série d'été (4/7)

J'ai lu Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke à dix-sept ans, et aucun livre n'a autant changé ma vie que celui-là. Il a vraiment été une révélation pour moi, en tant qu'écrivain et en tant qu'être humain. C'est probablement le livre que j'ai le plus recommandé, non seulement aux gens qui veulent écrire, mais aussi aux êtres humains en général, parce que c'est un livre qui pose la question de la vocation, qu'elle soit artistique ou autre, en des termes absolument révolutionnaires. Je n'aurais jamais pensé envisager la vie comme je l'ai fait si je n'avais pas lu ce très beau livre.

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Son contenu est le suivant. Alors que Rainer Maria Rilke est un grand poète autrichien qui a tant de succès de son vivant, il lui arrive une chose qui arrive fréquemment dans la vie des écrivains : un jeune poète lui adresse son travail, en lui demandant "Maître, que pensez-vous de ma poésie ? Trouvez-vous que j'ai du talent ? Est-ce que ça vaut la peine de continuer ?" Au lieu de l'éconduire en quelques mots plus ou moins sincères, Rilke lui adresse une réponse absolument magnifique, qui prendra la forme d'un petit livre, Lettres à un jeune poète, qui sera publié en 1929.

En votre âme et conscience

En substance, il lui répond (c'est beaucoup moins beau quand je le résume, il faut vraiment le lire) : "Jeune homme, si vous voulez, je peux vous dire ce que je pense de vos vers, mais en vérité, ce que j'en pense n'a absolument aucune importance. La seule question que vous devez vous poser n'est pas de savoir si, oui ou non, vous avez du talent. La seule question que vous devez vous poser, c'est de savoir si, oui ou non, vous pouvez continuer à vivre sans écrire. Si vous pouvez continuer à vivre sans écrire, arrêtez. Ce que vous aurez à écrire n'est pas très important. Mais si vraiment, en votre âme et conscience, vous êtes sûr que vous n'allez pas pouvoir continuer à vivre sans écrire, alors écrivez. Et un jour ou l'autre, ce sera forcément excellent".

guillement

Au moment où je vous parle, je suis dans mon bureau, aux éditions Albin Michel, et je peux le voir. Je sais que si je perds pieds, et je perds pieds tous les jours, je peux reprendre ce livre.

J'avais dix-sept ans, je voulais écrire mais je n'osais pas. L'acte d'écrire me paraissait surdimensionné pour moi. Et j'étais sûre de ne pas avoir de talent. Bref, ce n'était pas pour moi, c'était pour quelques privilégiés dont, forcément, je ne pouvais faire partie. Et puis je lis ce texte de Rilke et là, mes yeux s'ouvrent. Peu importe si j'ai ou non du talent, la seule question que je dois me poser est : est-ce que, oui ou non, je peux continuer à vivre sans écrire ? J'ai dix-sept ans, je suis super mal dans ma peau, et vraiment, j'en conviens, je ne peux pas continuer à vivre sans écrire. C'est une question de vie ou de mort. Alors je m'autorise à écrire. Évidemment, c'est un très long chemin. Mais je ne me serais pas lancée sans Rilke.

Toujours près de moi

Aujourd'hui encore, Lettres à un jeune poète est un texte que j'ai continuellement à côté de moi. Et je m'arrange toujours pour ce qu'il soit visible. Au moment où je vous parle, je suis dans mon bureau, aux éditions Albin Michel, et je peux le voir. Je sais que si je perds pied, et je perds pied tous les jours, je peux reprendre ce livre. Je dois toujours l'avoir près de moi.

J'ai lu beaucoup d'autres livres de lui et, entre autres, sa correspondance, qui est incroyable. Parce que s'il est un grand poète, l'un de ses plus grands talents est la correspondance. Il a écrit à un très grand nombre de gens, et ses lettres sont toutes plus belles les unes que les autres. Moi-même, qui suis une grande épistolière, je voudrais être capable d'écrire des lettres aussi belles que celles que Rilke écrit à ses nombreuses relations.

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Malheureusement, je lis Rilke en français, mais ce n'est pas très grave car il avait une profonde connaissance du français. Il a d'ailleurs traduit lui-même certains de ses livres. L'écriture de Rilke, c'est une musique d'une délicatesse extrême, très fine. Ce n'est pas du tout une rhapsodie. J'ai l'impression qu'on pourrait le comparer à Debussy.

La maison de Rilke

Les hasards de la vie ont fait qu'un jour, j'ai pu visiter une maison que Rilke avait habitée en Suisse. Je n'avais pas cherché à m'y rendre, mais j'avais gagné un prix littéraire là-bas et, connaissant mon amour pour Rilke, les organisateurs en ont profité pour me faire visiter sa maison. Et ça m'a bouleversée : j'avais l'impression de sentir que Rilke, qui était un individu délicat, avait dû avoir froid dans cette maison. Et je me suis dit : Mon Dieu, il a écrit dans ce froid, mais c'est affreux !

Si j'avais pu rencontrer Rilke, je n'aurais pas eu de questions à lui poser. Je ne suis jamais très douée pour poser des questions aux gens que j'admire. Quand je suis dans un état d'admiration devant quelqu'un, j'ai plutôt tendance à être en pâmoison. Entre lui et moi, il y aurait plutôt eu un silence ému.

Une romancière adulée

Ce mois d'août ne fera pas exception : depuis Hygiène de l'assassin, paru en 1992, Amélie Nothomb n'a manqué aucune rentrée littéraire. Le cru 2026 s'intitule L'adolescence du perroquet. Et, comme les précédents, il devrait rapidement figurer parmi les best-sellers de l'automne. Née à Etterbeek en 1966, la prolifique romancière (elle écrit quatre romans par an, mais n'en publie qu'un seul) a réussi à tisser un lien très particulier avec ses lecteurs, auxquels elle consacre beaucoup de temps, notamment en répondant elle-même à l'abondant courrier qu'elle reçoit. Membre de l'Académie royale de langue et de littérature belges depuis 2015, elle a reçu le Grand prix de l'Académie française pour Stupeur et tremblement (1999) et le prix Renaudot pour Premier sang (2021). Elle est traduite dans quarante langues à travers le monde.

Les précédents épisodes :

Bart De Wever (1/7) : Quintus Tullius Cicero

Sophie Dutordoir (2/7) : Simone Veil

Bernard Foccroulle (3/7) : Hannah Arendt

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